Point de vue

La grippe H1N1 : une mauvaise gestion de crise et ses effets collatéraux

par Jean de Kervasdoué - SPS n°302, octobre 2012

Ce texte reproduit, avec l’autorisation de l’auteur, des extraits d’un chapitre de son livre La peur est au-dessus de nos moyens, pour en finir avec le principe de précaution, Plon, 2011. Les titres et intertitres sont de la rédaction.

« II n’y a plus nécessité de savoir pour agir, il suffit d’avoir peur1. »

Comme toujours, une crise sanitaire surprend et, dans le cas de cette grippe H1N1, illustre l’incapacité collective, non pas à maîtriser, mais à faire face, puis à accompagner, à tenir compte, en un mot à « gérer » un phénomène sanitaire et social classique, sinon simple. Ainsi, en l’espace de quelques mois, aura été créé un système de santé spécifique pour la prise en charge d’une maladie, contagieuse certes, mais moins grave que bien d’autres, le sida par exemple. Le Ministère de la Santé aura commandé, avec de l’argent public qu’il n’avait pas, 94 millions de doses de vaccin, le tiers des réserves mondiales de Tamiflu (330 millions de doses), médicament antiviral, et 1,7 milliard de masques. Il a également conçu et organisé un accompagnement publicitaire et une campagne de vaccination en ouvrant 1 080 centres dans des lieux qui n’avaient, pour la plupart, aucune destination sanitaire, dramatisant par ce signe exceptionnel la gravité de l’épidémie. Il l’a fait avec du personnel dont il ne disposait pas plus qu’il n’avait d’argent. Il l’a réquisitionné, faute de vouloir faire appel aux médecins généralistes qui, jusque-là, prenaient pour l’essentiel en charge ce type d’épidémie. Il a enfin considéré qu’il fallait regrouper la population pour la vacciner en série, or regrouper en un point un nombre important de personnes en période d’épidémie est pour le moins discutable. Pourquoi d’un côté fermer les écoles et de l’autre ouvrir les centres de vaccination ?

En quelques mois, comme l’a dit Roselyne Bachelot, la ministre de la santé de l’époque, il a été « organisé la plus grosse opération de santé publique ». La plus grosse ? Peut-être. La plus onéreuse ? Vraisemblablement. Mais avant de considérer que la plus grosse et la plus chère soit aussi la meilleure, il convient d’en débattre.

Médecins traitants mis à l’écart, inquiétude renforcée

De la peur des gouvernants d’être un jour poursuivis naît leur volonté de se protéger. Cette protection ne peut se concevoir par eux que si les moyens ne sont pas limités et si leur pouvoir, et donc leur capacité de contrôle, est absolu. Par essence, ce désir de contrôle évacue toute confiance et induit donc la création d’une bureaucratie nouvelle. Cette défiance, bien entendu, n’échappe pas au public, d’autant que toutes les « précautions » veulent être prises par l’équipe ministérielle et tous les doutes levés, tâche impossible au sens fondamental du terme. L’inquiétude se renforce alors et, dans le cas de ce vaccin, se porte en priorité sur l’adjuvant2 dont on va douter de l’innocuité. Désemparé, ne sachant que penser, le public se retourne vers ses conseillers habituels : les médecins traitants. Mais ces médecins traitants, aux mérites tant vantés, viennent d’être mis à l’écart, comme l’ensemble de leurs confrères libéraux : ils ne peuvent pas vacciner dans leur cabinet. Sollicités par leurs patients, ces médecins font part de leurs interrogations, justifiées ou non, peu importe à ce stade. L’inquiétude ne disparaît pas, elle s’accroît. L’épidémie n’est encore, en France, qu’un objet de débat. La vaccination n’est pas obligatoire. La charge de la décision pèse cependant sur chacun et est d’autant plus angoissante que la personne concernée a charge de famille. Qui croire ? Que faire ? En qui peut-on avoir confiance ? En son médecin mis sur la touche, en ses amis, en Internet, reflet de la diversité des opinions, où l’on trouve tout et son contraire ? Au début de cette campagne menée par voie de presse (fin août 2009), à l’instar de la « drôle de guerre », rien ne se passe : les réquisitionnés font des dizaines de kilomètres pour se retrouver dans des salles de sport vides, la population ne bouge pas et n’a pas l’intention de le faire. Puis, quelques cas mortels de détresse respiratoire font la une des journaux. L’opinion change. Les cabinets des médecins traitants croulent sous les appels, et les consultations non programmées emplissent les salles d’attente. À ceux qui ne les avaient pas encore consultés, ces praticiens qui, jusque-là, prenaient en charge les grippes saisonnières et les autres épidémies, ne peuvent, une fois encore, que faire part de leur conseil, en même temps qu’ils les informent de leur incapacité à agir. Un vague prétexte de conditionnement du vaccin par dose de dix, argument utilisé pour organiser ce circuit spécifique, ne peut pas être pris au sérieux : comme si un généraliste ne pouvait pas programmer dix vaccinations de suite un ou deux jours de la semaine ! Comment alors, quand on est le parent d’un enfant « prioritaire » (moins de six ans), agir dans cette cacophonie où circulent les conseils avisés et les rumeurs farfelues ?

La chronologie de l’épidémie

Après la détection des premiers cas humains d’infection par le nouveau virus de la grippe A(H1N1) au Mexique, un dispositif d’alerte et de surveillance a été déclenché en France dès le 24 avril 2009. Les premiers cas humains ont été identifiés le 1er mai 2009 chez des voyageurs de retour du Mexique. Au cours des premières semaines, tous les cas identifiés étaient des cas importés ou avaient un lien avec un cas importé.

Une augmentation de l’activité grippale a été observée à l’été 2009, tout en restant inférieure au seuil épidémique. Au 28 septembre 2009, 253 épisodes de cas groupés, concernant environ 2 500 personnes, avaient été confirmés. Toutes les régions avaient été touchées. Le seuil épidémique du réseau Sentinelles a été franchi la seconde semaine de septembre. Le pic épidémique a été atteint la première semaine de décembre 2009. L’épidémie s’est achevée la dernière semaine de l’année 2009 après une durée qui peut être estimée à dix semaines.

L’épidémie de grippe H1N1 a été plus précoce que les épidémies saisonnières des dix dernières années et il est estimé qu’entre 13 % et 24 % de la population de France métropolitaine a été infectée par ce virus. Si la mortalité liée paraît limitée, le profil des cas graves et des personnes décédées de la grippe à été modifié et a concerné majoritairement des personnes âgées de moins de 65 ans. Au 13 avril 2010, 1334 cas graves avaient été signalés, 312 décès liés à la grippe ont été enregistrés, dont 27 (9 %) survenus chez des enfants de moins de 15 ans et 49 (16 %) chez des patients n’ayant pas de facteur de risque connu.

La situation épidémiologique a été reportée de façon transparente et continue par des bulletins réguliers publiés sur le site Internet de l’InVS, et ce dès le 26 avril 2009.

La vaccination a commencé en France le 20 octobre pour les personnels hospitaliers, et les centres de vaccination ont ouvert le 12 novembre 2009. La campagne d’information aura commencé deux mois avant, fin août 2009. Les centres de vaccination ont été fermés le 30 janvier 2010.

Source : Bulletin épidémiologique hebdomadaire, numéro thématique « Épidémie de grippe A(H1N1)2009 : premiers éléments de bilan en France », 29 juin 2010. www.invs.sante.fr/beh/2010/2...

Les plus rationnels, se souvenant qu’ils ont été eux-mêmes un jour vaccinés et qu’ils ne s’en sont pas trop mal portés depuis, se rendent vers leur centre de vaccination dès qu’ils reçoivent leur « bon ». Les réquisitionnés sont alors subitement débordés, les familles attendent plusieurs heures. Des nuées d’enfants se retrouvent dans un lieu clos et ainsi, parfois, à l’instar de deux de mes petites-filles, y attrapent... la grippe.

Gestion calamiteuse et crise de confiance

La première vague d’épidémie passe. Une étude réalisée, fin décembre 2009, à Marseille, chez deux mille femmes enceintes, indique que dans 50 à 80 % des cas, contre 30 à 40 % dans les grippes saisonnières, le virus n’a pas provoqué de syndromes grippaux. Autrement dit, plus de la moitié de ceux qui ont eu la grippe ne s’en sont pas aperçus. Les vaccins commandés sont, pour la plupart, inutilisés. Le corps médical désavoué est furieux : l’État n’a pas voulu lui faire confiance et les patients ont été laissés à euxmêmes. En fait d’économie supposée pour éviter le gâchis de fractions de doses conditionnées par paquets de dix, le gâchis réel se chiffrera en dizaine de millions de vaccins achetés et non utilisés. Le scandale éclate le 4 janvier 2010. La ministre annonce au journal de 20 heures sur TF1 la résiliation des commandes de 50 millions de doses. « Ces commandes n’avaient été ni livrées, ni payées, elles sont donc résiliées. » Il paraît clair cependant qu’elles ont été commandées et qu’en la matière, une résiliation se traduit toujours par une indemnisation, quelle qu’en soit la forme !

De surcroît, les généralistes qui avaient été exclus sont réintroduits dans la campagne de vaccination (ils peuvent vacciner dans leur cabinet à partir du 11 janvier 2010). Ils renâclent. Le dommage n’est pas que financier. En effet, bien après cette péripétie, plus tard, la méfiance demeurera, et avec, le mépris de l’État. De surcroît, le public suspecte encore davantage le bienfait des vaccins.

Les techniques utilisées pour « la plus grosse opération de santé publique », afin de convaincre les Français de l’utilité de ce combat, s’apparentent à celles imaginées pour persuader les Américains et les Anglais du bien-fondé de la seconde guerre d’Irak. Dans les deux cas, il a fallu distinguer un risque et en magnifier le danger afin de construire une légitimité permettant de mobiliser des moyens exceptionnels. Une fois la guerre déclenchée, l’on constate, dans ce cas aussi, que l’ennemi s’est dérobé et que des dégâts collatéraux sont considérables sans que le gouvernement puisse se désavouer ou se désengager ayant autant, et si bien, attiré l’attention sur lui. On peut certes toujours prétendre que les choses auraient été pires si rien n’avait été fait, affirmation imparable car elle ne peut pas être formellement démentie. Mais, en revanche, ce qui est certain, c’est qu’une action de précaution unidimensionnelle qui s’apparente à un acte de guerre fait fi de l’existence d’un système social, complexe préexistant. Il ignore que la gestion d’une épidémie est autre chose que l’achat de vaccins, de masques et de Tamiflu.

Une épidémie est certes un phénomène médical, mais sa gestion est avant tout un phénomène social.

En France, au cours d’une année moyenne sinon « normale », une épidémie de grippe tue environ 2 500 personnes. Pour ce qui est de H1N1, le 29 décembre 2009, entre 6 et 8 millions de personnes avaient eu cette grippe3.

Le 14 janvier 20104, 5,4 millions de Français étaient vaccinés5 et l’on recensait 246 décès. Ce chiffre sera porté à 3126 au 13 avril 20107. On est donc loin des 30 000 morts provoquées en France par la grippe de Hong-Kong en 1968-1969.

D’autant que ces chiffres sont des estimations. Tous les syndromes grippaux ne sont pas dus au virus de la grippe, et beaucoup de personnes infectées ne s’en aperçoivent pas ; elles ne sont pas, au sens clinique, « grippées ». Une étude britannique d’Elizabeth Miller8, basée sur l’analyse sérologique de 1500 personnes à une année d’intervalle, démontre en effet que des syndromes grippaux ne sont apparus que dans un cas sur dix, plus encore qu’à Marseille en somme ! Cette grippe a donc surtout été asymptomatique. Les enfants ont été les plus atteints car ils n’étaient pas immunisés, et l’école, pour des raisons évidentes de promiscuité, favorise la diffusion des épidémies. II était donc justifié qu’ils soient prioritaires.

Le début de l’épidémie

Le virus apparaît le 17 avril 2009 au Mexique. Après la première alerte mexicaine, des cas se déclarent quasi simultanément aux États-Unis, puis, très vite, au Royaume-Uni. On en surestime la létalité car, au Mexique, pays sans réelle surveillance sanitaire, seuls les cas graves ont été déclarés. Avec ces informations, l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS)9 déclenche le 30 avril une alerte de « niveau 5 »10. La France se prépare, commande massivement des vaccins11, avant donc que l’OMS ne déclenche le niveau d’alerte maximum de « niveau 6 », crée un site Internet pour informer le public et mobilise ses services avant de déclarer que l’épidémie est arrivée en France.

Dès le début juin, on sait que si le virus se révèle contagieux, il est le plus souvent bénin et peu létal, même s’il peut provoquer dans de rares cas de profondes détresses respiratoires, notamment chez certains adolescents.

Les médecins libéraux, jusque-là exclus des soins, sont autorisés à prendre en charge les grippés, pas encore à les vacciner. La gestion de l’épidémie, certes dramatisée, semble à la fois prudente et souple. Mais, nous venons de le voir, ce n’est pas le cas si les commandes ont bien été passées en mai 2009. Car fin juin, le risque potentiel ne s’est pas révélé aussi dangereux qu’on pouvait le craindre. Il fallait alors changer de stratégie, ce qui ne fut pas le cas.

Virus moins dangereux : il aurait fallu changer de stratégie

Fin juillet 2009, le cap des 100 cas est dépassé et le premier décès déclaré. Fin août commence la campagne d’information, la vaccination ne débute que le 20 octobre. Entre-temps, l’inquiétude aura monté et la polémique se sera envenimée.

La première interrogation qui se diffuse jusqu’au public va consister à se demander s’il faut, ou non, vacciner les enfants et les femmes enceintes avec le même vaccin que les adultes. En effet, il est théoriquement – théoriquement, j’insiste – possible que l’adjuvant utilisé pour potentialiser les réactions immunitaires de ce vaccin produise dans quelques cas infimes un syndrome de Guillain-Barré12. Chacun se remémore alors les problèmes de Gérald Ford, à l’époque président des États-Unis, qui, à l’occasion d’une épidémie de grippe, rendit la vaccination obligatoire pour une partie de la population de son pays. Il commanda 65 millions de doses de vaccin, mais dut interrompre cette campagne car on lui attribua, sans preuve, l’apparition de dix cas de Guillain-Barré. S’ils furent recensés à l’occasion de cette campagne de vaccination, ils ne furent vraisemblablement pas induits par elle, mais le doute planait. La presse s’en empara, les vaccinations durent s’interrompre et les vaccins jetés. Gérald Ford, pour cette affaire, dit-on, perdit l’élection présidentielle au profit de Jimmy Carter.

En France, trente-trois ans plus tard, il a donc été décidé que les femmes enceintes seraient vaccinées sans adjuvant. Mais comment justifier ce choix si l’adjuvant est pratiquement sans danger ? On voit bien là une dérive classique du principe de précaution, on prend une mesure particulière non pas parce qu’il est dangereux mais parce que l’on pense qu’il pourrait l’être, et, ce faisant, l’angoisse s’installe. En Allemagne, les choix en la matière sont encore plus discutables, car ce même vaccin sans adjuvant a aussi été réservé aux hauts fonctionnaires, militaires et cadres du système de santé... Une violente polémique s’est ensuivie.

De ce côté du Rhin, la seconde annonce d’importance va être celle de la commande de vaccins, rendue publique en juillet, deux mois après leur passation effective. La ministre de la santé souhaite être prioritairement livrée. Afin de déterminer la quantité à commander, il faut décider qui doit être vacciné et comment. Faut-il vacciner tout le monde ? Doit-on administrer une ou deux doses13 et, dans ce dernier cas, à quel intervalle ? Le 15 juillet 2009, les réponses ministérielles frappent par leur simplicité : il convient de vacciner tout le monde, à trois semaines d’écart, et comme 20 % de la population refusera de se faire vacciner14, il faut donc commander 94 millions de dose, chiffre précis. De surcroît, comme si cette grippe H1N1 était aussi létale qu’une grippe aviaire, il convient de bâtir au plus vite une organisation spécifique pour la vaccination de la population. Ces 94 millions de doses représentent, soulignons-le encore, 10 % de la capacité mondiale de production de vaccins, or les Français à tête folle ne représentent que 1 % de la population mondiale. Ils ne s’arrêtent pas là d’ailleurs, car ils commandent et stockent également un tiers des réserves de Tamiflu du monde dont l’utilisation, jusqu’en octobre 2009, sera réservée. Les restrictions ne seront levées qu’en décembre.

Dramatisation de l’épidémie et détérioration de l’image de la vaccination

Un « gros » marché (de 712 millions d’euros15), pour reprendre le qualificatif, ici justifié, de la ministre, est passé auprès de quatre grandes firmes multinationales, dont une française. Ce qui conduit alors l’opposition à s’interroger sur la nature des contrats. Certains parlementaires demandent à les examiner, puis l’exigent faute d’avoir reçu de réponse comme la loi les y autorise. L’un d’eux, Gérard Bapt, se rend même physiquement au ministère de la Santé pour les obtenir, sans succès immédiat d’ailleurs. Il n’en obtiendra communication que vingt-quatre heures plus tard. Ceux qui ont pu les consulter disent qu’ils sont « classiques » et qu’ils n’auraient pour particularité notable que celle d’exonérer, en cas d’accident, les fournisseurs d’une partie des responsabilités habituelles en la matière, ce qui n’est pas rien. Il semblerait donc que si l’on a perdu au moins un demi-milliard d’euros, c’est en toute légalité. Rassurant.

La question des contrats prendra plus tard un tour international quand des parlementaires européens suspecteront des experts de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) d’être un peu trop proches des industriels fabricants de vaccins. Ils auraient en effet contribué à dramatiser une épidémie.

La dramatisation de l’épidémie qui frappe plus les catégories modestes que les favorisées16, le désaveu symbolique de la médecine libérale, la réquisition des médecins hospitaliers pour réaliser des actes simples alors que des malades graves les attendent à l’hôpital, l’absence de compréhension par le public des bienfaits et des risques de la vaccination, la relative bénignité du virus... tout cela a contribué à faire encore reculer en France l’image de la vaccination et celle de l’État. Et, surtout, n’a pu que susciter des inquiétudes devant l’incapacité à gérer socialement une crise. La bataille de la communication a été perdue le jour où les médecins ont été discrédités et l’opinion affolée par les précautions incompréhensibles sur l’adjuvant.

Pour la vaccination, le dossier était déjà lourd. La première mise en cause sérieuse remonte en effet à 1998, quand Bernard Kouchner, alors ministre de la Santé, décida de laisser aux Français « à risque » le choix de se faire, ou de ne pas se faire, vacciner contre l’hépatite B par crainte des conséquences potentielles des effets de ce vaccin sur l’apparition de scléroses en plaques. Pourtant, déjà à l’époque, malgré ces risques potentiels, les experts recommandaient de faire vacciner les personnes à risque tant les bénéfices étaient supérieurs aux risques hypothétiques. Depuis, en effet, l’hypothèse a été levée, il a été démontré que les craintes étaient sans fondement, mais la liberté de choix d’être ou de ne pas être vacciné demeure, et avec elle environ deux mille cas de cancers du foie qui se produiront, alors qu’ils auraient pu être évités grâce à la vaccination.

L’aberration des « centres de vaccination »

L’ouverture de 1080 centres de vaccination ad hoc, en excluant pendant plus de deux mois la médecine de ville, tout en réquisitionnant les moyens hospitaliers en dehors de leur enceinte, a nui à la vaccination. Du point de vue de la personne désirant se faire vacciner, elle devait être suffisamment convaincue pour se déplacer, souvent loin, parfois plusieurs fois si les enfants avaient des « priorités » différentes. Le ministère de l’Intérieur avait estimé qu’en raison de son système collectiviste, la vaccination coûterait 5,8 euros en centre, moins cher donc que le tarif d’une consultation chez le généraliste conventionné (22 euros). Il est très vraisemblable que ce résultat de 5,8 euros a été obtenu après un calcul qui faisait non seulement l’hypothèse que 80 % des Français iraient se faire vacciner deux fois, mais aussi qu’ils ne consulteraient jamais leur médecin traitant avant de se rendre docilement dans ces centres.

Il n’est vraiment pas facile de créer un autre système de vaccination. Soulignons en outre qu’un système qui n’a vacciné que 5 % de la population en deux mois n’aurait vraisemblablement pas protégé la population si l’épidémie avait eu la gravité escomptée.

Avec le scandale du début janvier, la politique change, nous l’avons vu. Les généralistes redeviennent des acteurs du dispositif. Le 4 janvier 2010, Mme Bachelot annonce que « dès la semaine prochaine, les médecins généralistes pourront vacciner dans leur cabinet ». Ceux-ci refusent alors de se rendre dans les centres de vaccination et demandent de revenir sinon à la raison, du moins aux habitudes, à savoir que les doses soient enfin disponibles dans les pharmacies d’officine. Certes, la ministre a raison d’appeler, toujours ce même soir, à « ne pas relâcher la garde sur la vaccination », mais le mal est fait.

Interrogés le lendemain par l’Union généraliste, 1 364 médecins répondent. Seulement 16,6 % indiquent qu’ils proposeront le vaccin à tous leurs patients, 44,2 % seulement à ceux qui le demandent, 10,6 % disent qu’ils ne le feront pas parce qu’ils ne sont pas convaincus, et 14,4 % non plus parce que les démarches sont trop lourdes. Les commentaires qui accompagnent ces résultats statistiques sont encore plus illustratifs et traduisent un profond désarroi.

Quelques leçons à tirer

De ce cas, qui ne s’éteindra qu’avec ce virus, plusieurs leçons peuvent cependant être d’ores et déjà tirées. Tout d’abord, l’opinion ne pardonne aucune erreur dans le domaine de la santé. Mais étant donné ce fait social, la classe politique peut se féliciter de la chance qu’elle a de disposer de moyens a priori illimités. Pour le public, la question du coût n’avait alors encore aucune importance. Cette particularité nationale me fascine. Quand on parle aux Français des dépenses de l’État ou de l’Assurance maladie, ils se comportent comme s’ils n’étaient pas concernés, comme s’il ne s’agissait jamais de leur argent, et qu’il existait une entité abstraite – « Sécu » ou « État » – qui n’était pas eux et dont les moyens seraient illimités. Peu importe alors que le montant de la seule commande des vaccins représente plus de 1 % de l’impôt sur le revenu de l’année, que l’argent soit emprunté et que, surtout, on aurait vraiment pu mieux l’utiliser ailleurs. Non, il semble que l’on puisse tout faire quand il s’agit de santé et que l’on est sous le feu des projecteurs médiatiques. Car, ailleurs, dans la vraie vie des hôpitaux ou des dispensaires, bien entendu l’argent compte, bien entendu les soins sont de facto rationnés, bien entendu personne ne veut dépenser un million d’euros pour garder une personne en vie une seconde de plus. Mais constatons, une fois encore, dans ce domaine, l’infantilisme de l’opinion nourri de la « protection » de la classe politique.

Sans vouloir donner une valeur monétaire à la vie, sans être utilitariste, peut-on prétendre que le fruit du dur labeur de ceux qui cotisent à l’assurance maladie peut être dépensé sans compter ? Peut-on affirmer qu’il est financièrement impossible de couvrir tous les risques sanitaires, même les plus improbables ? Alors que chacun sait, par exemple, qu’il n’est pas envisageable d’offrir à chaque Français en fin de vie, à l’instar de certains chefs d’État ou de célébrités médiatiques, dix, quinze, vingt ou cinquante médecins pour prolonger leur passage sur Terre de quelques minutes, jours ou semaines. Contrairement aux pays anglo-saxons, souvent plus solidaires et équitables que nous ne le sommes, il est en France impossible d’ébaucher un débat public sur le prix des risques acceptables. L’argent dans la santé demeure un tabou. Le risque sanitaire doit être à tout prix couvert. À tout prix ! Oui, tant que les Français croient que ce n’est pas eux qui payent.

Généreux et responsables quand ils cherchent à s’offrir l’image d’eux-mêmes, la réalité du caractère national est plus nuancée, l’égoïsme semble en effet aussi, parfois, le décrire. « Pour être les premiers servis », comme l’a dit Mme Bachelot, ils ont confisqué à leur profit 10 % de la production mondiale de vaccins et 33 % de celle de Tamiflu, et étalé leur opulence devant des pays du tiers-monde qui n’ont pas les moyens de soigner les malades du sida. Marc Gentilini, président honoraire de l’Académie de médecine, parle à ce propos de « pandémie de l’indécence » et dit sa honte devant ces efforts inutiles et ces moyens si mal mobilisés (Le Monde, 6 août 2009).

Mme Bachelot a bien dit : « si c’était à refaire, je referais exactement la même chose », et elle évoque les crises sanitaires du passé, comme si le drame du sang contaminé n’avait eu lieu qu’en France, comme si ce problème n’était pas dû avant tout à l’ignorance ; mais elle sait que ce qu’elle dit est bien ce que veulent encore entendre les Français. En Pologne, au même moment, la ministre de la Santé, avec les mêmes données, redoutant avant tout une manipulation de l’opinion par les laboratoires pharmaceutiques, a décidé de ne commander aucun vaccin. À structure démographique comparable, il n’y a pas eu plus de décès en Pologne qu’en France. Il faut répéter, avec André Comte-Sponville, que la question politique n’est pas celle de la morale, mais celle de l’efficacité. À cette aune, la politique française fut catastrophique : à la fois onéreuse et inefficace si l’on compte le nombre de Français vaccinés. L’action gouvernementale s’est efforcée de conjurer le sort, mais entre 1,5 et 2 milliards d’euros, cela fait cher l’acte symbolique.

Si la couverture vaccinale était la priorité, je suis persuadé que le nombre de vaccinés aurait été bien plus grand en utilisant les procédures habituelles en la matière, autrement dit si l’on avait fait confiance aux généralistes.

Les campagnes de vaccination à venir, victimes collatérales

Pour ce qui est des campagnes de vaccination à venir, il faudra reprendre de zéro une pédagogie collective et rappeler les ravages que faisaient encore, en Europe, il y a peu, les maladies infectieuses. Enfin et surtout, cette application du principe de précaution montre qu’il n’est plus nécessaire de savoir pour agir, il suffit d’avoir peur. Quand se rendra-t-on compte, enfin, que la peur est au-dessus de nos moyens ?

Puisse cette réflexion contribuer à « crever cette bulle protectrice qui assure la double fausse protection des décideurs et des citoyens17 », car si dans ce cas nous avons été sauvés, ce ne fut ni par le principe de précaution, ni par les décisions ministérielles. Pour gérer une épidémie il faut l’adhésion de la population et de ses élites – le corps médical dans ce cas –, et elle a manqué. Il semble alors que l’on doive tout au virus qui, pour l’instant, à l’instar des Prussiens à la bataille de Valmy, s’est dérobé. Ce ne sera pas toujours le cas, on risque alors de perdre plus que de l’argent ou de la légitimité, mais aussi de nombreuses vies humaines.

1 Georges David, Guy Nicolas, Claude Sureau, « La médecine et le principe de précaution », Rapport de l’Académie de médecine, Paris, adopté le 17 octobre 2000.

2 Le scalène, produit connu, pour lequel il existe un recul d’une dizaine d’années. Il n’a produit de réactions graves que sur un cas pour 200 000, ce qui est négligeable par rapport à son bénéfice. C’est aussi l’occasion de rappeler que seuls les produits thérapeutiques inefficaces (eau, mie de pain, sucre...) ou inexistants (homéopathie) sont sans risque ! Mais, « principe de précaution » ou pas, les produits efficaces ont toujours un risque, fût-il minime.

3 Source Institut de veille sanitaire (InVS), d’autres sources donnent des chiffres deux à trois fois supérieurs. Ces derniers sont vraisemblablement plus proches de la réalité.

4 Ibid.

5 Source : Direction de la sécurité civile.

6 Dont 263 avaient un autre facteur de risque : insuffisance cardiaque, diabète, affection respiratoire...

7 Vaux S. et al, « Dynamique et impact de l’épidémie A (H1N1) 2009 en France métropolitaine, 2009-2010 », Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2010, p. 259-264.

8 Elizabeth Miller et al, The Lancet, vol. 375, pp. 1100-1108, 27 mars 2010, édition en ligne, doi : 10.1016/501140-6736(09)62126-7.

9 À la fin décembre de l’année 2009, la directrice générale de cette institution avouera qu’elle ne s’est « pas encore » fait vacciner !

10 Il y a six niveaux.

11 Note « confidentielle » du ministère de la Santé du 11 mai 2009, mise en évidence par le député Gérard Bapt, Espace social européen, 18-24 juin 2010, n° 944.

12 Maladie auto-immune du système nerveux périphérique.

13 L’Agence européenne du médicament rappellera encore le 23 octobre 2009 qu’il faut deux doses.

14 D’où vient ce chiffre ? Pourquoi 20 % et pas 10 % ou 40 % ?

15 Plusieurs chiffres ont été donnés sur le montant de ces seules commandes et vont de 700 à 856 millions ; ils ne couvrent pas le coût de la prise en charge qui en double (au moins) le montant.

16 L’Express, 1er août 2009, sondage réalisé par l’IFOP pour dimanche Ouest-France.

17 Patrick Lagadec, « Pandémie grippale et réflexion éthique. Quelles exigences pour un pilotage à la hauteur des enjeux ? », Pandémiques, n° 1, octobre 2006, p. 14.

Mis en ligne le 22 mai 2013
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