Antennes-relais

Les élus locaux face à l’inquiétude des administrés

Entretien avec André Aurengo.

Propos recueillis par Martin Brunschwig - SPS n° 299, janvier 2012

Vous êtes souvent sollicité par des municipalités en tant qu’expert dans le domaine des ondes électromagnétiques ; que pouvez-vous apporter ?

En intervenant dans un débat sur certains risques hypothétiques fortement médiatisés et sources d’inquiétudes et de conflits, mon but est toujours d’aider les citoyens et leurs élus à prendre leurs décisions en toute connaissance de cause en indiquant l’état réel de nos connaissances afin que chacun puisse juger si ces craintes sont fondées ou non.

Ce n’est pas in fine aux scientifiques de choisir comment tel ou tel risque doit être géré, mais seule la démarche scientifique permet d’estimer un risque, d’évaluer la validité des études publiées, et d’étudier les différents scénarios de gestion du risque : faisabilité, coût, bénéfice, effets désirables et indésirables, possibilité d’évaluation.

Ainsi, par exemple, dans une ville où je suis récemment intervenu à l’invitation du maire, j’ai expliqué certains points fondamentaux dans ce dossier : nature des interactions entre les champs électromagnétiques de la téléphonie mobile et l’organisme, évolution historique de l’incidence des tumeurs cérébrales, niveaux d’émission comparés des portables et des antennes, état des connaissances sur les risques, histoire de la « norme » à 0,6 V/m. J’ai ensuite répondu à de nombreuses questions.

Une partie de l’auditoire était franchement hostile, laissant entendre que j’étais payé par Bouygues (j’étais alors membre bénévole du conseil scientifique de Bouygues-Télécom), mais j’ai pu faire mon intervention normalement. Le résultat a été certainement décevant car un discours rationnel ne peut rien contre la résonance émotionnelle que suscite l’affirmation mensongère que les ondes peuvent donner des cancers à vos enfants.

Comment expliquez-vous les inquiétudes manifestées ?

Les inquiétudes manifestées étaient facilement compréhensibles après la campagne de désinformation conduite par les opposants aux antennes et relayée par les médias locaux. Une réunion visant à expliquer combien les ondes étaient dangereuses avait été tenue dans la ville, quelques jours avant, et il est toujours plus facile d’inquiéter que de rassurer.

Le maire, et la municipalité en général, vous ont-ils paru suffisamment informés ? Étaient-ils inquiets ?

Ni le maire, ni son équipe municipale, n’étaient inquiets quant à l’aspect sanitaire de la question. Ce ne sont pas des scientifiques et leur information technique était sommaire, mais ils avaient manifestement confiance dans le fait que toutes les instances officielles (rapport Zmirou, OMS, Conseil scientifique de la Commission européenne (SCENIHR), AFSSET, Académie de médecine) aient jugé unanimement que les émissions des antennes ne présentaient aucun danger.

En revanche, ces personnes m’ont paru inquiètes du retentissement local de cette campagne dont les arrière-pensées politiques étaient évidentes.

Les décisions prises sont-elles à même d’apporter un apaisement ?

L’équipe municipale n’a probablement pas pu faire autrement que céder à la pression et décider de déplacer les antennes pour diminuer l’exposition de certains habitants au champ créé par les antennes.

La spirale de l’inquiétude

« Un véritable "cercle vicieux" illustre l’interaction entre l’inquiétude du public, les recommandations des experts et la prise de décision. Ce concept a été introduit par Stephen Breyer*. Lorsqu’il y a incertitude scientifique et que les problèmes deviennent émotionnels, les scientifiques se sentent mal à l’aise et l’objectif principal des experts est alors de ne pas sous-estimer le risque. Ils font appel à des méthodes d’estimation prudentes qui conduisent à une surestimation du risque, notamment pour les faibles doses. Le malaise des scientifiques et le risque de surestimation renforcent l’inquiétude du public, qui demande plus d’action. Sous cette pression, les décideurs exigent une réglementation plus contraignante et font pression sur les comités d’experts. Les limites des doses d’exposition sont abaissées.

Le public a alors le sentiment que cet abaissement de risque est dû au fait que le danger était sous-estimé et réclame plus de précaution. Ainsi, le cercle vicieux non seulement augmente les coûts mais avive l’inquiétude au lieu de l’apaiser. Allant de pair avec l’accroissement de l’inquiétude publique (néfaste pour la santé physique, mentale et sociale), le rapport coût/efficacité augmente car une surestimation du risque conduit à des mesures plus coûteuses et moins efficaces. Protéger les experts et les décideurs de la pression publique est donc un objectif primordial. »

Maurice Tubiana « Du bon usage du principe de précaution » Environnement, Risques & Santé, Septembre 2003

*Breyer Stephen Breaking the vicious circle : Towards effective risk regulation. Cambridge (Mass, États-Unis) : Harvard University Press, 1993 ; 140 p.

Mais une telle attitude n’apportera aucun apaisement. En effet, comme l’a bien montré Stephen Breyer, juge à la Cour suprême des USA, prendre des mesures de protection en réponse à une inquiétude non justifiée fait entrer dans un cercle vicieux d’exigence de diminution sans fin des expositions. Diminuer les expositions est perçu comme l’aveu que les expositions antérieures étaient bien dangereuses ; la nouvelle exposition est alors considérée non comme une valeur très protectrice, mais comme un seuil de dangerosité, ce qui conduit à réclamer une nouvelle diminution.

D’ailleurs, les déclarations de ceux qui réclament une limite d’exposition aux antennes à 0,6 V/m (ce qui n’a aucune justification scientifique) ajoutent souvent que ce n’est qu’un début et qu’il faut déjà songer à 0,2...

Que peut faire le politique face à une population déboussolée et désinformée, mais dont il reste néanmoins le représentant ?

Cette question ne peut pas être réglée au niveau local, les maires n’ayant aucune légitimité scientifique dans ce domaine. Certains élus ont trouvé un moyen simple de se dédouaner vis-à-vis de leurs administrés : prendre un arrêté interdisant les antennes en invoquant le principe de précaution. Chaque jour ou presque, les médias relatent une telle démarche dont les maires savent bien qu’elle sera sans conséquence car elle sera cassée par le Tribunal Administratif comme cela s’est passé pour 95 litiges sur 98 cas déjà jugés.

Récemment, le Conseil d’État, le plus haut échelon de la justice administrative, a précisé : « Le Conseil d’État juge que seules les autorités de l’État désignées par la loi (ministre, ARCEP, ANFR) sont compétentes pour réglementer de façon générale l’implantation des antennes-relais de téléphonie mobile. Un maire ne saurait donc réglementer par arrêté l’implantation des antennes-relais sur le territoire de sa commune, sur le fondement de son pouvoir de police générale »1.

Cette position devrait faciliter la vie des élus locaux en laissant la responsabilité des implantations d’antennes à d’autres autorités. Les maires gardent bien sûr le devoir d’informer loyalement leurs administrés.

Et le scientifique, comment peut-il se faire entendre ?

Le scientifique doit tout d’abord avoir une estimation réaliste de ses domaines de compétences et se convaincre qu’en dehors de ce champ, son opinion n’a pas plus de valeur que celle de n’importe qui. Il doit pouvoir simplifier son discours pour l’adapter à son auditoire. Il doit systématiquement exposer ses conflits d’intérêt et sur quels éléments il fonde sa légitimité scientifique2, il doit citer ses sources et se fonder sur des expertises collectives institutionnelles.

Sans enfermer la science dans une tour d’ivoire ni pratiquer systématiquement la politique de la chaise vide, il n’a pas de raison d’accepter de débattre avec des personnes n’ayant aucune légitimité scientifique ou de participer à des débats biaisés, placés d’emblée dans un contexte émotionnel où le discours scientifique est inaudible. C’est malheureusement le cas de plus en plus fréquent dans les médias audiovisuels3.

Quels sont les principaux arguments que vous rencontrez lors de vos interventions ?

Plusieurs allégations reviennent fréquemment dans les débats sur la dangerosité des ondes : « les effets des ondes électromagnétiques sur le corps humain ne sont pas bien connus », « vous n’apportez pas la preuve qu’il n’y a pas de risque », « vous n’apportez pas la preuve qu’on ne découvrira pas de risque dans le futur », « certains rapports (notamment Bioinitiative) rapportent des risques et des effets génotoxiques4 », « les antennes émettent des champs d’extrêmement basse fréquence qui sont cancérigènes », « les scientifiques recommandent que le champ émis par les antennes ne dépasse pas 0,6 V/m ».

D’autres constantes sont l’importance essentielle donnée à telle étude particulière, sans prendre en compte l’ensemble des études disponibles ou encore l’amalgame entre ce qui relève de l’estimation des risques (démarche scientifique) et de la gestion des risques (qui a une composante scientifique, mais également une composante sociale et de légitimité démocratique).

Par exemple, le rapport du CIRC et des académies de médecine et des sciences sur les causes du cancer en France a été accusé de n’être pas une « expertise citoyenne », ce qui n’a pas plus de sens que de parler d’une démonstration citoyenne du Théorème de Pythagore.

Sur le terrain, on rencontre souvent deux types d’associations. Les premières rassemblent les riverains d’une installation industrielle qui se posent des questions sur sa dangerosité, pour eux-mêmes et leurs proches. Ils n’ont pas d’idée préconçue sur ce sujet et demandent simplement une information fiable et loyale.

Les secondes sont des associations militantes, souvent politisées, qui ne cherchent pas d’information, mais simplement à faire triompher une cause. Leurs conflits d’intérêt, bien réels mais très généralement passés sous silence, sont de nature idéologique ou représentative (porte-parole d’un mouvement, il leur est impossible de se déjuger).

Les élus politiques sont-ils suffisamment informés ? Comment pourraient-ils l’être mieux ?

Les hommes politiques, comme les professionnels de santé, ne disposent en général que de l’information diffusée par les médias à l’ensemble de la population. Cette information est de bonne qualité quand il s’agit de médecins attachés à la rédaction de grands médias ; mais elle peut être réduite à la simple paraphrase de communiqués de l’AFP ou être carrément militante et biaisée sur des sujets touchant à la santé et à l’environnement.

Une information des élus locaux pourrait être organisée au niveau de l’Association des Maires de France, en collaboration avec desautorités scientifiques et médicales légitimes, et être ensuite diffusée à leurs administrés.

Que pourrait être un bon équilibre entre l’information scientifique, l’information « grand public » et la décision politique ?

Tout repose sur une question de légitimité. Linformation scientifique repose sur des publications internationales à comité de lecture. Il faut reconnaître que sont publiés de nombreux articles qui auraient normalement dû être filtrés par ces comités de lecture, tant ils comportent d’erreurs méthodologiques, d’hypothèses non vérifiées et de conclusions non étayées. Les exemples sont nombreux en épidémiologie, mais cette discipline n’en a pas l’exclusivité. Dans le domaine biologique par exemple, les auteurs du rapport AFSSET 2009 sur les radiofréquences ont appliqué aux 226 publications les plus récentes une sélection, fondée sur la qualité méthodologique des aspects physiques (exposition aux radiofréquences) et biologiques (effet recherché, protocole, etc.). Cette première sélection n’a retenu que 97 études ; plus de la moitié des études publiées n’avaient aucune valeur ! Ce constat très regrettable renforce la nécessité d’expertises collectives qui analysent l’ensemble des publications disponibles.

L’information « grand public » se contente souvent de laisser la parole à des opposants militants ; parfois, le point de vue scientifique n’est évoqué que comme une opinion parmi d’autres, qui n’aurait pas de valeur particulière. Ce relativisme, qui tourne délibérément le dos aux valeurs des Lumières, est d’une extrême gravité pour une société comme la nôtre, très dépendante de son niveau scientifique et de sa capacité d’innovation.

Enfin, la décision politique a une légitimité démocratique représentative, ce que n’ont pas des associations qui ne représentent qu’ellesmêmes. Encore faut-il que les décisions politiques soient expliquées et, quand elles font fi des estimations scientifiques, que les raisons en soient honnêtement argumentées. On voit malheureusement une tendance à prendre des décisions politiques démagogiques sans fondement, en essayant de les faire endosser aux scientifiques. Comme la science sans conscience, la politique sans courage n’est que ruine de l’âme.

Le débat sur l’hypothétique dangerosité de la téléphonie mobile est exemplaire par ses nombreuses composantes : physique, médicale, sociale, économique, politique, médiatique. Les scientifiques n’en sont pas les seuls acteurs et n’ont aucune légitimité quant aux choix retenus in fine.

Mais ne pas leur reconnaître une place prépondérante dans l’analyse des risques et celle des scénarios de leur gestion laisse la place à une véritable manipulation de l’opinion, au triomphe des intérêts personnels sur l’intérêt collectif, et, grâce au « principe de précaution », à des décisions arbitraires, prises sous la pression de mouvements non représentatifs dont les objectifs sont souvent fort éloignés des préoccupations de santé publique qu’ils revendiquent.

Les conséquences paradoxales d’une baisse des seuils d’exposition

Baisser les seuils d’exposition (demande qui, rappelons-le, ne s’appuie sur aucune justification scientifique ou sanitaire) peut s’obtenir de deux façons. Soit en diminuant la puissance de l’antenne, soit en éloignant l’antenne. Dans le premier cas (baisse de puissance), le niveau auquel le portable doit émettre reste inchangé (seul le niveau reçu est moindre). Mais pour obtenir une couverture équivalente, il faudra multiplier le nombre d’antennes (car elles auront chacune une moins grande portée). Dans le second cas, l’éloignement de l’antenne va imposer au mobile d’émettre plus fort pour être « entendu » par la station de base. La puissance émise par un mobile dépend de l’effet de la distance (et de l’angle) à l’antenne. Ainsi, l’éloignement des antennes aura pour conséquence de diminuer l’exposition induite par l’antenne, mais d’augmenter la puissance à fournir pour joindre l’antenne (donc l’exposition induite par le mobile).

Ces effets paradoxaux ont-ils été identifiés par ceux qui revendiquent la baisse des seuils pour « protéger » les populations ?

Signalons également que la puissance émise par un système dépend aussi beaucoup du protocole. Par exemple, dans le même environnement et pour un usage similaire, la puissance émise par un GSM est plus importante que celle d’un téléphone 3G. Dans le cas du GSM, à chaque fois que le mobile change de relais, la puissance est remise au maximum, et décroit ensuite. Dans le cas des téléphones 3G, la puissance n’est pas remise au maximum à chaque fois. Conséquence : un système 3G émet en moyenne 1 % du maximum alors que c’est de l’ordre de 50 % dans le cas du GSM. De même, les téléphones modernes présentent des valeurs de débit d’absorption spécifique (DAS) bien plus faibles que les générations précédentes. Les avancées technologiques sont probablement un vecteur très important de la diminution des puissances émises et reçues.

1 www.economie.gouv.fr/files/f...

2 Application personnelle. Conflits d’intérêt : ancien administrateur d’EDF, président du conseil médical d’EDF-GDF-Suez ; ancien membre bénévole du conseil scientifique de Bouygues-Télécom. Légitimité scientifique : ancien élève de l’École Polytechnique, ancien Interne des Hôpitaux de Paris, Docteur ès sciences, Docteur en médecine, ancien président de la Société Française de Radioprotection, ancien président du Conseil Supérieur d’Hygiène Publique de France, Membre de l’Académie de médecine.

3 Voir ainsi l’explication du refus d’André Aurengo et Anne Perrin de participer à une émission sur France 3 : « Mauvaises ondes » ou mauvaise foi ?, SPS n° 297, juillet 2011.

4 Lire Le rapport BioInitiative, ou l’apparence de sérieux scientifique, SPS n° 285, avril-juin 2009.

Mis en ligne le 2 juin 2012
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