« Suivre la nature » ou « connaitre la nature » ?

266 - Mars 2005

« En fait, ce qui saute aux yeux, c’est que la Nature accomplit chaque jour presque tous les actes pour lesquels les hommes sont emprisonnés ou pendus lorsqu’ils les commettent envers leurs congénères. Selon les lois humaines, le plus grand crime est de tuer. Or la Nature tue une fois chaque être, souvent après des tortures prolongées, pareilles à celles qu’infligent délibérément à leurs semblables les pires monstres dont l’histoire nous rapporte les méfaits [...] »1

Le tsunami qui a dévasté les côtes de l’Inde et de l’Asie, causant la mort de plus de 200 000 personnes, est là pour nous rappeler que Dame Nature n’est pas synonyme de bonté et ne représente pas forcément un exemple à suivre. « Obéir à la nature » ne saurait constituer une éthique ou un fondement de la morale, expliquait John Stuart Mill : « Tout éloge de la civilisation, de l’art ou de l’invention revient à critiquer la Nature, à admettre qu’elle comporte des imperfections, et que la tâche et le mérite de l’homme sont de chercher en permanence à les corriger ou les atténuer »2. Un siècle et demi après, les termes de la discussion semblent presque identiques. Combien de bonnes intentions se parent de la vertu du « naturel » ? Suivre la nature est-il la bonne manière pour améliorer le sort de l’humanité ? Lorsque l’homme, pour de bons motifs pourtant, s’efforce de modifier le « cours naturel » des choses, son action est bien souvent jugée « contre nature », donc mauvaise évidemment. Que l’on songe à la légèreté de certains arguments lancés dans les controverses sur la modification du génome humain, les OGM, ou encore l’utilisation de l’atome. Et le même John Stuart Mill nous livrait peut-être déjà le principe que l’homme aurait tout intérêt à observer : « Si, par conséquent, l’inutile précepte de suivre la nature est changé en celui d’étudier la nature [...] on parvient alors au principe fondamental de toute action intelligente, ou plutôt même de l’action intelligente ».3 Bref, connaître la nature pour utiliser ses lois afin d’en atténuer les conséquences les plus rudes, et non pas la déifier et la vénérer. Dans l’état de nos connaissances, il n’était pas possible d’éviter ou de prévoir le tsunami. Toutefois, les progrès technologiques permettaient largement des mesures de précaution (normes et emplacement des constructions) et la mise en place de systèmes d’alerte. « Connaître la nature » est une meilleure voie à emprunter que « suivre la nature ». Pour autant, la connaissance scientifique des lois de la nature ne saurait être confondue avec l’usage qui en est fait. Les choix d’applications des connaissances sortent du champ de la science et des missions des chercheurs4. Ils relèvent des options économiques des systèmes politiques dont les sociétés humaines se dotent. L’histoire présente ou passée fourmille d’exemples parmi lesquels on trouve le pire et le meilleur.

1 John Stuart Mill, La Nature, éditions La Découverte, page 68, probablement rédigé entre 1854 et 1858 et publié à titre posthume en 1874.

2 Ibid, page 62.

3 Ibid, page 59.

4 Leur mission de chercheur consiste aussi à éclairer les choix. En tant que citoyens, il sont concernés et impliqués comme n’importe quels citoyens

Mis en ligne le 13 avril 2005
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