Aspartame - Sucrette story

par Jean-Paul Krivine

Il y a quatre ans, nous publiions dans le cadre d’un dossier sur l’alimentation et la santé1 un article sur l’aspartame faisant le point sur les risques allégués quant à la consommation de cet édulcorant très répandu. Dans sa conclusion, Gérard Pascal2, résumait ainsi la situation : « ce sont des centaines de scientifiques qui se sont exprimés sur les risques sanitaires de l’aspartame, dans des instances multidisciplinaires, nationales et internationales, depuis plus de 20 ans. La masse de données toxicologiques chez l’animal et épidémiologiques chez l’homme est considérable et disponible publiquement. Aucune des contestations de l’innocuité de la substance utilisée dans le respect des autorisations délivrées n’a pu être reconnue comme scientifiquement fondée par les instances d’expertises, sur la base de publications de résultats de travaux réalisés selon la démarche de la recherche scientifique ».

Malgré cela, la polémique est régulièrement relancée, distillant à la fois la peur des édulcorants et la méfiance envers l’expertise de santé publique, accusée de nier un « scandale sanitaire à en cours » (Le Point, septembre 2011) ou un « scandale Médiator à venir » (Marianne, 15 janvier 2011).

Qu’est-ce que l’aspartame ?

L’aspartame est un édulcorant non nutritif, une substance qui a une saveur sucrée très supérieure à celle du saccharose (le sucre), de l’ordre de 200 fois, et qui permet donc de remplacer celui-ci dans les aliments et les boissons, sans apporter de calories en quantité appréciable. L’aspartame est l’ester méthylique d’un dipeptide, c’est-à-dire une molécule constituée de l’association de deux acides aminés (l’acide aspartique et la phénylalanine) constituants normaux des protéines alimentaires et de nos protéines corporelles. Il a été découvert par hasard en 1965 par un scientifique de la firme Searle qui s’était involontairement mouillé les doigts avec une solution de ce qui n’était alors qu’un intermédiaire de synthèse et qui en a découvert la forte saveur sucrée ! La synthèse de l’aspartame peut être chimique ou enzymatique. C’est une molécule très stable en milieu solide et qui se dégrade lors d’une conservation de longue durée en milieu aqueux. Ses produits de dégradation en milieu acide ou en milieu neutre ou basique sont parfaitement connus, et ils n’ont plus de saveur sucrée.

L’aspartame est utilisé soit comme édulcorant de table (« sucrettes » par exemple) soit comme ingrédient ajouté aux aliments et aux boissons, sous différentes marques commerciales (Equal®, NutraSweet®, Canderel®, Sanecta™, Trisweet™). Il lui a été attribué la référence E951 dans l’Union européenne et il est utilisé dans environ 6000 produits alimentaires dans plus de 90 pays dans le monde. Il est aussi employé dans de nombreuses spécialités pharmaceutiques. Difficile donc d’évaluer sa consommation qui va dépendre des différentes autorisations, des habitudes de consommation alimentaire et de médicaments, variables selon les populations. L’une des estimations les plus récentes concerne la population qui est sans doute l’une des plus fortes consommatrices d’aspartame, celle des USA. Elle évalue la consommation moyenne à 330mg/jour/personne et la consommation extrême à 940 (soit respectivement 5 et 13 mg/kg de poids corporel/jour pour une personne de 70kg).

L’aspartame, « tueur silencieux » ou édulcorant alimentaire sans risque ?, SPS n° 283, octobre 2008.]

Aspartame et femmes enceintes : quoi de neuf ?

Tout récemment, la controverse a été relancée suite à la publication fin 2010 d’une étude danoise portant sur près de 60 000 femmes enceintes évoquant un risque accru d’accouchement prématuré chez les grandes consommatrices de sodas allégés (contenant des édulcorants)3. Comme trop souvent, la presse et des associations, peut-être en se citant les unes les autres, ont médiatisé une lecture biaisée de l’étude, dénonçant les méfaits de l’aspartame et appelant les gouvernements à prendre des mesures d’interdiction, sous peine de se voir accusé de laisser se développer un nouveau scandale de santé publique.

Tous les ingrédients sont là pour que le scénario habituel se déroule : « principe de précaution » (pour les décideurs politiques, c’est surtout la précaution contre des procès futurs), on prend des mesures conservatoires, mesures qui renforcent la peur et légitiment les discours alarmistes, même s’ils ne sont pas fondés. Corinne Lepage, élue écologiste au Parlement européen propose ainsi un texte visant à ce que les « dangers de l’aspartame » pour les femmes enceintes soient indiqués sur plus de 6000 produits alimentaires. Différentes associations, dont le Réseau Environnement Santé (RES) en appelle au ministre de la Santé pour qu’une mise en garde spécifique soit adressée aux femmes enceintes.

Pourtant, la lecture même de l’étude aurait dû inciter à plus de circonspection. Les auteurs soulignent que la prématurité constatée est une prématurité induite, provoquée (l’interruption de la grossesse avant terme est le résultat d’une décision médicale), interrogeant sérieusement le lien de causalité allégué par les partisans de l’interdiction de l’aspartame. C’est d’ailleurs ce fait-là qui poussera l’Agence nationale de sécurité alimentaire (ANSES) et ensuite son homologue européenne, l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), à la prudence avant de tirer des conclusions alarmantes. Pour l’EFSA, « aucune preuve disponible dans l’étude ne permet d’affirmer qu’il existe un lien entre la consommation de boissons non alcoolisées contenant des édulcorants artificiels et l’accouchement prématuré ».

Les avis renouvelés des agences sanitaires

L’étude danoise évoquée plus haut, ainsi qu’une autre étude alléguant une possible influence de l’aspartame sur le risque de cancer du foie4 ont vite révélé leur manque de pertinence aux yeux des agences sanitaires. Toutefois, devant la pression médiatique et les questionnements du grand public, l’agence française (ANSES) a estimé nécessaire de poursuivre l’évaluation de l’édulcorant par la mise en place d’un groupe de travail « chargé d’évaluer les bénéfices et les risques nutritionnels » des édulcorants, en ciblant l’analyse sur les femmes enceintes dans un premier temps. L’agence est pleinement dans son rôle en décidant de répondre aux interrogations, qu’elles soit légitimes ou suscitées par les actions de marchands de peur. Dans le même temps, elle a sollicité l’EFSA pour que cette dernière anticipe l’échéance de la réévaluation de la Dose Journalière Admissible (DJA) de l’aspartame normalement prévue en 2020 par le règlement européen. Cette révision est actuellement en cours et les résultats devraient être rendus publics à la fin de l’année 2012.

Publié le 4 juin 2012, le premier rapport d’étape de l’ANSES est rassurant, et confirme ce qui est déjà connu :

- les données disponibles « ne permettent pas de conclure à un effet préjudiciable des édulcorants intenses pendant la grossesse, que ce soit sur la santé de la mère, les paramètres obstétricaux, ou la santé du nouveau-né », mais recommande néanmoins que de nouvelles recherches soient entreprises ;

- l’absence de bénéfice nutritionnel propre démontré de la consommation d’édulcorant intense chez la femme enceinte.

Dans le même temps, l’agence rappelle l’importance de limiter la consommation des produits sucrés (boissons et aliments) et souligne que ses premières conclusions ne préfigurent en rien des résultats de l’évaluation des bénéfices et des risques nutritionnels de la consommation des édulcorants intenses dans la population générale.

Malgré tout, cette information a du mal à se frayer un chemin. Le Réseau Environnement Santé, très actif dans la dénonciation des dangers de l’aspartame ne mentionne, dans son communiqué suite à l’avis de l’ANSES, que l’absence de bénéfice nutritionnel, omettant la conclusion sur l’absence de risque5. Beaucoup de journaux vont relayer cette présentation biaisée, tout en continuant à propager les allégations de l’étude danoise.

Les édulcorants ne sont certes pas la solution miracle pour maigrir. L’« effet rebond » s’applique ici aussi. Cet effet, observé dans de nombreux comportements humains (économies d’énergie par exemple), se traduit par la tendance à dépenser « par ailleurs » les économies réalisées par un dispositif ou un produit (une voiture qui consomme moins sera davantage utilisée, un système de chauffage plus efficace se traduira par une température d’ambiance plus élevée, ou, pour être plus près de notre sujet, l’autorisation que l’on va s’accorder à consommer plus de chocolats, en « récompense » d’une astreinte aux yaourts light, boissons lights et sucrettes)6.

Les produits avec édulcorant peuvent aussi s’avérer plus caloriques (le poids du sucre est remplacé par des graisses), dans leur composition. Toutefois, les édulcorants peuvent apporter un goût sucré bien agréable dans les régimes sans sucre, particulièrement appréciable pour les sujets diabétiques.

La peur résiste durablement aux démentis

Nous l’avons déjà souligné dans de nombreuses situations analogues (voir notre dossier sur la vaccination), la peur, même quand elle est infondée, se propage très rapidement alors que le démenti, quand les rumeurs sont invalidées, est presque inaudible. Ainsi, un sondage réalisé par le JIM7 au mois de janvier 2012 auprès de 390 professionnels de santé internautes inscrits sur la version en ligne du journal révèle que 66 % d’entre eux considèrent nécessaire de recommander aux femmes enceintes d’éviter l’aspartame, tandis que 26 % jugent une telle préconisation inutile et que 8 % laissent apparaître la difficulté de se prononcer sur le sujet. Le journal médical souligne avec pertinence « la grande sensibilité des professionnels de santé aux informations, pas toujours vérifiées et étayées, mises en avant par les médias grand public ».

Les lanceurs d’alertes se soucient en général peu de délivrer une information objective. Ainsi, nous l’avons vu plus haut, le Réseau Environnement Santé, l’un des plus actifs sur ce sujet, ne retient du rapport d’étape de l’ANSES que... la constatation sur l’absence de bénéfice nutritionnel8.

Le cycle de propagation des alertes s’est ici aussi mis en place de façon tout à fait classique : une étude est médiatisée, au mépris de son contenu et de sa portée exacte, une bonne partie de la presse se fait l’écho des peurs et des inquiétudes et interroge les pouvoirs publics sur leur éventuelle passivité. S’ajoute à cela, élément nouveau, le positionnement des enseignes de la grande distribution qui semblent avoir compris l’intérêt d’épouser les vagues de peur, au risque des les amplifier, à l’image de Système U qui annonce que ses boissons light U ne contiendront plus d’aspartame en 2012, au vu de la controverse, et « en attendant des réponses »9.

1 L’aspartame, « tueur silencieux » ou édulcorant alimentaire sans risque ?, SPS n° 283, octobre 2008.

2 Gérard Pascal est directeur de recherche honoraire à l’INRA, ancien président des comités scientifiques directeurs (CSD) et de l’alimentation humaine (CSAH) de la Commission européenne, du conseil scientifique de l’AFSSA et expert de l’OMS en sécurité des aliments, membre régulier du JECFA (comité international mixte FAO/OMS d’experts sur les additifs alimentaires).

3 Halldorsson TI, Strom M, Petersen SB, Olsen SF. “Intake of artificially sweetened soft drinks and risk of preterm delivery : a prospective cohort study in 59,334 Danish pregnant women”. Am J Clin Nutr. 2010 Sep ;92(3) :626-33.

4 Morando Soffritti et al. “Life-Span Exposure to Low Doses of Aspartame Beginning during Prenatal Life Increases Cancer Effects in Rats”, Environmental Health Perspectives, Vol. 115-9, Septembre 2007.

5 http://reseau-environnement-sante.f...

6 Une récente étude montre toutefois un gain réel pour les enfants obèses : de Ruyter JC, Olthof MR, Seidell JC, Katan MB. “A trial of sugar-free or sugar-sweetened beverages and body weight in children.” N Engl J Med. 2012.

7 Journal International de Médecine.

8 http://reseau-environnement-sante.f...

9 http://www.dailymotion.com/video/xs...

Mis en ligne le 29 octobre 2012
5111 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !