« Que sait-on des effets sanitaires des ondes électromagnétiques, en particulier en ce qui concerne les communications sans fil et les lignes à haute tension ? À ce jour, le bilan des données scientifiques ne justifie pas d’envisager une remise en cause des recommandations faites par la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP). [...] [Mais] l’émotion est au cœur du débat et l’ensemble est trop souvent traité de façon pseudo-scientifique pour servir des thèses préétablies. Une méconnaissance du sujet, des raccourcis fâcheux, l’amalgame avec les risques du tabac ou de l’amiante sont fréquents et rendent discutable une bonne part de l’information fournie au public. » (Extraits de l’article d’Anne Perrin, « Ondes électromagnétiques : comment s’y retrouver dans l’information ? »). Dans le dossier que nous avons publié dans le n° 285 de Science et pseudo-sciences (SPS, avril-juin 2009), nous nous sommes efforcés de présenter clairement les informations scientifiques disponibles. Ce dossier sera complété ici en fonction de l’évolution des débats et des recherches.
Téléphonie mobile et antennes-relais

Résultats scientifiques, expertise et médias

La classification par l’OMS

par Jacques Estève - SPS n° 299, janvier 2012

Cet article est une reproduction d’un texte publié sous le titre : « Résultats scientifiques, expertise et médias : peut-on améliorer la cohérence de leurs messages ? » dans la revue Environnement Risque Santé, septembre-octobre 2011 (avec l’aimable autorisation de l’auteur et des éditeurs). Les intertitres sont de la rédaction de SPS.

Sur le site1 du Centre de recherche et d’information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (CRIIREM) on peut lire ces quelques lignes assez inquiétantes2 : « Dans sa déclaration n° 208 du 31 mai 2011, l’OMS/IARC classifie les champs électromagnétiques des ondes radioélectriques "comme probablement cancérigènes pour les humains (Groupe 2B), basé sur un risque accru de gliome, un type malin du cancer du cerveau, associé à l’utilisation du téléphone portable". Le Groupe 2B regroupe déjà le plomb, l’amiante et le VIH3. L’OMS avait déjà classifié les champs magnétiques d’extrêmement basses fréquences dans cette même catégorie en 2001. C’est l’étude Interphone qui a permis cette classification. »

II est possible que cette information soit indépendante, mais c’est, heureusement, une relation entièrement fausse des résultats scientifiques et de l’expertise du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC – IARC en anglais4).

Trois erreurs manifestes

Au-delà de cette citation anecdotique, il est instructif d’analyser les erreurs qu’elle contient, car elles révèlent des aspects intéressants de l’incohérence entre les résultats scientifiques, l’expertise et sa restitution dans les médias, et tout spécialement au travers d’Internet qui est maintenant, qu’on le veuille ou non, une source d’information incontournable.

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Désinformation sur le site du CRIIREM

L’erreur sur la classification des expositions citées est la plus évidente et montre la facilité avec laquelle on peut jouer sur l’incompréhension de ces catégorisations trop simples. Évidemment, ni l’amiante, ni le plomb, ni le VIH ne sont classés en catégorie 2B (l’amiante et le VIH sont en 1 et le plomb en 2A), mais ce prétendu voisinage avec les champs électromagnétiques renforce l’idée de leur dangerosité et fait en réalité douter de l’impartialité de cette information indépendante.

Une deuxième erreur, plus subtile, est l’affirmation selon laquelle l’étude Interphone [1] aurait conduit à cette classification, suggérant que cette étude est « positive » (mettant en évidence des effets pathogènes), alors que ses auteurs reconnaissent que les biais manifestement présents dans cette investigation interdisent toute interprétation définitive de ses résultats et laissent un grand point d’interrogation à la communauté scientifique [2].

La dernière erreur, et la plus importante, consiste à écrire « probablement cancérigène » au lieu de « pourrait être cancérigène », autrement dit, a remplacer « possible » par « probable ». Naturellement, un événement possible a une certaine probabilité, mais le CIRC, se refusant à toute évaluation quantitative, accorde à ces deux mots leur « sens commun » qui implique une grande incertitude pour le premier et une quasi-certitude pour le second. Cette ambiguïté rend la classification ininterprétable sans le commentaire qui l’accompagne et qu’on peut trouver dans le préambule des monographies5.

Désinformation autour de la classification 2B des ondes électromagnétiques

Il est urgent de faire connaître ce commentaire pour éviter la désinformation qui s’est manifestée récemment à la suite de plusieurs classifications d’expositions dans la catégorie 2B par le CIRC et tout spécialement celle des champs électromagnétiques [3].

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La désinformation est relayée de site en site

Il est souhaitable tout d’abord de rappeler que les « monographies » publiées par le CIRC constituent une base documentaire extraordinaire sur la cancérogénicité de nombreuses expositions ou « agents ». Elles sont écrites à l’intention de scientifiques qui trouvent là une ressource irremplaçable. Elles fournissent en particulier une documentation détaillée sur les sources et les circonstances d’exposition. La classification qui résulte de ces analyses est destinée aux organismes compé- tents, pour documenter la rédaction des réglementations qu’ils doivent établir en matière de prévention du cancer.

Essayons de donner quelques clefs de lecture de cette classification pour éviter les erreurs d’interprétation aux personnes de bonne foi, qui sont exposées à certains médias peu enclins à la précision et à l’objectivité de l’information.

Les groupes de travail rédigeant les monographies sont composés principalement des scientifiques qui ont travaillé et publié sur le sujet de la monographie. Ils sont chargés de faire une évaluation qualitative de la solidité des preuves6 de cancérogénicité de l’agent étudié. Ils ne portent aucun jugement sur sa puissance en tant que cancérigène.

La classification du CIRC

Trois axes de classification d’importance inégale sont utilisés : preuves chez l’homme, chez l’animal, et lorsque c’est possible, identification des mécanismes à l’origine de la cancérogénicité. Pour les deux premiers axes, les preuves peuvent être jugées suffisantes, limitées ou inadéquates par le groupe de travail. L’évaluation conduit à une classification en 5 groupes – 1, 2A, 2B, 3, 4 – ordonnés selon la solidité des preuves disponibles.

Lorsque les preuves sont suffisantes chez l’homme, l’agent appartient au groupe 1 (cancérigène chez l’homme) ; il appartient exceptionnellement à ce premier groupe lorsque les preuves sont suffisantes chez l’animal mais ne sont pas complètement convaincantes chez l’homme, si les mécanismes d’action démontrés chez l’animal sont valables pour l’homme exposé à l’agent considéré. Il y a actuellement 107 agents classés « cancérigènes chez l’homme » par le CIRC. On y trouve en particulier l’amiante et le VIH.

La deuxième catégorie notée 2A (probablement cancérigène chez l’homme) repose principalement sur des preuves limitées chez l’homme et des preuves suffisantes chez l’animal. S’il n’y a pas de preuve chez l’homme et que le mécanisme identifié est valable pour l’homme, l’agent est encore classé dans ce deuxième groupe. Il y a actuellement 59 agents classés dans cette catégorie. On y trouve en particulier les composés inorganiques du plomb.

Il n’y a aucun doute que les agents classés dans ces deux catégories doivent être considérés comme cancérigènes par tout organisme national de régulation, même si le CIRC ne donne aucune recommandation sur ce point, considérant que ces décisions relèvent des institutions compétentes de chaque pays.

Il reste trois groupes dans la classification du CIRC dont l’un, le groupe 4, « preuve d’absence de cancérogénicité » n’a été utilisé qu’une fois et peut être pratiquement ignoré. La frontière entre les deux autres groupes est très floue. Disons pour simplifier que le groupe 2B sélectionne les agents pour lesquels il est souhaitable d’apporter en priorité des éléments de preuve supplémentaires pour pouvoir décider de leur cancérogénicité éventuelle.

Une frontière floue entre les groupes 2B et 3

La classification en groupe 2B est le plus souvent fondée sur le fait que les études épidémiologiques apportent des preuves limitées et sur l’absence ou l’insuffisance des preuves chez l’animal. En revanche, la classification en groupe 3, pour lequel il y a aussi absence ou insuffisance de preuves chez l’animal, résulte le plus souvent du fait que les études épidémiologiques sont de qualité insuffisante et apportent des preuves inadéquates. Il y a actuellement 267 agents dans le groupe 2B et 508 dans le groupe 3.

Bien que la prudence des scientifiques soit bien connue et confirmée par le rapport entre les effectifs des groupes 2B et 3, il est néanmoins possible que la composition du groupe de travail et la restriction des éléments de preuves aux études publiées favorisent dans certains cas le choix du groupe 2B : un auteur sera toujours réticent devant un jugement qui considère ses résultats inadéquats, ou insuffisante la qualité de son étude. C’est un peu comme si le procureur faisait partie du jury. Cela n’implique évidemment aucun jugement sur l’honnêteté scientifique de ces chercheurs.

Déficit considérable d’information du public

Il est donc essentiel de lire le préambule des monographies. Dans les textes décrivant la classification, les mots sont choisis avec soin pour essayer d’éviter les erreurs d’interprétation. Le choix des mots semble si important aux auteurs du préambule qu’il n’existe à ce jour, à notre connaissance, aucune traduction « officielle » du préambule des monographies en français, deuxième langue officielle du CIRC. Pour ces raisons, et d’autres, il y a un déficit considérable d’information du public en ce qui concerne la classification des expositions dans le groupe 2B, groupe où se trouvent les agents pour lesquels des données adéquates existent mais n’apportent que des preuves peu convaincantes de cancérogénicité chez l’homme.

Ce modeste article ne peut pallier l’absence d’un préambule dans les monographies en français, mais nous espérons qu’il contribuera à l’amélioration de la cohérence entre l’information sur les expositions classées 2B, les résultats scientifiques et l’expertise du CIRC.

Références
[1] "Interphone Study Group. Brain tumor risk in relation to mobile telephone use : results of the Interphone international case-control study". Int J Epidemiol 2010 ; 39 : 675-94.

[2] Saracci R, Samet J. "Commentary : Call me on my mobile phone... or better not ? – a look at the Interphone study results. Int J Epidemiol 2010 ; 39 : 695- 8.

[3] Estève J. "Les données épidémiologiques justifient-elles une nouvelle réglementation de l’exposition aux champs magnétiques d’extrêmement basse fréquence ?" Environnement Risque Santé 2006 ; 5 : 459-66. doi : 10.1684/ers.2006.0015.

1 http://www.criirem.org/ [consulté le 1er août 2011].

2 http://www.criirem.org/index.php?op....

3 Souligné par le CRIIREM.

4 International Agency for Research on Cancer (IARC) pour les Anglophones.

5 http://monographs.iarc.fr/ENG/Pream....

6 « evidence », en anglais, qui donne une connotation un peu différente : pièce à conviction plutôt que démonstration.

Mis en ligne le 14 juin 2012
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