Promenade dialectique dans les sciences

Évariste Sanchez-Palencia. Hermann, 2012, 476 pages, 25 €

Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS 305, juillet 2013

En fait, tout interagit sur tout. (p. 277)

Voilà un livre au titre bien choisi ! Le plaisir de cheminer un peu au hasard dans l’histoire des sciences, de s’arrêter ici, de survoler un peu là… de suivre l’auteur dans les sentiers qu’il nous invite à parcourir, s’apparente tout à fait aux joies de la promenade. Prévoyez de bonnes chaussures, car on emprunte parfois des sentiers plutôt escarpés, mais à part un ou deux chapitres vraiment techniques, la balade reste accessible au lecteur non entraîné.

Qui s’intéresse aux sciences sans être scientifique fait régulièrement, dans les ouvrages de ce genre, de bonnes révisions et de vraies découvertes. Ici se trouvent par exemple des informations capitales et nouvelles (au moins pour l’auteur de ces lignes…) sur l’évolution. Il faut lire l’ouvrage, mais pour tenter de résumer, il semble que l’on comprenne désormais les mécanismes pouvant conduire à des mutations, ou plutôt, comme le précise l’auteur, à des « modifications de caractères ». La théorie darwinienne expliquant que les plus aptes se débrouillent plus ou moins bien dans leur milieu, et donc parviennent plus ou moins bien à survivre et se reproduire – je résume à grands traits – serait maintenant complétée et éclairée par la découverte des mécanismes permettant au milieu d’agir quasiment directement sur les êtres vivants : les découvertes récentes en épigénétique ont permis de comprendre que selon les milieux, plus ou moins salins, par exemple, ou selon la température, certains gènes pouvaient s’exprimer ou non. Le milieu ambiant peut donc être un acteur d’évolutions qui n’auraient besoin ni de millions d’années pour survenir étapes par étapes, ni de mutations plus ou moins aléatoires qui permettraient seulement aux plus chanceux de survivre.

Mais ce livre ne se contente pas de relater certains grands épisodes scientifiques : ceux-ci seraient plus exactement évoqués à titre d’exemples. Et l’intérêt de l’ouvrage réside principalement dans les nombreuses et fécondes réflexions plus générales de l’auteur sur la science elle-même, ou sur la marche de la recherche. Par exemple, l’importance de l’approximation et de l’amélioration continuelle, le rôle des erreurs fécondes, l’importance de la transmission de toutes les découvertes, la nécessité de tester les théories face au réel, ou encore la description des mécanismes en jeu dans les découvertes. Un exemple éclairant en est donné p. 196, avec une citation de François Jacob qui opère une distinction entre « science de nuit » et « science de jour », pour dire que les scientifiques utilisent aussi leur intuition ou leur imagination, mais que la rigueur vient ensuite, par-dessus (« de jour »), pour faire le tri.

L’auteur, féru d’opéra, se sert de mille et un exemples pris, soit dans certaines œuvres, soit dans l’histoire de l’opéra elle-même pour des analogies très vivantes. Il fait ainsi une critique virulente (mais étayée) du système actuel des publications scientifiques, privilégiant les Rigoletto au détriment des Carmen. Autrement dit, le « publish or perish » orienterait la recherche vers les domaines sûrs1. Une petite coda finale, sur Borodine, sera d’ailleurs une bonne manière de conclure cet ouvrage original.

Au cœur du livre se trouve l’idée-force de dialectique, dont l’auteur souligne la supériorité sur la logique formelle, qui ne prend pas en compte le temps. Pour É. Sanchez-Valencia, l’idée d’antériorité d’un événement sur un autre et de conséquence du premier sur le suivant est absolument déterminante. Même s’il souligne bien le côté amplement multiple des causes possibles (voir l’exergue choisie pour illustrer cette idée centrale du livre), il n’en reste pas moins qu’il faut bien une succession d’événements dans le temps pour comprendre les phénomènes.

Si l’on pardonne à l’auteur une tendance envahissante aux annonces de ce qui va suivre ou de ce qui a précédé et si l’on accepte que l’aspect promenade de l’ouvrage ait comme conséquence inévitable une forme un peu décousue par moments, on aura fini par parcourir un chemin aussi vivifiant qu’enrichissant ! Au total, un livre original que je conseille à tous.

1 Rigoletto a rencontré un succès immédiat, avant même la fin de la « première » (dès l’entracte !) les airs faisaient, dit-on, le tour de la ville. Carmen a été très mal reçu, alors que c’est aujourd’hui un des opéras les plus populaires et les plus joués.

Mis en ligne le 3 septembre 2013
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