Science et idéologie

De mauvais arguments contre le sexisme desservent la science

par Nicolas Gauvrit - SPS n°303, janvier 2013

Quand la science est examinée à l’aune de l’idéologie, toutes les dérives sont possibles. Les exemples sont nombreux, que ce soit la remise en cause de la génétique dans les années 1930, avec la promotion des théories de Lyssenko1 affirmant l’hérédité des caractères acquis par les plantes au moyen de greffes, théories qui s’adaptaient mieux à la justification des pratiques d’amélioration végétales mises en place par le régime de Staline, ou, de sinistre mémoire, les théories raciales ou eugéniques, justifiées par des prétendues bases scientifiques, visant à légitimer des politiques de ségrégation ou d’extermination.

Malheureusement, même pour justifier des idéologies ou des opinions a priori plus légitimes, appeler la science à la rescousse n’est pas sans risque. L’égalité homme-femme, l’égalité entre les hommes, contre toute forme de racisme, doit être un choix de société. Vouloir fonder ces principes sur l’absence de toute différence entre les cerveaux des hommes et des femmes, entre les gènes des hommes de couleur de peau différente, c’est courir le risque de voir un jour la science invalider ces postulats, et fragiliser la posture, ou à l’inverse, risquer la tentation de rejeter des résultats scientifiques au nom de leur prétendue portée amorale.

Nicolas Gauvrit illustre ici sur un autre exemple, plus amusant, les travers d’amalgames qui tendent, malheureusement, à se généraliser. La science, en tant que somme de connaissances accumulées sur la nature, n’est ni bonne, ni mauvaise... Seules les conséquences que l’on veut en tirer peuvent être jugées à la mesure des opinions de chacun, ou de la société dans son ensemble.

1 L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir, Yann Kindo – SPS n° 286, juillet 2009

Le Plus du Nouvel Observateur nous gratifia le 27 octobre 2012 d’un texte de Nathalie Blu-Perou intitulé « Les hommes infidèles à cause de leurs testicules ? La science au service du sexisme »1. Son billet montre le triste tableau de l’idéologie étouffant la raison. Dans la suite, je n’évoque que ce qui est écrit dans la première partie du document, à propos du lien entre... vous verrez plus bas.

Tout commence avec des études2 démontrant que, chez les primates, la taille des testicules est liée positivement à la probabilité de polygamie. Pour le dire autrement : plus un singe mâle dispose de conséquentes gonades, plus il est probable qu’il vive dans un système polygame. Attention : il s’agit d’une comparaison entre les espèces, et non entre les individus d’une même espèce. Voilà qui n’est toutefois pas du goût de Blu-Perou. Sans citer la source (elle s’appuie seulement sur une émission de télévision qui fait référence à ce résultat), l’auteure affirme que de telles études sont inintéressantes, fausses (« qui n’a de scientifique que le nom ») et immorales (« la science prise en flagrant délit de sexisme »).

Sans intérêt, fausses et immorales ? Regardons ce qu’il en est vraiment.

Intérêt : comprendre la théorie de l’évolution sur un cas singulier

Les chercheurs ont été intrigués par un décalage inattendu : les gorilles sont nettement plus forts et grands que les chimpanzés, mais leurs testicules sont quatre fois plus petits. C’est en termes d’évolution qu’ils ont cherché à comprendre cette réalité. Même si le fait de chercher des corrélations entre la taille des glandes génitales et le nombre de partenaires peut sembler absurde ou idiot, il s’agit bien d’un élément d’observation qui va au-delà du simple amusement. Si les chimpanzés sont plus « sévèrement burnés » que les gorilles, c’est parce que chez eux, ceux qui « en ont » jouissent d’un avantage sélectif.

L’explication est la suivante : chez les chimpanzés, pour le dire simplement, tout le monde couche avec tout le monde. Du coup, avoir un sperme abondant (ce qui correspond aussi à des glandes taillées pour ça) donne un avantage reproductif : à chaque copulation, on a une plus grande chance d’avoir une descendance. Chez les gorilles, seul le mâle dominant, qui est dominant parce qu’il est le plus fort et non sur la base de ses bijoux de famille, copule avec les femelles. Autant, chez les gorilles, la force brutale est un avantage sélectif, autant la taille des testicules y est sans importance.

Quant aux humains, ils ont des testicules de taille moyenne comparée aux autres primates, ce qui laisse penser qu’ils ont depuis longtemps vécu sur un mode semi-polygame, en somme pas très éloigné des réalités actuelles.

Un résultat bien établi

Il n’y a pas le moindre début d’argument dans tout le billet de la blogueuse laissant penser que les études dont elle parle (sans donner de référence, encore une fois) soient mal faites. En réalité, il s’agit d’un résultat bien établi et consensuel dans la communauté scientifique (la requête « testis size chimpanzee » sur Google Scholar renvoie 8910 articles scientifiques, dont plusieurs dans Nature). Son affirmation qu’il s’agit de fausse science ne repose visiblement sur rien d’autre que la colère née de son interprétation biaisée des résultats.

La science n’est ni sexiste ni anti-sexiste

Le but de la science est de trouver la vérité, et non de donner des leçons de morale. Dans l’esprit de Blu-Perou, oser trouver une corrélation entre la taille des testicules et le nombre de partenaires sexuelles chez les primates est pourtant une preuve de sexisme... Pourquoi ?

En lisant son billet, on comprend ce que cherche à nous dire l’auteure : selon elle, si on trouve que la taille des glandes est liée au nombre de partenaires chez les singes, alors il s’agit forcément d’une relation causale directe [sophisme 1 : confusion corrélation-causalité]. Si on applique la même chose aux humains, cela implique, selon la chroniqueuse, que les hommes qui trompent leur femme ne sont pas coupables, puisque ce sont leurs génitoires qui parlent [sophisme 2 : dualisme3 ].

Deux sophismes

Premier point : le lien causal entre la taille des gonades et la polygamie semble en effet établi par la science, mais dans le sens inverse de ce qu’a compris Blu-Perou. Elle titre « les hommes infidèles à cause de la taille de leurs testicules », alors que les scientifiques disent « la taille des testicules est importante (chez les chimpanzés) à cause de la polygamie ». Le volume est donc considéré comme une conséquence, et non une cause, de la polygamie. En outre, il s’agit de polygamie féminine : c’est parce que les femelles chimpanzés ont des relations multiples que les mâles à grosses glandes sont avantagés. Chez les gorilles, le mâle alpha copule avec toutes les femelles, mais cela ne favorise pas l’importance des testicules : c’est seulement quand il y a compétition entre les mâles, du fait que les femelles ont des relations multiples, que ceux qui ont plus de spermatozoïdes sont favorisés par rapport aux autres.

Second point : les scientifiques n’ont pas pour habitude de donner des conseils moraux dans leurs articles et la conclusion que les maris infidèles ne sont donc pas coupables, qui exaspère tant la chroniqueuse, n’est sûrement pas d’eux. Supposons que le lien entre taille des glandes génitales et nombre de partenaires soit vrai chez les humains, en quoi cela disculperait-il les maris infidèles comme le suppose Blu-Perou ? Passons sur le fait que ce sont plutôt les femmes qu’il faudrait interroger, puisque c’est la polyandrie (fait pour une femme d’avoir des relations avec plusieurs hommes) et non la polygynie (fait pour un homme d’avoir des relations avec plusieurs femmes) qui joue dans l’évolution. C’est là qu’intervient une pensée dualiste trompeuse. Il n’y a pas d’un côté le biologique et de l’autre, sans aucun lien avec le premier, le psychologique. Par exemple, que certaines hormones augmentent l’appétit sexuel n’excuse pas les violeurs. La justice ne prend pas en compte, fort heureusement, ce genre de défense ! On n’imagine pas un cambrioleur montrer son scanner pour prouver qu’il avait très envie d’argent, que cela vient de ses neurones, et qu’il faut en conséquence l’acquitter. Bien sûr que ça vient des neurones, de la biologie et de la chimie ! C’est quand même interdit. Le comportement de chacun est le produit de sa biologie (hérédité) et de son environnement, mais les règles de la société sont celles qu’elle décide d’appliquer à tous.

La réaction de Nathalie Blu-Perou est donc triplement sophistique : (1) elle affirme qu’une série d’études est fausse sur la seule base de son intime conviction qu’on ne peut rien trouver de vrai dont elle puisse déduire une conclusion contraire à ses désirs politiques, (2) elle ne perçoit pas en quoi la question, certes amusante au premier abord, peut en fait permettre une meilleure compréhension de l’évolution et (3) elle accuse la science d’être sexiste parce qu’elle a trouvé une interprétation des observations qui permet de justifier l’infidélité.

Cette interprétation n’est pourtant ni celle des scientifiques, qui se garderaient bien de telles considérations, ni de la loi, qui ne prend pas en compte les taux d’hormones ou autres critères du même acabit pour savoir si quelqu’un est coupable ou non (sauf cas exceptionnel : si les taux sont pathologiques, on pourrait sans doute considérer un accusé comme « malade » au lieu de « coupable »).

Références

Un billet de blog expliquant pourquoi les chimpanzés sont ainsi faits. www.bigsiteofamazingfacts.co...
Un article de Nature datant de 1981, citant déjà plusieurs dizaines d’autres travaux. www.nature.com/nature/journa...
Un article de NewVision sur le lien entre la taille des noix et l’infidélité. www.newvision.co.ug/D/8/16/475547
Un article paru dans Evolution en 2008. www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/...
Un livre paru en 2009 sur la question, en partie lisible sur Google Books. Sexual Coercion in Primates and Humans : An Evolutionary Perspective on Male Against their Female Partners.

1 http://leplus.nouvelobs.com/contrib... .

2 Par exemple : Harcourt, AH, Harvey, PH, Larson, SG, Short, RV (1981). Testis weight, body weight and breeding systems in primates. Nature, 293, 55-57.

3 Le dualisme consiste à penser le corps et l’esprit comme deux entités séparées, le libre arbitre étant une caractéristique de l’esprit seul. Le fait de trouver une explication biologique à un comportement implique alors, pour les tenants du dualisme, que la personne n’est pas « coupable », puisque c’est le corps, et non l’esprit, qui détermine les actes en l’occurrence. Cette vision est depuis longtemps repoussée par la science, qui considère au contraire que l’esprit est un phénomène matériel provenant du corps (surtout du cerveau).

Mis en ligne le 15 juillet 2013
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