Les organismes génétiquement modifiés

Futuribles, analyse et prospective. n° 383 (mars 2012), 192 pages, 19 €

Note de lecture de Louis-Marie Houdebine, SPS n°302, octobre 2012

Ceci est la version intégrale d’une note de lecture abrégée parue dans le SPS n° 302.

Futuribles est une revue mensuelle de prospective qui analyse ce qui peut advenir et ce qui peut être fait vis-à-vis des grands défis du futur.

Dans son éditorial, Hugues de Jouvenel, directeur de la publication, fait référence à la polémique autour des OGM qui, comme chacun peut le constater, est devenue stérile. Il y exprime aussi le souhait de pouvoir contribuer à assainir cette situation ubuesque. Pour ce faire, il a fait appel à des spécialistes, impliqués dans divers aspects du sujet, qui ont rédigé neuf articles.

État de la recherche et perspectives

Le premier article de Cécile Desaunay, rédactrice de Futuribles, est une revue générale sur les applications des biotechnologies. Cette revue est honnête mais son auteur n’a manifestement pas suivi au jour le jour le déroulement des évènements concernant les OGM. Une place exagérée est donnée aux idées reçues sur les OGM. Le texte reste souvent vague et imprécis. De nombreuses phrases comportent des conditionnels et un emploi récurrent du verbe « pouvoir » alors que des faits précis sont publiés et mériteraient d’être commentés à l’indicatif et non comme des simples possibilités. Le texte contient des informations inexactes : il n’existe pas de projet pour augmenter la production de lait, les porcs dont la croissance est augmentée sont restés non exploités non parce que leur santé était altérée mais parce que les consommateurs australiens les ont refusés, les lapins verts ne sont jamais sortis des bâtiments d’élevage, n’ont donc jamais été exposés et ils ont été obtenus pour des recherches fondamentales et non pour un quelconque bioart ou pour des activités commerciales, les progrès de la thérapie génique (qui ne fait pas partie du monde des OGM) sont très réels, les commentaires sur la transgénèse sans transgène et la mutagénèse ciblée sont simplistes etc.

David B. Sawaya, expert à l’OCDE, donne une vision planétaire du développement des OGM. Ceux-ci sont judicieusement replacés dans l’ensemble des biotechnologies. Selon l’auteur, l’utilisation des OGM est une tendance lourde qui va s’amplifier en particulier dans les pays émergents qui vont progressivement détenir une position dominante dans le domaine. C’est vrai non seulement d’un point de vue quantitatif mais aussi parce que le monopole de facto que détiennent actuellement quelques entreprises des pays développés va disparaitre avec l’acquisition des techniques par ces pays émergents. Les OGM constituent un des outils permettant d’augmenter les rendements sans devoir recourir à une surutilisation des terres. Il note également que les essais en champs concernent de plus en plus des OGM de deuxième génération, ceux qui visent à améliorer la qualité des produits alimentaires ainsi qu’à permettre d’exploiter des terres impropres à la culture car trop arides ou trop salées.

Pierre Feillet, membre de l’Académie des technologies, dresse un panorama complet des réalisations effectives ou en cours, en les replaçant dans un contexte historique montrant ainsi que les OGM s’inscrivent dans une logique scientifique autant que technique et non pas seulement financière. L’auteur apporte des arguments montrant que l’utilisation des OGM est non seulement compatible avec les exigences de durabilité et d’équité mais qu’elle est même un des outils permettant d’atteindre ces objectifs. L’article est très bien documenté. Les questions que posent les OGM sont clairement exposées et les perspectives évoquées s’appuient sur un optimisme éclairé.

Les éléments de la polémique

L’article de Jacques Testart, biologiste, et Frédéric Prat, agronome, est d’une tout autre facture. Il est délibérément polémique, surtout dans sa conclusion. Seuls les mauvais côtés des OGM, qui sont parfois bien réels, sont pris en compte et il en est de même pour les articles cités. L’utilisation des OGM est supposée ne pas reposer sur de la science solide : c’est oublier que, précisément, jamais autant de science n’a été appliquée à l’agriculture. Si on se réfère aux promesses formulées il y a quinze ou vingt ans par les industriels et certains chercheurs, les succès des OGM, selon ces auteurs, se feraient toujours attendre. On ne peut pas raisonnablement reprocher, en même temps, aux développeurs d’OGM d’aller trop vite et sans précaution. En quinze ans la part des semences OGM est passée de 0 à 36 % du marché mondial. Cela va bien au-delà de toutes les promesses. Des OGM offrant une résistance à la sécheresse et à la salinité des sols sont à l’étude. Des plantes résistantes à la sécheresse existent et pourraient être sur le marché dans quelques années seulement. Les brevets sur les OGM comportent sans doute des inconvénients mais force est de constater que les petits agriculteurs des pays pauvres s’en accommodent plutôt bien puisqu’ils représentent 95 % des utilisateurs d’OGM. Les gouvernements de certains de ces pays incitent vivement les agriculteurs à adopter entre autre le coton résistant à des insectes mais il est clair que les agriculteurs Indiens par exemple n’envisagent pas du tout de renoncer au coton Bt et ils sont clairement demandeurs d’autres OGM. Les effets négatifs des OGM sont limités (essentiellement les plantes sauvages devenues résistantes à des herbicides) et proviennent, surtout, d’erreurs grossières et classiques dans les méthodes de culture. Les industriels, considérés dans l’article comme ignares et arrogants, ont tellement bien prévus ces phénomènes d’adaptation qui sont un des mécanismes les plus universels chez les organismes vivants, qu’ils vont bientôt mettre sur le marché de nouveaux OGM résistants à d’autres herbicides et à des insectes. Emboiter le pas de ceux qui continuent à prétendre que les maïs Bt, et en particulier le MON810, sont toxiques n’est plus très raisonnable alors que certaines de ces variétés constituent les aliments les plus évalués de l’histoire de l’humanité. Considérer que l’utilisation actuelle des OGM est fondamentalement anti-démocratique est tout aussi difficile à défendre. C’est ne pas prendre en compte le fait, qu’en France et ailleurs, des agriculteurs manifestent clairement leur souhait de pouvoir accéder à la technique OGM. Ils le font très discrètement car leurs cultures sont menacées de destructions, bien peu démocratiques, elles. Les articles polémiques ont leur utilité : ils poussent à réfléchir et parfois à agir. L’article qui nous est proposé, ici, donne vraiment l’impression d’avoir un train de retard.

Les développements à venir

L’article qui suit publié par Marcel Kuntz et Agnès Ricroch, biologistes, fait un rappel des projets en cours impliquant des plantes OGM. Cette analyse fait ressortir en particulier le fait que des projets multiples de grande envergure, faisant appel à des collaborations entre laboratoires publics et privés ainsi qu’à des agences internationales et à des associations diverses, sont en cours de développement au service des pays pauvres. Ces projets ont pour but de combattre la malnutrition dans le monde. Nous sommes loin de la vision réductrice d’industriels supposés n’avoir pas d’autres perspectives que d’asservir les agriculteurs du monde entier. L’article contient également une analyse complète et claire des règlements concernant l’utilisation des OGM depuis le début de cette aventure. Cette analyse s’accompagne d’une réflexion critique sur la manière dont les responsables politiques gèrent l’exploitation des OGM en France. Une analyse comparée de la propriété industrielle des OGM est également proposée.

Pierre-Benoit Joly, économiste, dresse un tableau de l’histoire des semences telle qu’il la perçoit ainsi que de l’implication croissante de quelques industriels puissants. Certains des mécanismes qui ont conduit à cette situation qui comporte d’évidents inconvénients sont décrits. Le monopole est un de ces inconvénients même s’il est de plus en plus menacé par l’appropriation progressive des techniques par les pays émergents. La focalisation sur quelques plantes OGM seulement est un autre inconvénient qui, lui aussi, devrait être compensé par la banalisation des techniques dans un nombre croissant de pays. Ces mécanismes apparaissent être le résultat d’un rapport de force favorable aux gros semenciers et d’une simple logique libérale d’une redoutable efficacité. Le désir de domination ajouté à la recherche de profits maximum est un des moteurs puissants de cette démarche. Les différentes étapes de ces rapports de force concernant les règlementations relatives à la biosécurité des produits issus des OGM et à la propriété industrielle sont rapportées. L’auteur a évité de porter un jugement personnel sur la situation.

L’interaction science/société

Anne Moneyron, consultante en éco-formation, Olivier Lemaire et Jean Masson, directeurs de recherche à l’INRA, relatent l’histoire unique des essais en plein champs de vigne OGM obtenue dans le but de la rendre résistante à un virus redoutable, le virus du court-noué. Rien ne peut remplacer les essais en plein champs pour ce type d’étude. L’INRA a piloté la mise en place du protocole expérimental. Cette tâche était a priori aussi nécessaire que difficile. Il a fallu des années de tractations pour que l’ensemble des parties concernées acceptent un protocole expérimental assurant une sécurité environnemental très élevée. Comme chacun sait, cet essai a été prématurément interrompu en raison d’une destruction volontaire de la vigne par des opposants aux OGM. Il n’est pas exagéré de considérer que le consortium avait élaboré un plan sophistiqué et pertinent. La bonne volonté des différents protagonistes n’a donc pas suffit à empêcher les destructions de la vigne OGM. La concertation est une demande récurrente de la société et presque un droit acquis. De ce récit il ressort que les méthodes de concertation ne sont pas au point.

Les sondages sur l’acceptabilité des OGM dans le monde, dans les pays de l’Union Européenne et en France, en particulier, sont nombreux et largement commentés. Daniel Boy, chercheur au Cévipof, a analysé les sondages et l’évolution des résultats au fil des années. Le refus des OGM en France est parallèle au refus du clonage des animaux et il est très supérieur à celui des nanotechnologies. Les Français apparaissent plus particulièrement réticents vis-à-vis des innovations dans le domaine alimentaire. Les OGM sont considérés comme un mal potentiel facilement identifiable, ce qui les place dans la catégorie des boucs émissaires. Le refus, ici comme ailleurs, est légèrement inférieur lorsque les consommateurs sont mieux informés. Le refus des OGM actuels n’est pas le refus de la science en général et de ses applications. C’est plutôt le faible rapport bénéfice attendu/risque perçu qu’offrent les OGM actuels qui est déterminant. Ces données très intéressantes et très clairement commentées ne disent pas ce qu’il faudrait faire pour modifier cette situation. Les tentatives de type conférence citoyenne s’avèrent n’avoir qu’un impact très limité, qu’elles soient organisées par les pays ou par l’Union Européenne. Il reste possible que l’attitude des consommateurs s’inverse, en partie au moins, avec la mise sur le marché de produits issus d’OGM apportant un profit immédiatement palpable : cout réduit ou amélioration des propriétés alimentaires des produits.

Bernard Chevassus-au-Louis, Inspecteur général de l’Agriculture et membre de l’Académie des technologies, s’est livré à une analyse comparative du comportement des consommateurs de l’Union européenne et des États-Unis vis-à-vis des OGM. Son analyse s’appuie sur des données culturelles qui sont souvent sous estimées dans ce domaine. Les premiers OGM proposés étaient des maïs, plante d’origine américaine et cultivée plus récemment en Europe. L’agriculture des États-Unis a des pratiques de type plus industriel que celle de l’Union Européenne. Le brevetage du vivant est ancien aux États-Unis tandis que c’est le COV (certificat d’obtention végétale), plus protecteur pour les agriculteurs, qui est appliqué dans l’Union européenne. Les citoyens des États-Unis ont gardé une grande confiance dans le progrès scientifique et technique ainsi que dans la qualité de l’expertise de la FDA (Food and Drug Administration) alors que les différentes crises sanitaires de l’Union Européenne ont eu un impact très négatif sur les citoyens européens mais pas en Amérique du Nord. Les premiers OGM commercialisés ont donc été conçus pour être exploités aux États-Unis, non dans l’Union Européenne dont le climat incite moins à utiliser le maïs et le coton Bt, ou le soja et le colza résistants à des herbicides. La greffe des OGM américains dans l’Union européenne n’a donc pas pris. Reste la question de savoir pourquoi les Européens n’ont pas su développer leurs propres OGM. 

L’ensemble de ces articles fait un tour complet de la situation actuelle des OGM, ce qui permet de spéculer sur l’avenir des OGM dans différentes régions du monde. On ne peut que recommander la lecture de ce dossier.

Mis en ligne le 2 décembre 2012
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