OGM

Le paradoxe Séralini

par Michel de Pracontal - SPS n°303, janvier 2013

Trois mois après sa publication à grand tapage médiatique, que reste-t-il de l’étude de Gilles-Eric Séralini parue le 19 septembre 2012 dans la revue Food and Chemical Toxicology ? Scientifiquement, à peu près rien. Les chercheurs du monde entier ont jugé que l’article de l’équipe de Caen n’apportait aucun résultat concluant quant à une éventuelle toxicité du maïs NK 603 de Monsanto, traité ou non au Roundup. Contrairement à ce qu’a prétendu l’intéressé, les critiques n’émanent pas d’un cercle limité d’experts inféodés à l’industrie des biotechnologies. Elles proviennent des agences sanitaires de nombreux pays : Allemagne (BfR), Australie et Nouvelle-Zélande (FSANZ), Canada (Health Canada), Danemark (DTU), Pays-Bas (RIVM), France (Anses), Europe (Efsa)... Mais aussi du HCB, le Haut conseil des biotechnologies français, de nos six académies scientifiques nationales, ou encore de l’ESTP (European Society of toxicologic pathology), association européenne de vétérinaires pathologistes. Dans une lettre adressée à l’éditeur de Food and Chemical Toxicology, les vétérinaires se déclarent « choqués par les photographies du corps entier d’animaux atteints de très grosses tumeurs », et s’interrogent sur la déontologie des conditions de l’étude.

Pourquoi un tel intérêt pour une recherche jugée sans valeur ?

Des dizaines de scientifiques d’horizons divers, dont beaucoup n’ont aucun lien avec le monde des biotechnologies et des OGM, ont pointé sur leurs blogs les nombreuses failles de l’étude Séralini. Leurs objections portent sur des points de méthode : l’absence de traitement statistique des données de mortalité, le caractère incomplet de ces données, le choix d’une souche de rats sujette à faire des tumeurs spontanées à partir d’un certain âge. Au total, les résultats présentés dans l’article de Food and Chemical Toxicology sont non significatifs, fragmentaires et imprécis, et il n’est même pas évident de savoir à quelle question l’étude était censée répondre...

Dans ces conditions, on peut s’étonner de l’intérêt que le pouvoir politique a accordé à une recherche jugée sans valeur par les spécialistes. « Il est rare, en France, qu’un non-événement scientifique de cette nature suscite de telles passions jusqu’à mobiliser aussi rapidement les membres du Parlement », notent les académiciens dans un communiqué du 19 octobre.

En à peine plus d’un mois, le professeur de Caen a été auditionné deux fois à l’Assemblée nationale. Ses demandes visant à renforcer la réglementation des OGM sont prises au sérieux par le gouvernement. Alors même que ses travaux ont été taillés en pièces par la communauté scientifique, le professeur de Caen apparaît comme un acteur incontournable, sinon crédible, du débat français sur les OGM.

Ce paradoxe s’est illustré de manière frappante lors de l’audition de Séralini par l’Opecst (Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques), tenue à l’Assemblée le 19 novembre. Séralini s’est exprimé devant les parlementaires et les experts rassemblés autour de Jean-Yves Le Déaut, vice-président de l’Opecst et habitué du sujet, puisqu’il présidait déjà la conférence de citoyens sur les OGM de 1998.

Dès le début de la séance, le ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll, a donné le ton dans une déclaration justifiant implicitement l’action de Séralini. « Quand j’ai vu cette publication [celle de Séralini], a dit le ministre, j’ai jugé qu’il fallait qu’elle soit expertisée, mais j’estimais aussi que quels que soient les résultats de cette validation, sur cette étude spécifique, il y avait des questions posées depuis longtemps [...] : comment on peut faire évoluer les règles qui permettent aujourd’hui à des états de décider ou non d’avoir recours aux OGM [...]. On avait bien identifié qu’il fallait qu’on évolue sur la question des 90 jours, ce qui a été posé par l’étude Séralini ensuite [...]. Je pense que les OGM qui sont mis à disposition des agriculteurs aujourd’hui ne sont pas la bonne solution [...] ».

Pour le ministre, peu importe de savoir si les allégations du professeur de Caen sont fondées. L’essentiel est de plaider pour une agriculture écologique et sans OGM. En s’exprimant ainsi, le ministre se pose en défenseur de la vertu environnementale ; et il répond aux inquiétudes du public, quant aux risques supposés des plantes génétiquement modifiées, tout en évitant de heurter l’opposition aux OGM, bien ancrée dans notre pays depuis le début des années 1990.

Bien sûr, on ne peut qu’approuver le projet d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement. Mais le discours très politique de Stéphane Le Foll ne contribue guère à clarifier la discussion. Séralini n’a pas fait les gros titres du 20 heures et la une des journaux pour avoir écrit une thèse sur le développement durable ! Il a attiré l’attention du public en affirmant avoir prouvé la toxicité des OGM. En glissant d’un sujet à l’autre, le ministre de l’agriculture semble escamoter la discussion sur le fond.

Le propos scientifique dilué perd de son impact

Ainsi désamorcé, le propos des scientifiques perd de son impact. D’autant que les experts eux-mêmes semblent réceptifs aux arguments politiques. L’Anses, l’Agence nationale responsable de la sécurité alimentaire, a démoli techniquement l’étude de Séralini avec des arguments puissants. Pourtant, elle lui reconnaît une « originalité » et recommande de nouvelles recherches sur les effets à long terme des OGM, dans la lignée de celle de l’équipe de Caen.

Le Comité scientifique du HCB a pulvérisé l’étude de Séralini. Mais son Comité économique, éthique et social (CEES) a recommandé de mener une nouvelle étude de long terme, en y associant Séralini... Lors de la réunion du 19 novembre, Christine Noiville, la présidente du CEES, a exprimé la préoccupation de voir le public « pris en otage par des messages anxiogènes ». Mais peut-on reprocher à Séralini d’inquiéter à tort le public si, dans le même temps, on lui reconnaît une pertinence quant aux questions posées ?

Le brouillage de la communication scientifique a été aggravé par la publication, dans Le Monde, d’une lettre ouverte signée par plus de 140 scientifiques appartenant en grande majorité à des organismes de recherche français (et pour un petit nombre à des institutions étrangères). Ce texte intitulé « Science et conscience », s’insurge contre « l’incroyable levée de boucliers suscitée par la publication de Gilles-Éric Séralini ». Il laisse entendre que l’avis des académiciens n’aurait été connu que de deux personnes par académie et publié en quelque sorte en catimini... Allégation reprise par Paul Deheuvels, membre de l’Académie des sciences dans une tribune publiée sur le site du Nouvel Observateur, le journal qui a fait connaître l’étude de Séralini. Deheuvels y a déclaré que l’avis des académies avait été produit « dans une absence totale de transparence ».

Cette affirmation est contraire aux faits : renseignements pris auprès de l’Académie des sciences, l’avis a été validé par toutes les instances officielles avant d’être publié (ce qui, pour la seule académie des sciences, représente une quarantaine de personnes). Paul Deheuvels, qui est statisticien, a ajouté un élément de doute en déclarant devant l’Opecst qu’il avait constaté un effet significatif dans les données de Séralini. Selon Deheuvels, lorsque l’on représente la survenue des tumeurs chez les rats par « un processus de Poisson uniforme », on observe une différence entre les rats traités et les rats non traités. Outre qu’il est le seul statisticien a avoir énoncé cette opinion, son argument souffre d’un défaut rédhibitoire : l’hypothèse d’un processus uniforme signifie que le nombre d’événements attendus est constant dans le temps, ce qui n’est pas le cas, car à mesure que les rats vieillissent, ils ont plus de risques d’avoir des tumeurs et de mourir.

Champ de bataille médiatique

Si un certain nombre de chercheurs se laissent prendre à de telles manipulations, le public non scientifique risque d’avoir bien du mal à y voir clair. Comment Séralini pourrait-il avoir « tout faux » alors que le pouvoir politique lui accorde une grande importance et qu’une partie du milieu scientifique lui apporte un certain soutien, malgré les faiblesses de son étude ? Et comment attendre des citoyens qu’ils fassent confiance à leurs experts, quand le gouvernement semble faire peu de cas de leur jugement ?

Cette ambivalence permet à Séralini de transformer le débat en un champ de bataille où la communication compte plus que la pertinence scientifique. Il a orchestré dès le départ une campagne médiatique autour de son étude, avec le concours de médias complaisants, la parution concomitante de deux livres (l’un de Séralini, l’autre de Corinne Lepage), la sortie en salle du film Tous cobayes de Jean-Paul Jaud et le passage d’un documentaire à la télévision. Ainsi amplifié, le message diffusé au grand public affirmait que tous les OGM, sans distinction, étaient des poisons, aussi dangereux, selon le film de Jaud, que l’accident de Fukushima.

Avec un indiscutable talent de polémiste et un aplomb à toute épreuve, le professeur de Caen s’est évertué à attaquer les autorités, accusant les agences sanitaires de « travailler pour Monsanto » et les taxant de « faute professionnelle ». Il a plaidé la transparence, du moins telle qu’il la conçoit : « Nous allons déposer chez un huissier les données brutes de notre étude et nous les rendrons publiques le jour où les industriels en feront autant ». C’est en vain que les experts de l’Anses ont expliqué qu’ils avaient eu accès à toutes les données des études industrielles. Ils ont même précisé que tout citoyen européen pouvait demander à l’Efsa les éléments qui ont permis d’autoriser les maïs génétiquement modifiés de Monsanto.

Mais l’Anses n’a pas exigé les données brutes de Séralini. Elle n’a pas mené d’enquête sur les conditions dans lesquelles avait été réalisée l’étude, et n’a pas interrogé la société privée où l’expérience s’est déroulée (comme je l’ai exposé dans un article pour Mediapart, il s’agit d’une société de Saint-Malo, C.Ris Pharma, dont le directeur a soutenu sa thèse sous la direction de Séralini). Seule une telle enquête aurait permis de répondre aux interrogations des vétérinaires sur la conformité de l’étude aux bonnes pratiques et aux règles déontologiques. En acceptant la stratégie d’opacité imposée par Séralini, les autorités scientifiques et règlementaires ont limité la portée de leurs critiques.

Séralini a réussi à déplacer le débat : le problème ne serait plus de savoir si son étude est pertinente, mais de dénoncer les failles du système en place. En fin de compte, tout se passe comme si Séralini avait « scientifiquement tort et politiquement raison », selon une formule de l’économiste Olivier Godard. La France se trouve aujourd’hui dans une situation juridiquement complexe : fin 2011, le Conseil d’État a annulé le moratoire sur les OGM ; l’interdiction du maïs transgénique a été reconduite, mais sur des bases assez bancales. Dans ce contexte, fournir des arguments contre les OGM, fût-ce de manière peu crédible, peut servir des intérêts politiques non formulés. Du point de vue du pouvoir, Séralini aurait donc une certaine utilité. Il n’en reste pas moins qu’il est malsain de laisser le politiquement correct obscurcir le jugement scientifique.

Mis en ligne le 29 juillet 2013
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