Science et médias

Point de vue

par Suzy Collin-Zahn - SPS n° 310, octobre 2014

Contrairement à ce que l’on entend souvent dire, la science n’est pas absente du monde médiatique1. Elle y est présente, mais souvent complètement dévoyée. À la télévision en particulier, on ne peut que constater le niveau dramatique où est tombée actuellement la diffusion des connaissances scientifiques. Le clinquant, le sensationnel, le merveilleux, le mystère et, à la limite, le surnaturel, y sont devenus denrées indispensables. Même parmi les meilleures émissions (dont si peu passent à des heures de grande écoute), il n’en est pas une où l’on ne voie défiler, intimement mélangées, de véritables photographies, des simulations par ordinateur, et de pures œuvres de fiction issues des cerveaux d’habiles artistes, où l’on ne jongle avec des nombres incommensurables et parfois totalement fantaisistes, les milliards de kilomètres étant allègrement confondus avec les milliards d’années-lumière, etc...

Les médias et le public n’ont jamais pris à ce point des vessies pour des lanternes, confondant souvent les artisans de la science avec ceux qui la racontent seulement plus ou moins bien. C’est ainsi que certains se sont faits une place de choix à la télévision – hélas également la publique – tels de célèbres jumeaux interviewés aussi bien à propos de la découverte du boson de Higgs que de la commémoration de la mort de l’inventeur de l’informatique, Alan Turing, ou de la publication des dernières découvertes du satellite Planck. Et c’est ainsi que grâce à leur aura médiatique, ils peuvent continuer à promouvoir leurs spéculations débridées sous le couvert de la science la plus sérieuse, à produire des livres pleins d’erreurs grossières2 dont la promotion est largement assurée, que le public dévore goulument en les considérant comme le nec plus ultra de la science. À ce propos d’ailleurs, on ne peut que regretter que des livres prétendument scientifiques puissent être publiés sans qu’aucune surveillance ne soit exercée par les éditeurs, au moins sous forme de corrections des erreurs les plus évidentes. Comme le souligne Frank Ramus3, il n’existe aucune solution parfaite au problème de la façon dont sont acceptés les articles scientifiques, mais c’est tout de même le choix par les pairs qui offre le meilleur niveau de qualité. L’une des difficultés tient à ce qu’une pléthore d’articles sont publiés dans le contexte actuel du publish or perish de la recherche, et les éditeurs de journaux scientifiques s’arrachent souvent les cheveux pour trouver des rapporteurs valables acceptant de consacrer du temps à ce travail assez ingrat.

De nombreux autres écrivains, moins médiatiques, produisent sur papier ou sur la toile également des ouvrages sur les théories de leur cru ou sur des critiques de « la Science officielle » en se livrant souvent à une véritable entreprise de démolition de la recherche publique. Et comme cette pratique rejoint celle des charlatans promoteurs de fausses et pseudo-sciences qui pullulent dans l’ambiance délétère d’une société en perte de repères, ils entraînent beaucoup de gens naïfs dans leur sillage. C’est pour cette raison qu’il faut les dénoncer vigoureusement.

Mais puisque de tels dérèglements peuvent se produire, il faut se demander si nous-mêmes, les chercheurs, n’en sommes pas au moins partiellement la cause.

D’abord, il faut reconnaître que certains chercheurs participent à la course effrénée au sensationnel, et que leurs livres et leurs annonces sont souvent pollués par ces impératifs médiatiques. Ne voit-on pas par exemple fleurir les allusions à Dieu – qui font toujours vendre lorsqu’on surfe sur ce thème : « particule de Dieu » pour le boson de Higgs, « main de Dieu » pour la dernière phrase de Stephen Hawking dans son best seller Une brève histoire du temps, pour ne pas parler de « l’empreinte digitale du Créateur » dans le discours du prix Nobel Georges Smoot, lorsqu’il a annoncé l’observation de la première image du rayonnement fossile de l’Univers (traduit par Le Visage de Dieu, titre de l’un des livres de nos jumeaux médiatiques). Et ne nous annonce-t-on pas sans cesse la découverte, dans des systèmes extrasolaires, de nouvelles « planètes Terre », en laissant planer l’idée qu’elles contiennent nécessairement la vie, alors que c’est encore loin d’être démontré. On pourrait multiplier ces exemples à l’infini.

D’autre part, les chercheurs français boudent souvent la vulgarisation, qu’ils considèrent comme une dévalorisation de la science. Bien que de grands progrès aient été accomplis sur ce plan au cours des dernières décennies, ce travail, qui consomme beaucoup de temps lorsqu’on veut le faire bien, n’est pas reconnu suffisamment dans l’évolution des carrières. Certains chercheurs font cependant de remarquables efforts de communication, et des institutions comme le CNRS, le CERN, l’ESA, la NASA, l’ESO, essayent de mettre en permanence les progrès scientifiques à la portée du public. Il n’est plus de congrès scientifique qui ne fasse place à une ou plusieurs conférences à destination du grand public. Mais il demeure que le chercheur, de par son métier, est un hyperspécialiste, qu’il a « le nez dans le guidon », et qu’il n’est pas toujours capable de présenter sa recherche dans un contexte global, imagé, susceptible d’émerveiller et de faire naître les vocations4. Il s’agit là d’un véritable métier, celui de médiateur entre les scientifiques et le public, métier que tout scientifique n’est pas apte à exercer, à moins d’y être préparé ou d’en avoir les capacités innées.

Le reproche récurrent que les chercheurs s’enferment dans leur tour d’ivoire est donc en partie justifié. Il engendre le sentiment d’une caste fermée et entretient les théories du complot. Cette idée est d’ailleurs alimentée par certains chercheurs eux-mêmes qui, dans un domaine qui n’est pas le leur, font la critique des théories dominantes et implantent l’idée que l’orthodoxie règne en maître dans ce milieu et qu’il est impossible à un scientifique marchant hors des sentiers battus de publier ses théories. Il est vrai qu’il existe des écoles, dont certaines sont hégémoniques. Mais je crois qu’un article bien argumenté, n’étant pas fondé sur de pures spéculations et n’étant pas en contradiction évidente avec des expériences ou des observations, réussit toujours à franchir la barrière de la publication.

Le sujet est évidemment loin d’être épuisé par ces lignes, mais peut-être auront-elles apporté quelques lumières sur le problème difficile de la communication scientifique.

1 Par monde médiatique, il faut entendre aussi bien la télévision et la radio que les journaux et revues généralistes à grande diffusion. Toutefois, certains d’entre eux disposent de journalistes formés à l’approche scientifique (même si la tendance est à leur disparition progressive), permettant parfois un meilleur traitement de l’information scientifique.

2 Par exemple, dans leur livre Avant le Big-Bang, on peut lire (page 160 de l’édition de Poche), dans un paragraphe où les auteurs nous invitent à nous projeter, par la pensée, 4 milliards d’années en arrière : « Rien d’étonnant, alors, à ce que notre le soleil apparaisse légèrement plus gros et plus brillant dans le ciel. Ni que l’on distingue parfaitement certaines étoiles (comme Sirius ou l’Étoile polaire) en plein jour. La nuit, le spectacle est encore plus saisissant : la planète Mars est là, presque à portée de la main, comme une orange sanguine, de même que Saturne dont on commence à bien voir les anneaux... Quant à la Voie lactée, elle est maintenant tellement brillante que nos silhouettes projettent de l’ombre sur le sol ». Ils semblent ignorer que l’expansion de l’Univers éloigne les galaxies les unes des autres, mais n’a pas changé la dimension du système solaire ni de la Voie Lactée, même en quatre milliards d’années. Et tout astronome amateur sait que, même quatre fois plus brillantes, Sirius et l’Étoile Polaire ne seraient pas visibles en plein jour !

3 Cf. l’article de Franck Ramus « Comprendre le système de publication scientifique » publié dans le numéro 308 de Science et pseudo-sciences (avril 2014).

4 On dit souvent que nos fameux artistes médiatiques jouent le rôle de sergents recruteurs pour la Science. Mais ont-ils effectivement suscité des vocations de véritables scientifiques, font-ils réellement comprendre ce qu’est la méthode scientifique ?

Mis en ligne le 10 mai 2015
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