La bio-électronique : noyée dans un verre d’eau

par Sébastien Point - SPS n° 313, juillet 2015

Dans le numéro 312, nous mettions en lumière la supercherie que constitue une fausse médecine, la chromothérapie, qui serait capable selon ses promoteurs de guérir à peu près n’importe quoi grâce aux couleurs. Malheureusement, la liste des pseudo-thérapies essayant de se draper des vertus de la science est bien longue. Au hasard de vos navigations sur le Web, vous tomberez peut-être sur la bio-électronique de Vincent.

Histoire d’eau

La bio-électronique de Vincent, ou BEV, ainsi nommée car elle fut inventée par Louis-Claude Vincent en 1948 [1], est une technique qui permettrait « d’apprécier non seulement l’état biologique des êtres vivants, mais aussi de connaître la qualité des aliments que nous consommons, les propriétés d’un cosmétique ou de tout autre produit que nous utilisons  » [2] à partir de la seule connaissance des valeurs de pH, de rH2 et de la résistivité électrique (voir encadré) des solutions aqueuses. Pêle-mêle, et sans garantie d’exhaustivité, elle serait utilisable pour [3] « contrôler la qualité des eaux (fleuves, lacs, sources, adduction, minérales, thermales) pour la définition d’une eau biocompatible », « apprécier la valeur des diverses techniques agricoles (labour, engrais, vinification...) », «  vérifier la valeur biologique des aliments et des compléments alimentaires », ou encore réaliser « les prévisions et influence des cataclysmes et séismes » ; elle permettrait en bref « d’élargir et de mieux comprendre tous les phénomènes liés à la vie  » [4]. Vaste programme.

La preuve par neuf

Réduisons notre champ d’exploration des « phénomènes liés à la vie » au seul cas de l’être humain pour lequel la bio-électronique serait « une médecine de diagnostic et de thérapeutique […] rigoureusement scientifique » [4]. Chez l’être humain donc, et toujours selon la BEV, les solutions aqueuses à considérer sont la salive, le sang et l’urine. Les mesures de pH, de rH2 et de résistivité électrique pour chacune de ces « eaux », soit neuf mesures au total, sont faites à l’aide d’un bioélectronimètre, un instrument mis au point par Vincent. Elles constituent des coordonnées dites « phroniques » (néologisme désignant « la dimension interne de l’être » [5]) qui, placées sur ce qu’il conviendrait donc d’appeler un « espace triphronique », permettent d’obtenir un bioélectronigramme. L’analyse de ce bioélectronigramme permettrait de détecter, de manière précoce, un terrain favorable à la maladie et de rectifier ce terrain avant son apparition. Car, en effet, il semblerait qu’il y ait « toujours une déviation du terrain avant le développement de la maladie » [2]. Et les maladies que les « bioélectroniciens » prétendent pouvoir détecter ne sont pas des moindres : cancers, thromboses, peste, choléra [6]…

Lexique

Le pH, notion proposée par Sørensen en 1913, est un indicateur de l’acidité d’une solution à partir de la valeur de sa concentration en ions hydrogène (noté H+).

La notion de rH (également appelé rH2) a été proposée par Clark au début du 20e siècle comme indicateur d’oxydo-réduction. Le potentiel d’oxydoréduction (ou redox) indique le degré auquel une substance peut oxyder (faire perdre un électron) ou réduire (faire gagner un électron). Un formalisme analogue à celui utilisé par Sørensen pour le pH a été mis en place en considérant cette fois la valeur de pression d’hydrogène moléculaire (noté H2) présent en solution [1]. Mais la pertinence de cet indicateur est mise à mal. En effet, dans une solution d’eau pure, le rH calculé (par ce que l’on appelle la formule de Nernst) peut prendre des valeurs qui correspondraient à des pressions de H2 appartenant au domaine dit de l’ultra-vide... Certains prétendent trouver là une preuve de la « mémoire de l’eau » puisque « même à une concentration impossible” […] l’eau se comporte comme si l’hydrogène moléculaire y était encore. La réaction de l’auto-électrolyse[2] de l’eau produit donc […] une sorte d’empreinte digitale bien mesurable » [3]. La réalité est moins exaltante : l’“auto-électrolyse” de l’eau n’est pas réalisable dans les conditions usuelles de pression et de température, H2 ne peut donc pas s’y former spontanément, et la valeur de rH obtenue n’a, dans ce cas, aucun sens…

Quant à la résistivité électrique, elle définit la capacité d’un matériau à s’opposer au passage d’un courant électrique. Elle est très faible dans le cuivre (ce qui en fait un excellent conducteur utilisé pour la fabrication de fils électriques ou encore de circuits imprimés) et très élevée dans l’eau pure (10 000 milliards de fois plus que dans le cuivre). Ceci reflète que l’eau pure est un mauvais conducteur et que la conduction électrique n’y est possible en réalité que par la présence d’ions issus des sels minéraux dissous (qui abaissent la résistivité).

[1] A. Tian et J. Roche, Précis de Chimie, Collection du P.C.B, Masson et Cie, 1950.
[2] L’électrolyse est un procédé de décomposition de molécules d’eau en molécules d’oxygène et d’hydrogène grâce à l’énergie apportée par un courant électrique. La réaction de décomposition spontanée de l’eau – ici improprement appelée auto-électrolyse – n’est pas réalisable dans les conditions usuelles de pression et de température.
[3] www.eautarcie.org/doc/article-memoi...

Ce qui frappe de prime abord au sujet de la BEV, c’est son apparente scientificité, liée à la mise en avant de paramètres de physico-chimie, en l’occurrence le pH, le rH, et la résistivité électrique. Mais très vite, le doute s’installe en voyant la façon dont ces paramètres sont maltraités : le pH est considéré dans la BEV comme un « facteur magnétique », le rH, notion déjà discutable car simple combinaison linéaire du pH et du potentiel rédox, serait influencé par « la proximité de l’eau qui coule, d’une cascade, […] de bois » [2] et sert à promouvoir la fable de la mémoire de l’eau (voir encadré). Quant à la résistivité électrique, une valeur faible dans les fluides organiques traduirait une forte concentration en minéraux qui entraînerait une « plus grande sensibilité aux inductions électromagnétiques et aux influences cosmiques » [2]. Les dogmes s’alimentant et se validant entre eux, comment ne pas voir ainsi dans une mauvaise résistivité du sang «  la raison de l’hypersensibilité de certaines personnes aux ondes électromagnétiques ? »1 [4]. Et une plongée plus profonde dans les méandres de cette théorie nous fait voyager et découvrir toute sa base ésotérique. Tout y est : le Yin et le Yang [7], les influences telluriques [8], les qualités sensibles de l’eau qui doit être la moins chargée possible en ondes électromagnétiques, paroles, images ou musiques violentes et la plus chargée possible en amour et prières [4]…

Un business dangereux

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– Sans mentir, si votre pH se rapporte à votre rH, vous êtes cosmiquement hypersensible au cholestérol. Mieux vaut donc éviter le fromage...

Cette vision holistique, considérant le monde comme un tout indivisible et prétendant l’expliquer par des lois simples et universellement applicables, est très caractéristique des pseudo-sciences et parvient à attirer des adeptes parce que, comme l’a déjà écrit Philippe Boulanger dans nos colonnes, « les hommes aiment se soumettre à une métaphysique irréfutable » [9]. Et quand il y a des adeptes, il y a, comme on dit, de l’argent à faire… en vendant de l’eau parfaite [10], des bioélectronimètres pour connaître son « terrain » [11], et bien entendu des formations [12,13] pour apprendre à « redresser » ce terrain… En fin de compte, la BEV, entourée de tout ce folklore ésotérique, pourrait prêter à sourire si l’on ne lisait parfois, au détour d’une page Web, ce genre de conseil que nous laissons à l’appréciation de nos lecteurs : « une semaine avant l’examen (de bio-électronique, ndlr), il faut interrompre tout traitement médicamenteux » [14]…

1 L’hyperélectrosensibilité est un symptôme dont les études utilisant une approche scientifique ont montré qu’il était absolument indépendant de l’exposition réelle aux ondes électromagnétiques [15].

Mis en ligne le 21 novembre 2015
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