Zoom back camera ! - La face cachée de l’ennéagramme

Daniel Lafargue. Book-e-book, Coll. « Une chandelle dans les ténèbres », 2014, 76 pages, 11 €

Note de lecture de Martin Brunschwig

« Pour l’homme qui sait l’utiliser, l’ennéagramme rend livres et bibliothèques entièrement inutiles » (citation de Gurdjieff, p. 7).

Ces lignes, écrites par Georges Ivanovitch Gurdjieff, découvreur (ou plutôt inventeur) de l’ennéagramme, datent d’avant 1949 puisqu’il vécut de 1866 à 1949. Il ne parlait donc pas d’Internet… Il s’agissait d’un drôle de schéma à neuf côtés au sein d’un cercle (on le devine sur la couverture), qui fait très ésotérique, un peu maçonnique… et dont Daniel Lafargue nous explique tout dans ce petit ouvrage.

On frémit d’ailleurs un peu à l’idée de ce que l’auteur a été obligé de lire et « d’apprendre » pour nous informer et nous alerter sur les prétentions délirantes de ce nouvel « outil » pseudo-scientifique. Un phénomène, qui, pour rester sans doute assez confidentiel encore, n’en est pas moins très inquiétant. Daniel Lafargue explique qu’il s’est déjà beaucoup infiltré, notamment, dans le milieu du développement personnel, le conseil en entreprise ou même l’Éducation nationale !

Sur le fond, cet ennéagramme est un schéma « permettant » de déterminer les personnalités. Il fonctionne un peu à la manière des signes astrologiques, insérant chacun dans un « moule » : « le battant », « l’altruiste », « le jouisseur », « le cérébral », etc. Et, comme avec l’astrologie et ses « maisons », on peut s’arranger avec la complexité des êtres humains grâce aux correspondances entre les différents types de personnalités, réunis sur le schéma par divers points reliés entre eux. Ainsi, l’ennéagramme n’est jamais pris en défaut. L’effet Barnum1 jouant ici à plein, le côté pseudo-scientifique est patent, puisqu’on ne pourra « réfuter » au sens poppérien ce système clos sur lui-même...

Les dangers sont multiples, principalement liés au côté très hiérarchique des adeptes de ce courant. La hiérarchie, bien sûr, n’est pas néfaste en soi, mais Daniel Lafargue nous alerte sur l’aspect totalement anti-démocratique de cette pratique, qui sépare, et en plusieurs niveaux, les initiés, qui peuvent « monter » jusqu’au surhomme2, et les « hommes-machines » (vous et moi). Tout le système repose sur ces initiations et ces « niveaux de conscience » atteints ou non, introduisant une grande dépendance des adeptes vis-à-vis de leurs « supérieurs » et gourous. On ne comprend pas très bien, à lire le livre, dans quel cadre s’exerce exactement cette pratique (thérapies ? sectes ? Simple gadget utilisé par des recruteurs ou des psychologues ?...), mais justement, c’est peut-être ça aussi le plus inquiétant : D. Lafargue insiste sur la supériorité que s’octroient les initiés, qui peuvent se croire autorisés à « juger » tout un chacun, sans même qu’ils le sachent !

L’auteur explique aussi que les principaux créateurs de ce mouvement, Gurdjieff, Oscar Ichazo, Claudio Naranjo et quelques autres, n’avaient pour ambition rien moins que changer la société. À titre d’exemple, D. Lafargue nous apprend que le livre Le meilleur des mondes d’Huxley, présenté souvent comme une dénonciation de la société, notamment la société de consommation, pourrait avoir deux niveaux de lecture très différents. Citant aussi d’autres ouvrages d’Huxley, et précisant les liens (nombreux !) qu’il a eus avec ce mouvement, il montre que son livre décrit peut-être finalement le monde « rêvé » des ennéagrammistes. Nous voilà prévenus...

Cet ouvrage intéressera, me semble-t-il, tous ceux qui auront croisé sur leur route cet ennéagramme mystérieux, ceux qui sont à l’affût des dernières sornettes, ceux qui veulent se tenir au courant et se protéger des pseudo-sciences, et plus généralement tous ceux qui aspirent à faire luire cette « chandelle dans les ténèbres » : à la fois la collection, que nous saluons régulièrement, et le symbole qu’elle s’est choisie : la « chandelle de la raison ». L’ennéagramme est peut-être un « domaine » un peu étroit, mais les raisonnements et méthodes de D. Lafargue sont utiles à plus grande échelle, notamment pour tous les domaines connexes : PNL, analyse transactionnelle, sophrologie, respiration holotropique, hypnose, kinésiologie, astrologie, morphopsychologie ou encore numérologie, comme le souligne la quatrième de couverture.

1 « On appelle effet Barnum le fait de se reconnaître dans une description vague, qui semble nous être adressée en particulier mais qui peut en réalité convenir à n’importe qui » (p.27) ; nous avons aussi souligné cet effet, appelé aussi « effet Forer » dans plusieurs articles, par exemple ici : L’effet Barnum.

2 Il y a 7 niveaux. Au 7ème, seuls Jésus, Bouddha, et… Gurdjieff ! (Ainsi que quelques-uns de ses successeurs).

Mis en ligne le 25 juin 2015
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