Interdire le tabac - L’urgence !

Martine Perez. Odile Jacob, 2012, 250 pages, 17,90 €

Note de lecture de Gilbert Lagrue - SPS n°303, janvier 2013

Le livre du Docteur Martine Perez est, parmi les ouvrages grand public sur le tabagisme, un des plus remarquables. C’est un réquisitoire implacable et complet contre l’usage du tabac, le risque numéro 1 dans les problèmes de santé publique, facteur de morbidité considérable et de mortalité effroyable, près de 75.000 morts par an en France, c’est-à-dire de l’ordre de 200 morts chaque jour ! Mais ce drame est quasiment banalisé et il existe un hiatus considérable entre la quasi absence de messages sur les complications du tabagisme (sauf de façon rituelle tous les ans, pour la journée mondiale sans tabac).

L’auteur construit la première partie de son livre en décrivant les risques connus et bien documentés du tabac : cancers, maladies cardio-vasculaires, broncho-pneumopathie chronique obstructive et malformation du fœtus. Elle compare à chaque fois l’énorme tapage médiatique disproportionné concernant les OGM, les antennes-relais, le nucléaire, les adjuvants des vaccins… au quasi-silence des « lanceurs d’alerte » vis-à-vis du tabac. Elle n’omet pas non plus de rappeler et de stigmatiser toutes les manœuvres des industriels du tabac, pour perpétuer les ventes de cigarettes, parfois aidés malheureusement en cela par quelques médecins et scientifiques stipendiés1. Rappelons que ces manœuvres sont maintenant bien connues, confirmées par les documents internes de l’industrie du tabacs rendus publics à la suite d’une décision de la justice américaine datant de 1998 (six millions de documents secrets, représentant plus de 35 millions de pages mettant ainsi à jour tout ce que neuf compagnies de tabac savaient sur la dangerosité de leurs produits, quand elles l’ont su et tout ce qu’elles ont fait pour le dissimuler).

Martine Perez souligne également tous les échecs relatifs des campagnes actuelles de prévention et la nécessité pour l’avenir d’arriver à une société sans tabac avec l’interdiction des ventes. Mais cela ne pourra se faire que par étapes, en commençant avec l’interdiction de fumer dans tous les lieux publics comme cela vient d’être fait en France et avec une extension progressive de ces interdits tels que cela vient d’être réalisé en Finlande, en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis, mesures qui ont entraîné une diminution nette du nombre de fumeurs. La Finlande a ainsi adopté un plan en 2010 visant à restreindre progressivement les occasions d’acheter ou de fumer du tabac (interdiction est faite aux mineurs de posséder du tabac, leur en offrir fait l’objet d’un délit passible de six mois de prison, interdiction étendue aux voitures individuelles dès lors qu’un muneur se trouve à bord, exposition de cigarettes chez les débitants interdite, etc. Ce modèle n’a pas suscité d’opposition du public.

L’auteure n’oublie pas non plus de répondre à un argument souvent entendu : la liberté individuelle et le choix de chacun. Elle rappelle que la majorité des nouveaux fumeurs se recrute à l’adolescence, dans une période où la pression du groupe joue beaucoup, et où le mécanisme d’addiction s’établie presque immédiatement (la majorité de ceux qui veulent arrêter échouent dans leurs tentatives, particulièrement quand ils ont commencé jeune).

Les derniers chapitres nous livrent d’intéressantes (mais affligeantes) constatations : le tabagisme devient une addiction des milieux sociodémographiques défavorisés (expliquant une partie de la différence de l’espérance de vie, dans les pays économiquement avancés, entre cadres et ouvriers, par exemple) ; d’ici à 2030, plus de 80% des décès liés au tabac auront lieu dans les pays en voie de développement (plus de 100 millions d’hommes chinois aujourd’hui âgés de moins de 30 ans mourront du fait du tabagisme et déjà, en Inde, un quart des décès d’hommes d’âge mûr lui sont imputable et l’OMS avance le chiffre d’un milliard de morts au 21e siècle si rien n’est fait). L’industrie du tabac l’a compris, et cible particulièrement les femmes et les jeunes de ces pays.

En conclusion, un livre remarquable s’appuyant sur toutes les bases scientifiques les plus réelles, tout à fait dans l’esprit de Science et pseudo-sciences. Son auteure dirige la rubrique « Médecine » du Figaro et ses écrits sont toujours empreints de la même rigueur.

Mais ces actions générales ne sont qu’un élément : il faudrait également chercher les causes et mécanismes qui conduisent à l’usage des substances psychoactives et à la dépendance : très souvent, elles sont prises pour tenter de calmer une anxiété, un mal-être, des problèmes psychologiques qu’il faudrait dépister et prendre en charge simultanément lors de l’arrêt de la drogue.

1 Voir l’article de Gilbert Lagrue, Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique, SPS n° 284, janvier 2009.

Mis en ligne le 17 avril 2013
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