Alterscience - Postures, dogmes, idéologies

Alexandre Moatti. Odile Jacob, 2013, 334 pages, 23,90 €

Note de lecture de Philippe Le Vigouroux - SPS n° 306, octobre 2013

Chercheur associé au Laboratoire SPHERE de philosophie et histoire des sciences à l’Université Paris-Diderot, Alexandre Moatti1 constate un certain rejet de la science contemporaine et de ses productions : rejet, non seulement de l’utilisation technique qui peut être faite de telle ou telle découverte, mais aussi rejet de la démarche et de l’expertise scientifique voire de l’activité de recherche elle-même. Son objectif, dans cet ouvrage, est de dégager, en s’appuyant sur des exemples contemporains et historiques, les traits de pourfendeurs de la science. Ceux-ci, souvent scientifiques ou ingénieurs de formation ou même de profession, s’élèvent contre la science académique et développent, en parallèle à celle-ci, une science « autre » qui est aussi une science « altérée », que l’auteur appelle justement, en référence à ces deux aspects, « alterscience ». Ces dérives sont retrouvées dans les divers domaines scientifiques, la physique, la cosmologie, la biologie : en fait, l’alterscience a, souvent, une visée explicative globale et s’inscrit en opposition au réductionnisme scientifique.

À partir d’une analyse minutieuse des discours, A. Moatti identifie un certain nombre d’autres invariants, exprimés de façon plus ou moins prononcée : la vitupération contre une science « officielle » avec des attaques visant des savants reconnus et les institutions, un penchant pour le complot comme explication de l’insuccès des théories personnelles qui souvent se rattachent à une science désormais dépassée. À défaut de trouver un appui parmi les pairs, l’alterscientifique se tourne vers le public, mobilisant le bon sens pour valider la pertinence de sa construction théorique « alter » et refusant souvent une formalisation qui en rendrait la compréhension brumeuse.

Il n’est pas possible, dans ces quelques lignes, de rendre compte de chaque posture, dogme et idéologie alterscientifiques présentés comme autant d’études de cas par Alexandre Moatti2. Attardons-nous seulement sur deux aspects : l’élaboration de théories physiques alternatives par des ingénieurs et la critique contemporaine de la science par des individus et mouvements d’ultragauche.

En s’appuyant sur divers exemples, A. Moatti montre le fossé qui peut se creuser entre un ingénieur et la science académique de son temps. Souvent, alors que celle-ci progresse tant dans la démarche que dans la théorisation des faits expérimentaux mis en évidence, les premiers en restent aux connaissances et méthodes acquises lors de leur formation et c’est sur cette base qu’émerge, de leur part, la critique d’une science « officielle » qui ne correspond plus à ce qu’ils ont appris et qui ne reconnaît pas leur « apport ». Ce processus est décrit pour un certain nombre de polytechniciens, certains réunis au sein d’une association, le Cercle de physique Alexandre Dufour. À l’inverse, en analysant l’affaire des avions renifleurs, révélée en 1984, l’auteur montre que, du fait d’une méconnaissance des résultats et des théories développés par la recherche universitaire, des ingénieurs, également polytechniciens pour certains, ont pu être piégés par deux bonimenteurs.

Dans un autre registre, la critique politique de la science et des technologies qui en sont issues sur fond de dénonciation de la société industrielle, A. Moatti explore le discours d’individus (René Riesel, Bertrand Louart, Jean Druon, Jaime Semprun) et d’organisations (le groupe Oblomoff, Pièces et Main d’œuvre) d’ultragauche qu’il rattache à « une tendance anarcho-situationniste ou néoanarchiste ». Même si elle s’enracine dans le milieu du XXe siècle, cette nébuleuse émerge au moment des premiers arrachages d’OGM en 1998 et poursuit toujours son activisme, au cœur des récents débats sur les nanotechnologies, par exemple. Estimant que les États ne sont que des dictatures scientifiques asservies par la technologie, elle conteste aussi la pertinence de l’approche politique écologiste, porte-parole d’un « catastrophisme d’État ». Comme le souligne Alexandre Moatti, « pour qui s’intéresse aux rapports actuels entre science et société, cette vision de la science comme étant à la source même de maux de notre société ne laisse pas d’interpeller : elle est à la racine de la vision négative qu’ont de la science, de manière plus ou moins consciente, un certain nombre de nos concitoyens » (p. 297).

Dans sa conclusion, A. Moatti positionne clairement l’alterscience hors du domaine des pseudo-sciences comme l’astrologie, celles-ci ne contestant pas particulièrement les théories scientifiques du moment. Il montre l’ambiguïté épistémologique qui, entre poppérisme – en accordant la primauté à la réfutation – et relativisme – en renvoyant la connaissance scientifique à une croyance ou à un succès social –, conforte l’alterscientifique dans son approche. Il évoque par ailleurs une certaine complaisance du monde universitaire – certains universitaires, en particulier dans le domaine des sciences humaines, étant à la fois juges et parties – vis-à-vis de divers discours militants qui conduit à ne pas analyser la vision apocalyptique de la science par les milieux d’ultragauche. Il met aussi en garde contre le danger de positions « trop rationalistes »3 ou trop marquées politiquement qui pourraient apparaître comme le symétrique des outrances alterscientifiques.

L’intérêt pédagogique de cet ouvrage est indéniable : en pointant les caractéristiques de discours qui miment le discours scientifique sans les contraintes que celui-ci s’impose, il permet à chacun de repérer et de comprendre, dans la profusion d’analyses, d’ouvrages, de sites Internet, ce qui tient de l’alterscience. C’est un des objectifs de l’AFIS et de Science et pseudo-sciences. La lecture de ce livre et la connaissance des exemples qu’il propose sont d’une grande utilité pour comprendre les tenants de certains partis-pris anti-scientifiques et anti-technologiques que nous dénonçons.

1 Ingénieur en chef des Mines, il a publié en 2007 Einstein, un siècle contre lui (voir la note de lecture de J. Günther publiée dans SPS n° 282, juillet 2008). Un article d’A. Moatti, L’alterscience, une autre forme d’opposition à la science, est paru dans SPS n° 292, octobre 2010. Alexandre Moatti a assuré la conférence annuelle de l’AFIS, le 1er juin dernier : « L’alterscience : une autre forme d’opposition à la science ».

2 Le lecteur du livre trouvera des analyses en relation avec les théories de physique alternative (les ingénieurs antirelativistes, la physique sous-jacente à l’affaire des avions renifleurs, la théorie synergétique de René-Louis Vallée et le mythe Tesla), avec une instrumentalisation de la science à des fins religieuses (géocentrisme et créationnisme, cosmologie d’Horbiger, Velikovsky), avec les postures historiques d’opposition à l’Académie des sciences (Marat, Saint-Simon, Fourrier, Comte, Le Bon, Lumière) ou encore avec la science au service de l’idéologie (la « science allemande » des années 1920-1930, le technofascisme de Lyndon LaRouche, les idéologies d’ultragauche contemporaines).

3 À ce sujet, l’auteur cite, sans le nommer, « un physicien et épistémologue, engagé contre les utilisations abusives d’analogues scientifiques [qui] évoque le "chef d’un culte pseudoscientifique majeur" en parlant du pape » (p. 307). Ce physicien est Alan Sokal.

Mis en ligne le 12 novembre 2013
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