Médecines non conventionnelles, douces, parallèles, alternatives...

par Jean-Paul Krivine - SPS n° 305, juillet 2013

Les médecines alternatives connaissent, du moins dans les pays développés, un engouement croissant. Avec plus ou moins de succès, leurs partisans exigent régulièrement une reconnaissance dans les systèmes de soins officiels. Ils mettent souvent en avant une efficacité alléguée, mais surtout une popularité et une « demande du public ». Ainsi, en France, le Conseil économique et social et l’Académie nationale de médecine se sont récemment penchés de façon bienveillante sur ces revendications (voir les articles de Jean Brissonnet dans ce numéro de Science et pseudo-sciences).

Mais qu’entend-on en définitive par les différents termes utilisés pour désigner ces pratiques thérapeutiques : médecines douces, complémentaires, alternatives, parallèles, holistiques... ?

Un fatras idéologique opposé à une médecine dite officielle

Une caractéristique commune à toutes ces pratiques est un corpus théorique sous-jacent qui relève d’une vision du monde, d’une idéologie ou d’une philosophie supposée être à la base de l’efficacité alléguée.

Ainsi, par exemple, l’acupuncture prétend expliquer les dysfonctionnements du corps par un déséquilibre entre le Yin et le Yang empêchant une bonne circulation de l’« énergie » (Qi) circulant au travers de « méridiens ». L’homéopathie fait référence à différents types de patients (« carboniques », « phosphoriques », « fluoriques »...), à un mode de préparation supposé donner leurs propriétés aux remèdes (dynamisation...). L’ostéopathie met en avant une vision holistique et harmonique du corps humain. La « biologie totale » affirme que toutes les affections sont des manifestations physiques et biologiques de conflits psychiques.

Un point commun à quasiment toutes ces approches est l’affirmation d’une vision holistique du corps dans l’univers allié à une sorte de « force vitale » s’opposant aux explications biologiques, physiques et chimiques des phénomènes.

À l’inverse, la médecine scientifique laisse de côté toute idéologie pour ne s’intéresser qu’à l’efficacité avérée des traitements, à la connaissance acquise sur le corps humain et aux modes d’action des thérapeutiques mises en œuvre. Ses détracteurs préfèrent lui accoler une étiquette (« médecine officielle », « médecine allopathique ») afin de suggérer une sorte de parallèle idéologique (la médecine scientifique serait tout autant idéologique que les autres, mais se référerait à une « idéologie officielle »).

Médecine et pseudo-médecines : le problème de l’évaluation

Prises dans leur globalité et sur la base de leurs fondements, les médecines non conventionnelles se placent sur un autre terrain que celui de la science ou de la médecine : celui de l’idéologie. Pourtant, afin d’obtenir un statut, une place à l’hôpital, et plus généralement dans nos systèmes de santé, ce n’est plus l’idéologie qui est mise en avant, mais une efficacité ou une utilité alléguée.

Et là se trouve une confusion majeure, savamment entretenue. Là où la médecine scientifique évalue un traitement particulier au cas par cas, en écartant toute considération idéologique, et selon des protocoles maintenant bien établis (évaluation en double aveugle contre placebo), les médecines non conventionnelles entendent affirmer leur validité globale (très souvent en refusant d’en apporter la preuve). Ainsi, si malgré tout, un traitement particulier inclus dans la pratique de telle ou telle approche parallèle se voit reconnaître une efficacité, ses partisans proclameront immédiatement la validité en général de leurs théories et du fatras idéologique associé. Ils ajouteront que la cause de l’efficacité est à rechercher dans cette vision du monde.

Nous pouvons dès lors considérer trois cas de figure, qui conduisent cependant à rejeter les médecines non conventionnelles et leurs prétentions à participer au système de santé.

Des pratiques jamais évaluées

De nombreuses pratiques et de nombreux médicaments n’ont jamais été évalués. Ainsi, en homéopathie, bénéficiant d’une dérogation aux procédures de mise sur le marché1 et s’appuyant aussi sur le fait que les substances ne contiennent rien ou presque rien en termes de molécule active, la plupart des médicaments proposés et autorisés n’ont jamais fait preuve d’une quelconque efficacité au-delà des dires de certains patients, des homéopathes ou des entreprises pharmaceutiques spécialisés. Cette absence d’évaluation caractérise bien entendu les méthodes les plus folkloriques ou ésotériques (iridologie, urinothérapie, etc.).

Une efficacité similaire à celle d’un placebo

Un nombre important de médicaments ou de traitements issus des médecines non conventionnelles ont toutefois fait l’objet d’évaluations rigoureuses. La conclusion quasi générale, c’est qu’ils ne font pas preuve d’une plus grande efficacité qu’un placebo, qu’une simple suggestion2. Il faut garder en tête qu’en médecine, la référence n’est pas l’absence d’action, mais la comparaison à un placebo. En effet, toute prise en charge, tout traitement quel qu’il soit, induit un phénomène de suggestion, un mécanisme réel.

Une technique spécifique qui ne valide pas la thérapie

Enfin, certains médicaments ou traitements peuvent avoir un effet réel et avéré. Très souvent, il s’agit d’un mécanisme déjà connu et utilisé en médecine, mais sans emballage idéologique. C’est ainsi le cas de certaines manipulations en ostéopathie qui ne font que mettre en œuvre des techniques déjà connues. Parfois, mais de plus en plus rarement, une nouvelle molécule active peut être trouvée (cela se produit en étudiant certaines pharmacopées dites traditionnelles). Elle sera alors intégrée dans le corpus de la médecine scientifique, dépouillée encore une fois de son enveloppe idéologique.

Ce peut être également le cas de certaines actions. Ainsi, a-t-on montré que planter une aiguille dans le corps peut conduire à la libération d’adénosines susceptibles, par exemple, de calmer localement la douleur. Mais cet effet n’est lié ni aux nœuds ni aux méridiens de l’acupuncture (il se retrouve bien sûr également si on plante aux endroits indiqués par l’acupuncture). Cette dernière ne s’en trouve pas validée pour autant. Seulement, l’utilisation d’aiguilles plantées dans le corps, à des endroits qui sont totalement indépendants de la théorie de l’acupuncture, peut avoir une certaine efficacité (à comparer avec d’autres traitements), selon un mécanisme maintenant bien compris.

Une utilité malgré tout ?

Un autre argument parfois avancé consiste à dire que, bien qu’aucune efficacité spécifique n’ait pu être établie, la mise en œuvre d’une pratique que le patient apprécie peut l’aider à surmonter sa maladie ou ses souffrances. Et effectivement, l’effet placebo a une valeur thérapeutique, (même si cet effet, principalement actif sur la douleur, est surtout subjectif). Alors, ne faut-il pas laisser le patient libre de ses choix ?

La réponse est bien entendu oui. Chacun est libre de ses choix, de ses croyances. La question posée n’est pas celle-là. Elle porte plutôt sur ce que la collectivité décide de reconnaître et de financer. Si cette dernière décide de financer telle ou telle pratique non validée, au nom de la « demande du patient », pourquoi alors ne pas rembourser la prière, la voyance, le chamanisme ?

La médecine et le système de soins que nous connaissons se sont construits sur la base de l’évaluation scientifique. Ils promeuvent également une information et des choix éclairés des patients. Au nom de quoi le système de soins devrait-il implémenter lui même, et sur ses fonds propres, des pratiques ésotériques non validées ? Chacun restant libre de faire appel en complément, s’il le souhaite, au curé ou à l’homéopathe.

Pratiqué par des médecins ?

Enfin, pour terminer, soulignons une autre confusion souvent rencontrée selon laquelle une approche non validée, pratiquée par des médecins diplômés, serait un peu plus légitime. Que des médecins mettent en œuvre des pratiques non validées (voire parfois explicitement rejetées) apporte, en théorie, une certaine garantie. Mais la garantie, et c’est là le paradoxe, tient au fait que le médecin a été formé à la médecine scientifique, et que l’on peut espérer qu’il saura malgré tout soigner correctement. Certains cas ont malheureusement défrayé la chronique, mettant au grand jour des irresponsabilités qui ont conduit à des issues dramatiques.

Quelle définition et quelle conclusion ?

On le voit, donner une définition de ce que l’on entend par médecines non conventionnelles est complexe. Mais ce n’est pas impossible. Ne pourraiton pas exiger de tous ceux qui préconisent leur introduction dans le système de soins qu’ils précisent ce qu’ils mettent derrière un terme général et ambigu ?

Si l’on considère la médecine scientifique comme la base de notre système de soins, celle qui a fait ses preuves depuis plus d’un siècle, et si l’on définit les médecines non conventionnelles comme celles qui ne se sont pas encore pliées aux exigences de la médecine fondée sur les preuves, alors, qu’elles le fassent. Et ce travail d’évaluation fera la part des choses entre ce qui peut être intégré dans la médecine et ce qui relève définitivement du charlatanisme. À ce jour, les résultats sont minces.

Si on considère qu’il s’agit de pratiques non évaluées mais qu’il n’est pas nécessaire d’évaluer car elles peuvent être utiles à titre personnel, selon des choix personnels, pourquoi pas ? Mais alors, laissons-les là où elles doivent rester : dans le domaine du choix privé.

Il existe une troisième option, qui, elle, serait inquiétante. Elle consisterait à remettre en cause les fondements de la médecine et son approche d’évaluation, pour multiplier les statuts dérogatoires et les financements associés, au nom de la demande de patients ou d’une attente supposée du public.

1 « Les médicaments homéopathiques : un statut juridique d’exception », Pierre Bienvenu, SPS n° 274, octobre 2006.

2 Il est toujours possible que l’on découvre que l’un ou l’autre remède de la pharmacopée traditionnelle, par exemple, puisse avoir certains principes actifs. Ainsi, les feuilles de haricots, utilisées par nos ancêtres pour lutter contre les punaises de lit ont effectivement une efficacité prouvée – et expliquée – aujourd’hui. Mais ces découvertes sont de plus en plus rares.

Mis en ligne le 29 janvier 2014
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