Jung et les archétypes - Un mythe contemporain

Jean-Loïc Le Quellec. Éditions Sciences Humaines, 2013, 454 pages, 19 €

Note de lecture de Jacques Van Rillaer - SPS n° 308, avril 2014

Ceci est la version intégrale d’une note de lecture abrégée parue dans le SPS n° 308.

Dans les cours d’introduction à la psychologie, il est de tradition d’évoquer l’« inconscient collectif » de Carl Gustav Jung après l’« inconscient individuel » de Freud. Jung est également cité dans tout historique des dissensions et excommunications de l’histoire du freudisme, car il est le plus célèbre des renégats de ce qu’il appelait « l’Évangile freudien » et il est devenu le chef d’une École rivale de psychanalyse, qui compte aujourd’hui encore de nombreux adeptes à travers le monde.

Selon Jung, l’inconscient est le siège de structures psychiques primordiales qu’il appelle archétypes. Ce sont des symboles qui se retrouvent, sous différentes apparences, « toujours, partout et par tous ». Ils représentent les dépôts d’expériences constamment répétées par les hommes et ils se transmettent génétiquement. Ils apparaissent dans les rêves, les visions, les mythes, les contes, les enseignements ésotériques.

Jung soutient que cette conception n’a pas seulement un intérêt théorique : sa thérapie se spécifie par le souci de faire émerger des archétypes (principalement par l’analyse des rêves) en évitant qu’ils ne submergent le patient. Le thérapeute doit les révéler au patient de manière à ce qu’il puisse les assimiler et, dès lors, transformer sa façon de vivre1.

Jean-Loïc Le Quellec procède à un examen rigoureux de cette notion centrale de la psychologie jungienne. Il est anthropologue, directeur de recherches au CNRS. Il a publié plusieurs livres sur l’art rupestre du Sahara et deux ouvrages dénonçant des pratiques pseudo-scientifiques en archéologie2. Son intérêt pour les archétypes procède du fait que de nombreuses publications sur la préhistoire, l’art et la critique littéraire font usage de cette notion sans interrogation sur sa validité. Il analyse les arguments de Jung pour affirmer que les symboles suivants sont des archétypes essentiels : le mandala circulaire, l’ourovore (serpent circulaire, dévorant sa queue), la Terre Mère, Animus et Anima, les chiffres Trois et Quatre, le soleil doté d’un phallus, le dragon, le vol d’une pomme (que Jung croit, à tort, retrouver dans le récit biblique de la Chute). Pour ce faire, J.-L. Le Quellec applique à la lettre ce principe de Jung : « Il faut chercher en premier lieu l’explication historique d’un symbole dans son propre environnement culturel, puis trouver des symboles identiques ou semblables dans d’autres civilisations, pour pouvoir affirmer avec certitude qu’il s’agit d’un archétype ». Le résultat est désastreux. Il confirme le diagnostic de Jean Piaget : « l’insouciance du contrôle est encore plus remarquable dans l’école jungienne que dans les écoles freudiennes »3. En fait, la méthode utilisée par Jung consiste à accumuler des faits qui présentent plus ou moins des ressemblances et à affirmer qu’elles impliquent une identité de cause. En définitive, aucun des archétypes jungiens ne se retrouve partout et à toutes les époques. Ainsi la Terre est sans doute souvent perçue comme une Mère, mais pas partout. En Égypte ancienne, la divinité de la Terre (Geb) était masculine. Elle fécondait Nut, la déesse céleste. Jung raconte que Freud surestimait sa propre pensée et qu’il lui a un jour dit : « Cela doit être vrai, puisque je l’ai pensé »4. Jung a manifestement la même confiance dans le pouvoir de sa propre pensée. Ses théories ne sont pas plus scientifiques que celles de Freud.

J.-L. Le Quellec traite en détail et avec nuance la question très controversée de l’attitude de Jung à l’égard des Juifs et des nazis. En 1933, lorsqu’Ernst Kretschmer a démissionné de la présidence de la « Société médicale internationale générale de psychothérapie » pour protester contre la mainmise des nazis sur cette société, Jung a accepté de le remplacer et est ainsi devenu le rédacteur en chef du Zentralblatt für Psychotherapie, dont le siège fut alors déplacé de Berlin à Zürich. Jung a tenu des propos ambigus sur les Juifs et pires sur les Noirs (« Quand les primitifs dépassent en nombre les hommes blancs, l’infection raciale devient un problème mental et social sérieux »). Toutefois, il a aidé des Juifs à émigrer aux États-Unis. À partir de 1938, il a été de plus en plus scandalisé par le comportement des nazis, en particulier par ce qu’il a appris de la « Nuit de cristal ». L’année suivante, il démissionne de la présidence de société de psychothérapie. Il écrit : « Hitler est sur le point d’atteindre son apogée, et avec lui la psychose allemande ». Il se met à critiquer vivement le totalitarisme, qu’il considère comme antinomique avec le but de la psychothérapie, qui est d’aider la personne à accomplir sa propre destinée.

Diverses raisons peuvent expliquer l’ambiguïté de Jung à l’égard du Troisième Reich : son goût pour l’irrationnel, la mystique, l’ésotérisme, le rituel, et surtout son désir de réduire la renommée de la psychanalyse de Freud au profit de la sienne. Il écrit que son rival ignorait « les profondeurs prophétiques de l’âme » et, en particulier, « les profondeurs de l’âme germanique, qui sont tout à fait autre chose qu’une poubelle à désirs infantiles impossibles à satisfaire et à ressentiments familiaux non résolus ». Une autre raison est peut-être son agacement d’avoir été traité d’antisémite alors qu’il estimait ne pas l’être. Il écrivait à ce sujet : « Freud m’a déjà accusé d’antisémitisme parce que je me sentais incapable d’approuver son matérialisme sans âme. Avec cette propension à flairer partout l’antisémitisme, les Juifs finissent par susciter réellement l’antisémitisme ».

L’intérêt de cet ouvrage est loin de se limiter à la réfutation de la théorie jungienne des archétypes. Son intérêt réside tout autant dans de nombreux développements sur l’histoire du concept d’archétype (utilisé déjà par Empédocle et Platon), les contes, le folklore, les différentes conceptions de la mentalité « primitive », la querelle des universaux, l’ésotérisme, le romantisme, les romans de mondes perdus, la cryptomnésie, les rêves des découvreurs, des notions bibliques, etc. Tous ces thèmes sont abordés avec une précision exemplaire. Les citations sont parfaitement référencées. La bibliographie comporte soixante-cinq pages et l’index des auteurs et des matières, trente et une. Admirablement écrit, ce livre présente toutes les qualités d’un travail universitaire de haut niveau. Il constitue un ouvrage marquant dans l’histoire de la déconstruction des pseudosciences.

1 Pour un exposé d’ensemble de la théorie et de la pratique jungiennes, voir H. Ellenberger, A la découverte de l’inconscient. Histoire de la psychiatrie dynamique, chapitre 9 (Éditions Simep, 1974), réédité sous le titre Histoire de la découverte de l’inconscient (Fayard, 1994).

2 Voir dans le n° 294 (janvier 2011) de SPS le compte rendu de ces deux ouvrages par Yann Kindo Des martiens au Sahara - Chroniques d’archéologie romantique et La Dame Blanche et l’Atlantide - Enquête sur un mythe archéologique et une interview de J.-L. Le Quellec, « L’archéologie romantique, une pseudo-archéologie ».

3 La psychologie de l’enfant, PUF, 14e éd., 1966, p. 49s.

4 Cité dans Borch-Jacobsen, M. & Shamdasani, Sonu (2006) Le dossier Freud. Enquête sur l’histoire de la psychanalyse. Les Empêcheurs de penser en rond, p. 234.

Mis en ligne le 13 avril 2014
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