Pourquoi faudrait-il soumettre les OGM à des tests d’innocuité de longue durée ?

par Louis-Marie Houdebine

Un commentaire de certains médias à propos des tests appliqués aux OGM alimentaires veut que le dispositif en vigueur soit scandaleusement insuffisant. Selon ces médias, des tests portant sur la totalité de la vie des rats sont indispensables et cela va de soi. Intuitivement, le bon sens commande en effet une telle pratique. Le problème en science c’est que le bon sens est bien souvent plus nuisible qu’utile. Seule la démonstration prévaut.

Il peut être bon de rappeler des principes de bases dans le domaine. La toxicité ne peut aisément être déterminée en soi puisque tout est nocif, même l’eau, il suffit pour cela d’en absorber suffisamment. La toxicité s’évalue donc par comparaison avec des produits connus le plus près possible de celui qui est à évaluer. Ceci suppose que l’on ait une référence qui est validée par l’usage, selon un principe, « le poids de l’évidence ». On considère en effet comme peu, et en pratique, pas contestable l’innocuité de produits consommés à grande échelle depuis longtemps sans problème. On sait par ailleurs depuis les grecs anciens qu’il est possible d’identifier un risque mais non de démontrer l’absence de risque. On peut toujours en effet considérer que si un risque n’a pas été observé, ce peut être parce qu’on n’a pas utilisé les bons outils pour le détecter. L’évaluation des risques repose sur un certain nombre de tests choisis en fonction du niveau de risque présumé. Quoi que l’on fasse, une étape essentielle doit être franchie à un certain moment qui est celui où l’on considère que les tests appliqués sont suffisants et qu’en ajouter d’autres n’apporterait pas un supplément de sécurité significatif. Il y a là clairement une impasse car on ne sait jamais tout en matière de risque. Ceci est particulièrement vrai avec le vivant. Les organismes vivants se modifient à chaque génération, à raison de cent mutations par génération chez les plantes. On ne mange donc jamais deux fois la même chose. De leur côté, les consommateurs évoluent et en même temps leur sensibilité vis-à-vis des aliments. Les incertitudes de l’impasse sont en partie compensées par une surveillance appliquée lors de la consommation du produit, pour tenter de mettre en évidence des effets à long terme.

Les tests imposés aux OGM actuellement commercialisés sont inspirés de ceux appliqués à de nombreuses molécules et en particulier aux médicaments : évaluation de la composition chimique et biochimique comparée à celle de la plante qui a servi à préparer l’OGM et à l’ensemble des variétés commercialisées, étude de la toxicité aiguë des protéines codées par les transgènes, recherche d’activité allergène potentielle des protéines codées par les transgènes et de l’OGM, évaluation de la toxicité chronique à l’aide de rats alimentés pendant 90 jours avec des quantités élevées de l’OGM, et de variétés contrôles selon les règles de l’OCDE, évaluation des propriétés nutritionnelles de l’OGM à l’aide le plus souvent de poulets alimentés pendant 42 jours avec des quantités élevées d’OGM, et de variétés contrôles commercialisées. Il est important de noter que l’équivalence en substance entre l’OGM et les plantes de référence n’est qu’un des éléments pris en compte pour évaluer les risques alimentaires des OGM.

Ces choix ont été avalisés au fil des années par l’OCDE, la FAO, l’OMC, le Codex Alimentarius, la FDA (États-Unis), l’EFSA (Union européenne), l’ANSES (France) et les autres agences nationales. Ils sont révisés périodiquement et récemment pour déterminer les meilleures méthodes d’analyse statistique des résultats des tests. Les tests de toxicité de 90 jours ont été considérés comme suffisants compte tenu des risques alimentaires présumés des OGM actuels. Ces risques sont considérés comme étant du même ordre de grandeur que ceux des variétés de plantes obtenues par sélection génétique classique. Les tests imposés aux variétés classiques se limitent aux tests d’alimentarité. Cette procédure s’est avérée pertinente puisque les accidents alimentaires résultants de la consommation des variétés classiques sont rarissimes. Les tests de 90 jours sont couramment utilisés pour évaluer les risques des nouveaux extraits de plantes. De tels extraits peuvent contenir des toxines qui sont en réalité souvent des pesticides naturels présents dans un très grand nombre de plantes. Les tests de 90 jours ont été validés par l’usage et il est admis que la toxicité des produits observée par des tests de moyen ou long terme est déjà détectée dans la très grande majorité des cas par les tests de 90 jours. Les tests de 90 jours servent donc d’alerte fiable. Ils doivent par conséquent être éventuellement suivis au cas par cas par des tests de plus longue durée pour évaluer plus précisément les risques. L’utilisation systématique des tests de 90 jours n’est pas actuellement requise par l’UE pour tous les OGM. L’ANSES demande depuis sa création que ces tests soient appliqués à tous les OGM avant leur première mise sur le marché. Les dernières recommandations de la Commission Européenne vont dans ce sens.

Les experts des différentes agences mondiales et nationales n’ont d’un commun accord pas considéré comme nécessaire de procéder systématiquement à des études de toxicité sur le long terme, de repro-toxicité et de cancérogénèse pour les plantes, y compris pour les OGM. Cette décision s’appuie sur le poids de l’évidence. Préconiser la multiplication des tests sous le prétexte qu’on sait les mettre en œuvre n’est pas une attitude responsable.

Le maïs qui est cultivé et consommé depuis 5000 ans sans problème ne contient ni toxines, ni allergènes, ni substances ayant des effets cancérigènes. Les protéines codées par les transgènes ne sauraient être cancérigènes car elles sont inactivées par la digestion et elles ne pénètrent pas spontanément dans les cellules du consommateur. L’émergence de substances cancérigènes chez une plante est théoriquement possible à la faveur de mutations spontanées qui activeraient un gène préexistant dirigeant la synthèse d’une substance cancérigène active par voie orale. La formation d’un gène nouveau ayant de telles propriétés est également concevable. De tels événements sont très rares à l’échelle historique et aucune hypothèse ne permet de penser que le transfert de gènes étrangers augmente plus leur fréquence que la sélection génétique classique, au point de menacer la santé des consommateurs.

Les grains de soja, de colza et de coton et les pommes de terre contiennent des pesticides naturels toxiques, des allergènes et des composés antinutritionnels qui sont parfaitement connus. Ils sont mesurés dans les OGM et leurs effets délétères sont détectés par les tests de 90 jours ainsi que par les tests d’alimentarité qui sont très sensibles.

La phase de surveillance n’est pas en reste. Des centaines de millions d’animaux sont nourris depuis quinze ans avec des OGM sans que les éleveurs aient souhaité ne pas continuer. Il est même bien établi que des éleveurs préfèrent les OGM Bt car ils contiennent moins de mycotoxines cancérigènes (et transmissibles aux consommateurs humains par les produits animaux) qui retardent la croissance des animaux. Un nombre très respectable d’animaux d’élevage, les géniteurs, sont maintenus vivants pendant des années sans problèmes de santé qui seraient aisément détectables au moment de l’abattage. On ne rapporte pas non plus la présence anormale de tumeurs chez les animaux sauvages vivant dans des champs d’OGM, des rongeurs notamment.

Les quelques expériences mettant en œuvre plusieurs espèces animales nourries avec divers OGM pendant de longues durées vont dans le même sens.

Les choix retenus par les différentes agences d’évaluation des risques alimentaires des OGM ne sont donc pas scandaleux mais raisonnés et appliqués avec rigueur. Ils sont adaptés aux problèmes posés à chaque fois que cela s’avère nécessaire.

Mis en ligne le 7 novembre 2012
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