OGM : l’étude de Gilles-Eric Séralini

L’analyse que les relecteurs de Food and Chimical Toxicology auraient dû produire

« Peer review » par Alain de Weck

« Peer review » ou « pire review » ?

L’étude de Gilles-Eric Séralini sur les effets toxicologiques de l’OGM NK603 sur le rat a été publiée dans une revue à comité de lecture (« peer review »). Pourtant, la qualité du travail est critiquée à la quasi-unanimité des chercheurs qui se sont penchés dessus. Incompétence, négligence, complaisance ? Peut-être un jour saurons-nous pourquoi un tel article a réussi à passer le cap du comité éditorial.

En attendant, nous publions ici l’analyse, au format standard de ce que devrait être une « peer review », réalisée par le Professeur Alain de Weck, spécialiste du sujet. Le comité éditorial aurait dû se fonder sur des analyses de ce type. N’en a-t-il pas eu ? Les a-t-il ignorées ?

SPS

Rapport virtuel du Comité de Lecture sur le manuscrit : « Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup tolerant genetically modified maize ».

Monsieur l’Éditeur en Chef,

Veuillez trouver ci-jointe notre évaluation du manuscrit ci-dessus soumis pour publication à votre journal. Étant donné l’importance de ce manuscrit et les controverses parfois soulevées dans le passé par l’auteur principal, un soin particulier a été apporté à son évaluation.

Préambule

L’étude de Séralini et al. porte sur 10 rats contrôles mâles, 10 rats contrôles femelles, 90 rats mâles et 90 rats femelles alimentés par mais transgénique NK603 et/ou Roundup pendant 2 ans. Les principaux résultats rapportés concernent une mortalité précoce chez les rats traités, l’apparition précoce de tumeurs, particulièrement mammaires chez les femelles, ainsi que diverses anomalies biochimiques et lésions anatomo-pathologiques. Cette étude décrit une profonde toxicité et cancérogénicité aussi bien du maïs OGM que du Roundup, restées largement ignorées jusqu’ici. D’après les auteurs, c’est la longue durée de l’étude qui permet de révéler pour la première fois ces effets secondaires graves.

Les résultats concernant la mortalité et le développement de tumeurs sont présentés graphiquement dans les Figures 1 et 2 du manuscrit original. Afin de faciliter la compréhension et l’évaluation, nous avons également transposé ces résultats sous forme numérique dans les Tables 1 et 2 ci-dessous.

Discussion et évaluation ponctuelle des principaux résultats

1. “This report describes the first life-long rodent (rat) feeding study investigating possible toxic effects rising from an R-tolerant GM maize (NK603).” [Ce rapport décrit la première étude nutritionnelle durant toute la vie de rongeurs (rats), recherchant les effets toxiques possibles d’un mais génétiquement modifié (NK603) résistant au Roundup]

Évaluation : En partie incorrect.

Au moins douze études ont été publiées portant sur les effets secondaires possibles de l’ingestion de produits OGM pour une durée supérieure aux 90 jours classiques (1). 10 études ont porté sur le soja GM, 1 sur le maïs et 1 sur le riz. 4 études ont été réalisées chez le rat, 5 chez la souris, 1 sur la vache laitière, 1 chez le saumon et 1 sur le singe. Pour 6 études, la durée a été de plus d’un an, dont 3 de 2 ans. Pour 6 autres études, la durée a varié de 26 à 30 semaines. 4 études sur la souris par une coauteure italienne de l’étude Séralini montrent des anomalies anatomo-pathologiques hépatiques difficilement interprétables, les autres études ne montrent pas d’effets toxiques. 6 études sont financées par des fonds publics, 6 études proviennent d’institutions universitaires sans déclaration de financement.

2. “None of these studies have included a detailed followup of the animals with up to 11 blood and urine samples and none has investigated the NK603 R-tolerant maize”. [Aucune de ces études n’a inclus un suivi détaillé des animaux avec 11 échantillons d’urine et de sang et aucune n’a concerné le mais NK603 tolérant au Roundup]

Évaluation : Correct

Sur le plan des analyses biochimiques et anatomo-pathologiques, cette étude est certainement la plus complète et les résultats méritent d’être analysés en détail. 3. “Several studies consisting of 90 days rat feeding trials have been conducted by the biotech industry” [Plusieurs études consistant en une alimentation des rats pour 90 jours ont été effectuées par l’industrie biotechnologique]

Évaluation : Incorrect

Au moins 8 études à 90 jours (1), 5 sur le maïs, 2 sur le riz et 1 sur le soja ont été pratiquées indépendamment de l’industrie.

4. “The study was performed in albino Sprague-Dawley rats” [Cette étude a été effectuée chez desrats Sprague Dawley)

Evaluation : Mauvais choix.

Chez des milliers de rats Sprague Dawley contrôles non traités et observés pendant deux ans, les mâles montrent de 2-4 % de tumeurs hépatiques ou pancréatiques, les femelles de 31% (2) à 71 % (3) de tumeurs mammaires et 41% de tumeurs de l’hypophyse (3). Ce sont précisément les lésionratss décrites par Séralini et al chez les animaux alimentés par maïs GM et/ou Roundup. Dans ces conditions, le nombre de contrôles effectués par rapport aux animaux expérimentaux devient absolument critique.

5. “We have used the standard 10 rats/group (up to 12 months in OECD 453). We had no reason to settle for a carcinogenesis protocol using 50 rats per group” [Nous avons utilisé le standard de 10 rats par groupe. Nous n’avions aucune raison d’adopter un protocole de carcinogenèse utilisant 50 rats par groupe]

Evaluation : Nombre de contrôles très insuffisant, particulièrement lorsqu’un des paramètres observés (apparition de tumeurs) est relativement fréquent chez les contrôles non traités. Un groupe de contrôles mâles (n=10) ou femelles (n=10) pour 90 animaux expérimentaux est totalement disproportionné. À ce niveau, un rat en plus ou en moins signifie une différence de 10 % ! Ce manque de contrôles est la principale raison pour laquelle les résultats présentés ne peuvent convaincre.

6. “Rats fed GMO maize and/or Roundup die before the controls”. “Before 620 days for males and 700 days for females (average mortality), 30 % control males (three in total) and 20% females (only two) died spontaneously, while up to 50% males and 70% females died in some groups containing the GM maize”. “In females, all treated groups died 2-3 times more than controls and more rapidly. This difference was also visible in 3 male groups fed GMOs.” [Les rats nourris au mais OGM avec ou sans Roundup meurent avant les contrôles. Avant 620 jours pour les mâles et 700 jours pour les femelles (longévité moyenne), 30% des contrôles mâles (trois au total) et 20% des contrôles femelles meurent spontanément alors que jusqu’à 50% des mâles et 70% des femelles meurent dans certains groupes nourris au mais OGM. Chez les femelles, tous les groupes traités meurent 2 -3 fois plus que les contrôles et plus rapidement. La différence était également visible dans 3 groupes mâles nourris aux OGM]

Évaluation : Inexact !

Les données sont visibles sous forme graphique (Fig.1, Séralini et al) ou numérique (Table 1). Pour les mâles nourris à l’OGM, il y a 7 mâles mourant sur 30, contre 3 sur 10 pour les contrôles. Pour les autres groupes mâles : aucune mortalité augmentée. Parler de 50 % de mortalité avec un nombre aussi minime d’animaux est abusif.

Pour les femelles, il y a effectivement apparemment 2 fois plus de mortalité à 2 ans chez les rats nourris au maïs GM et/ou Roundup que chez les 10 contrôles (2 morts). Mais il faut quand même voir qu’il suffirait de deux rats morts (sic !) de plus chez les contrôles pour que toute différence disparaisse… Il faut voir aussi que chez les femelles, la plupart des morts ne sont pas des morts naturelles mais dues à une euthanasie, en rapport avec les tumeurs mammaires que ces femelles développent, aussi bien dans le groupe contrôle que dans les groupes nourris au maïs GM et/ou Roundup.

7. “The rats fed OGM maize and/or Roundup show an earlier mortality”. “The maximum differences in males was 5 times more deaths during the 17th month (520 days) in one group (11% GM). In females, 6 times greater mortality during the 21th month (630 days)”. “In female cohorts, there were 2-3 times more deaths in all treated groups by the end of the experiment and earlier in general”. [Les rats nourris au mais OGM avec ou sans Roundup montrent une mortalité précoce. Les différences maximales chez les mâles étaient de 5 fois plus de morts durant le 17e mois (520 jours) dans un groupe (11%). Chez les femelles, 6 fois plus de mortalité durant le 21ème mois (630) jours. Dans les cohortes femelles, il y a eu 2 à 3 fois plus de morts dans tous les groupes traités et plus précocement]

Évaluation : en majorité inexact ou mal documenté.

On peut distinguer deux périodes de survie : avant le 500e jour, où les courbes de survie individuelles sont clairement visibles dans la Figure 1, (Séralini et al) et entre le 500e jour et le 650e jour en fin de vie où les morts s’accumulent dans tous les groupes. Dans ces courbes de mortalité terminale, il ne semble pas y avoir de différences cohérentes entre les groupes (Figure 1). Pour en juger définitivement, il faudrait avoir accès aux données originales.

Par contre, pour la mortalité prématurée (avant le 500ème jour), les données sont claires (Table 1) : 3 morts précoces sur 30 chez deux groupes de mâles sur neuf, soupçon de quelques morts précoces chez quelques groupes de femelles, pas chez d’autres. Là aussi, les chiffres sont trop faibles pour en tirer des conclusions fermes et il suffirait de 2-3 rats en plus ou en moins pour inverser les conclusions.

8. “Females developed large mammary tumors, almost always more often and before controls. The pituitary was the second most disabled organ”. “In female animals the largest tumors were in total 5 times more frequent than in males after 2 years. Up to 14 months, no animals in the control groups showed any signs of tumors whilst 10-30 % of the treated females per group developed tumors (exception 33%GMO +R) By the beginning of the 24th month, 50-80% of female animals had developed tumors in all treated groups whereas only 30 % of the controls were affected. Males presented 4 times more palpable tumors which occurred up to 600 days earlier.” [Les femelles développèrent de grandes tumeurs mammaires, presque toujours plus souvent et avant les contrôles. L’hypophyse était le second organe le plus touché. Chez les animaux femelles, les plus grandes tumeurs étaient au total 5 fois plus fréquentes que chez les mâles après 2 ans. Jusqu’à 14 mois aucun animal dans les groupes contrôles ne montra de signes de tumeurs alors que 10-30% des femelles traitées par groupe développèrent des tumeurs (exception 33% OGM + R). Au commencement du 24e mois, 50-80% des femelles dans tous les groupes traités avaient développés des tumeurs, alors que seuls 30% des contrôles étaient touchés. Les mâles ont présenté 4 fois plus de] tumeurs, qui sont apparues jusqu’à 600 jours plus tôt.]

Évaluation : Inexact !

Les résultats présentés sous forme graphique (Fig.2, Seralini et al) et numérique (Table 2) ne confirment pas les conclusions énoncées ci-dessus. En fait, il y a moins de 6 mâles traités présentant des tumeurs avant le 500ème jour, sur 90, comparés avec 0 sur 10 contrôles. Affirmer sur de tels chiffres que les mâles traités développent 4 fois plus de tumeurs que les contrôles relève de la fantaisie. D’autant plus lorsque le total des tumeurs mâles développées sur 2 ans n’est pas différent entre le groupe contrôle et les groupes traités (Table 2).

Pour les femelles, l’histoire se répète. Certains groupes traités montrent pratiquement le même nombre de tumeurs que le groupe contrôle et d’autres, à quelques rats près, un nombre d’environ 10 % supérieur. Là aussi, le faible nombre de contrôles ne permet en aucune manière d’affirmer qu’une alimentation à base d’OGM et/ou Roundup est cancérigène. Encore moins si l’on considère les milliers de contrôles historiques (2,3) ayant établi que les mêmes tumeurs mammaires décrites par Séralini et al. surviennent spontanément chez le rat femelle Sprague Dawley non traité à l’échelle de 41 à 71 % sur 2 ans.

9. Paramètres biochimiques. Troubles hépatiques et rénaux chez les mâles, balance des hormones sexuelles chez les femelles.

Évaluation : en suspens.

La multiplicité et la durée des prélèvements pourrait effectivement constituer une mine d’or et nécessiterait une présentation bien plus détaillée pour permettre une évaluation et des conclusions. Mais là aussi, le faible nombre de contrôles sera probablement fatal à une interprétation légitime.

10. Lésions anatomo-pathologiques. Lésions hépatiques et rénales chez les mâles, lésions mammaires et hypophysaires chez les femelles.

Évaluation : en suspens

Là aussi, la collection d’échantillons récoltés dans cette étude paraît unique et devrait faire l’objet d’une présentation plus approfondie. D’après le sommaire à disposition dans la Table 2 (Séralini et al) et la Table 2 de notre évaluation, il semble bien que les 180 rats traités présentent davantage de lésions dans divers organes (foie, tractus hépato-digestif, reins chez les mâles – glandes mammaires et hypophyse chez les femelles) que les 20 contrôles à disposition. Mais des comparaisons quantitatives en anatomo-pathologie sont toujours très difficiles. Et sur le plan qualitatif, il semble bien que la plupart des lésions rencontrées chez les rats nourris aux OGM et/ou Roundup se retrouvent également chez les contrôles historiques non traités mais observés sur 2 ans (2,3). À ce stade, il ne me paraît pas possible d’évaluer indépendamment, sans avoir accès aux échantillons originaux, si l’alimentation par maïs NK603 induit effectivement des lésions toxiques non relatées à l’âge des rats.

11. Ce manuscrit a été accepté pour publication par Food and Chemical Toxicology, un journal à comité de lecture. Cela constitue une validation indépendante des résultats scientifiques par un groupe d’experts anonymes.

Le processus d’évaluation par un comité de lecture ne signifie aucunement une validation par expertise des résultats scientifiques. Il indique simplement si l’article est suffisamment intéressant et original pour être publié et si les résultats sont présentés de manière à être compréhensibles et crédibles, permettant une évaluation factuelle et une reproduction par d’autres chercheurs. Dans le cas particulier, divers experts se seraient en fait prononcés contre une publication sous la forme actuelle.

Évaluation finale – Recommandations à l’éditeur

Cette étude est intéressante à plus d’un titre : d’une part, elle se distingue par sa durée inhabituelle pour une étude toxicologique et cancérologique (2 ans), d’autre part, elle décrit des effets secondaires et des tumeurs particulièrement lourdes pour deux produits (Roundup et maïs transgénique NK603) qui ont une implication importante pour la santé publique. Cette étude est pour l’instant la seule à être en contradiction majeure avec la grande majorité des experts scientifiques ayant travaillé sur le sujet aux États-Unis, en Europe et au Japon. Ses implications (chez le rat !) sont également difficiles à réconcilier avec l’expérience sur le terrain pendant plus d’une décennie de l’alimentation animale et humaine (principalement en Amérique du Nord) avec OGM, qui n’a relevé aucun des dommages décrits par l’étude de Séralini et al.

Il serait donc particulièrement important que les résultats présentés dans cette étude expérimentale sur le rat soient sans ambiguïté et que les conclusions tirées soient justifiées par les faits. Il faut malheureusement constater que sur des points majeurs (mortalité prématurée, apparition de tumeurs), cela n’est actuellement pas le cas. Dans de nombreuses instances, il est possible de suggérer aux auteurs des améliorations ou des clarifications. Dans le cas présent, les défauts de l’étude sont structurels (choix de la souche de rats, trop petit nombre de contrôles) et ne peuvent donc être corrigés. Dans un cas normal, une revue scientifique de bon niveau devrait donc refuser ce manuscrit pour publication.

Toutefois, il existe une alternative. Ce manuscrit, vu ses implications politiques dans le débat OGM – anti-OGM finira bien par être publié quelque part et être utilisé par ses auteurs à des fins politiques. Bien que l’évaluation scientifique de ce travail toxicologique n’ait en soi rien à faire avec les OGM. Un simple refus ne résout donc rien. Une solution élégante et scientifiquement correcte serait de demander leur avis à un certain nombre d’experts toxicologues et cancérologues internationaux et de publier ces avis dans le même numéro où paraîtrait l’étude de Séralini et al. Cela permettrait peut-être aussi de dépassionner le débat et de le remettre au niveau de l’évaluation scientifique neutre, qu’il n’aurait pas dû quitter.

Veuillez croire, Monsieur l’Éditeur en Chef, à mes sentiments dévoués.

Alain de Weck

Déclaration de conflits d’intérêts – Notice personnelle

Je n’ai jamais touché quoi que ce soit à titre personnel ou à titre de support de ma propre recherche par l’industrie biologique ou pharmaceutique dans des domaines qui aient à voir de près ou de loin avec les OGM. Je n’ai jamais eu de contacts avec l’industrie agro-alimentaire et ne fais partie d’aucun lobby. Je n’ai pas non plus de compétences ou d’expérience particulière dans le domaine des OGM, en ce qui concerne les technologies transgéniques ou leurs effets sur l’environnement et l’agriculture. Je me suis intéressé par contre depuis 25 ans à l’effet des aliments OGM sur la santé humaine, particulièrement dans les domaines de l’immunologie et des allergies. C’est en suivant la propagande anti-OGM dans ces domaines que j’ai été rendu conscient du développement concerté d’une pseudoscience parallèle, qui n’a plus de respect pour la notion de vérité scientifique et qui se fait entendre de plus en plus en France dans certaines sphères politiques. Au cours de plus de 50 ans d’activité professionnelle dans le cadre de comités d’experts (Suisse, Allemagne, États-Unis, Organisation Mondiale de la Santé) et d’éditeur/coéditeur de plusieurs journaux scientifiques, j’ai eu l’occasion d’établir plusieurs milliers d’évaluations de travaux tels que l’étude Séralini et al.

Références
[1] Snell C, Bernheim A, Bergé J.B et al. Assessment of the health impact of GM plant diets in long-term and multigenerational animal feeding trials : A literature review. Food and Chemical Toxicology, 2012 ; 50 : 1134-1148

[2] Chandra M, Riley MG, Johnson DE. Spontaneous neoplasms in aged Sprague Dawley rats. Arch. Toxicol, 1992 ; 66 : 496-502

[3] Brix AE, Nyska A, Haseman JK, Sells DM, Jokinen MP, Walker NJ. Incidences of selected lesions in control female Harlan Sprague-Dawley rats from two-year studies performed by the National Toxicology Program. Toxicol Pathol, 2005 ; 33 : 477-83

Mis en ligne le 9 octobre 2012
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