Médecines douces - Info ou intox ?

Simon Singh et Edzard Ernst. Cassini, 2014, 406 pages, 22 €

Note de lecture de Martin Brunschwig

Pendant 2400 ans, les patients ont pensé que les médecins œuvraient pour leur bien ; pendant 2300 ans, ils se sont trompés (David Wotton, cité p. 328)

Nos lecteurs connaissent déjà ce livre : nous en avons publié un chapitre (le premier, sur la naissance de la médecine scientifique, dans les numéros 295 et 297, respectivement d’avril et juillet 2011). Ils ont donc déjà pu se faire une idée de la qualité remarquable de cet ouvrage et de la grande pertinence des auteurs.

Maintenant, n’avions-nous sélectionné « que » le meilleur chapitre ? Les centaines de pages restantes sont-elles du même niveau ?... Bien évidemment ! Et sans doute même au-delà, car l’ouvrage complet permet de saisir pleinement le sérieux de la démarche et l’ambition des auteurs. En effet, ceux-ci n’hésitent pas à écrire : « ce livre [se présente] ainsi comme l’évaluation des médecines alternatives la plus honnête et la plus précise du monde » (p. 5) ! Autant dire que la barre peut difficilement être placée plus haut…

Précisons-le tout de suite, le défi est brillamment relevé : S. Sing1 et E. Ernst2 offrent en effet un travail d’une rigueur et d’une richesse exemplaire, émaillé d’explications et de références aux études qui ont permis d’apporter les preuves d’efficacité de certains traitements plus que d’autres. Et ce qui emporte la confiance du lecteur est aussi la prudence, la mesure et la subtilité des conclusions apportées, toujours étayées par le plus haut niveau de preuve possible, ainsi que par des explications détaillées sur les raisons d’écarter les conclusions d’études mal faites.

En fait, la démarche des auteurs est assez simple (et donc, d’autant plus convaincante) : leur idée, soulignée par cet exergue, est que la médecine a trouvé un jour des moyens de s’évaluer, de savoir enfin si un traitement est efficace ou non. Quel progrès, quelle révolution ! À partir de là, il n’y a plus vraiment de médecine « conventionnelle » ou « alternative » : ce qui paraissait conventionnel à une époque, comme les saignées, a pu s’avérer inefficace, voire dangereux et a été abandonné ; ce qui peut paraître alternatif à un moment donné, comme manger des oranges ou des citrons pour soigner le scorbut devient alors « conventionnel ». De nos jours aussi, n’importe quel traitement un peu « bizarroïde » (le yoga, le millepertuis en phytothérapie…) pourra être adopté par la médecine dès lors que les preuves de leur efficacité auront été faites selon les méthodes fiables élaborées depuis un peu plus de deux cents ans. Et on peut également revenir sur des idées « conventionnelles » qui paraissaient établies, comme ce fut le cas pour les ulcères, dont on a découvert, il n’y a pas si longtemps, qu’ils étaient dus à une bactérie et non au stress.

Les choses ne sont pas si simples ? Elles devraient l’être, assurément, et les auteurs trouvent d’ailleurs une solution aussi fondamentale que géniale : « la solution serait sûrement d’imposer aux médecines alternatives les mêmes normes de haut niveau que doit respecter la médecine conventionnelle ». Effectivement ! Comment se fait-il qu’il y ait ainsi deux poids deux mesures ?

Le public ignore très largement que les médecines alternatives sont en grande partie évaluées, et qu’un nombre infime d’entre elles ont prouvé un effet spécifique mais faible. Les auteurs indiquent d’ailleurs fort justement que lorsque c’est le cas, au lieu de « s’accrocher » à une efficacité très faible, pour certains effets, à la limite du démontrable (que les tenants des médecines alternatives ne manqueront pas de monter en épingle), on ferait mieux, dans tous les cas, de se tourner vers les traitements conventionnels, plus efficaces.

Autrement dit, les médecines alternatives ont deux cents ans de retard, et sont très exactement dans la position de la médecine avant que l’on sache évaluer l’efficacité des traitements. Il est bien évident que suivre la route de la médecine conduirait purement et simplement à leur disparition, et donc qu’elles chercheront à prendre une autre voie. La voie du « mystère », ou de la « prise en compte du patient dans sa globalité », ou plus généralement, des faiblesses ou des insuffisances de la médecine… Mais S. Singh et E. Ernst nous rappellent qu’un des principaux dangers des médecines alternatives est justement le retard de soins efficaces. Par de nombreux exemples, ils montrent une vraie dangerosité des médecines dites « douces », qui finalement ne le sont pas du tout !

Bref, à la question posée par le titre, la réponse est sans appel : médecines douces ? Intox ! Les auteurs dressent d’ailleurs une liste d’une dizaine de « responsables »3 de cette situation parfaitement anormale. Un livre salutaire, qui devrait être lu et diffusé le plus possible, et… remboursé par la Sécu !

1 Simon Singh est docteur en physique des particules, producteur d’émissions scientifiques à la BBC et auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation.

2 Edzard Ernst est docteur en médecine ayant occupé la première chaire au monde de médecine alternative (à l’Université d’Exeter) jusqu’en 2011.

3 Les médias, les « gourous » de la médecine alternative, les gouvernements, les stars, l’OMS, les chercheurs en médecine eux-mêmes, etc.

Mis en ligne le 29 décembre 2014
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