De l’hygiène au tabagisme - La naissance de la médecine scientifique (2)

par Simon Singh et Edzard Ernst - SPS n° 297, juillet 2011

Parce que les essais cliniques constituent un facteur important dans le choix du meilleur traitement des patients, ils jouent un rôle central dans le mouvement appelé la médecine basée sur les preuves – MBP – (Evidence-Based Medecine). Bien que les principes-clés de cette approche eussent été appréhendés par James Lind au XVIIIe siècle, le mouvement ne prit son essor qu’au milieu du XXe siècle. Le terme apparut pour la première fois dans un document en 1992, quand David Sackett, de l’Université McMaster de l’Ontario, le définit ainsi : « la médecine basée sur des preuves est l’utilisation consciencieuse, explicite et judicieuse de la meilleure preuve connue pour décider le soin à donner à un patient » [...].

Dans la perspective du XXe siècle, il paraît évident que les décisions médicales doivent être fondées sur les preuves d’efficacité d’une thérapie, obtenues dans des essais cliniques randomisés. Mais l’émergence de cette approche représente un tournant majeur dans l’histoire de la médecine [...].

Aujourd’hui, l’essai clinique est un élément de routine dans le développement de nouveaux traitements et les experts médicaux s’accordent pour dire que la médecine basée sur les preuves est la clé d’une médecine efficace.

Pourtant, des personnes extérieures au corps médical considèrent souvent que le concept de la médecine basée sur les preuves est froid, intimidant, complexe. Si vous, lecteur, êtes séduit par ce point de vue, alors il est bon de rappeler ce que le monde était avant l’arrivée des essais cliniques et la médecine basée sur les preuves : les médecins étaient aveugles devant les effets délétères de la saignée qui fut pratiquée sur des millions de personnes (en en tuant d’ailleurs un grand nombre, dont George Washington). Ces médecins n’étaient pas stupides ni méchants ; simplement, il leur manquait la connaissance qui émerge quand on procède aux essais médicaux.

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Samuel Luke Fildes (1843–1927)

Souvenez-vous, par exemple, de Benjamin Rush, le saigneur prolifique qui attaqua en diffamation et gagna son procès le jour de la mort de Washington. C’était un homme brillant, bien éduqué et plein de compassion qui découvrit que l’addiction était un état dans lequel les alcooliques perdaient la capacité de contrôler leur comportement de buveurs. Il était également défenseur des droits de la femme, a lutté pour l’abolition de l’esclavage et contre la peine de mort. Néanmoins, cette combinaison d’intelligence et de qualités morales ne fut pas suffisante pour l’empêcher de tuer des centaines de patients en les saignant à mort, et d’encourager un grand nombre de ses élèves à faire de même.

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Peinture de Toulouse-Lautrec

Rush se trompait par respect des conceptions anciennes fondées sur des idées ad hoc inventées pour justifier les saignées. Par exemple, il était facile pour lui d’attribuer la sédation causée par la saignée à une réelle amélioration, puisqu’il ne réalisait pas qu’il drainait la vie de ses patients. Sa propre mémoire le trompait probablement aussi quand il se rappelait les patients qui guérissaient en dépit des saignées, oubliant facilement ceux qui succombaient. En plus, Rush aurait été tenté d’attribuer tout succès à son traitement et d’expliquer tout échec comme inévitable chez un patient qui, de toute façon, était destiné à mourir.

Bien que la médecine basée sur les preuves rejette maintenant le type de saignements que Rush pratiquait, il est important de noter qu’elle est, et doit rester, ouverte à toute nouvelle preuve et qu’elle doit savoir revoir ses conclusions. Ainsi, grâce aux résultats de nouveaux essais, la saignée est à nouveau un traitement accepté dans des cas très spécifiques : il a été démontré que la saignée, en dernier ressort, peut soulager la surcharge de fluides causée par une attaque cardiaque. De même, les sangsues ont à nouveau un rôle à jouer pour les patients qui récupèrent d’une opération. En 2007, par exemple, on a placé des sangsues dans la bouche d’une femme quatre fois par jour pendant 10 jours après qu’on lui eut enlevé une tumeur cancéreuse et reconstruit sa langue. Cela parce que les sangsues rejettent des produits chimiques qui accélèrent le flux sanguin et donc la guérison.

En dépit du fait que la médecine basée sur les preuves est indubitablement une bonne chose, elle est parfois regardée avec suspicion. Certaines personnes la perçoivent comme une stratégie du corps médical et pharmaceutique pour défendre ses membres et leurs traitements, tout en excluant ceux qui proposent des thérapies alternatives. Mais, en réalité, la vérité est souvent à l’opposé, puisque cette même approche permet à ces personnes de se faire entendre. La médecine basée sur les preuves accepte et encourage tout traitement qui s’avère efficace, sans considérer qui en est le promoteur et sans a priori quant à son éventuelle étrangeté. Le jus de citron pour le traitement du scorbut était un remède peu plausible, mais la communauté médicale dut l’accepter puisque les essais en ont apporté les preuves. La saignée, en revanche, était un traitement standard, mais le corps médical a finalement été contraint de l’abandonner devant les preuves qui l’accablaient.

Florence Nightingale et l’hygiène des hôpitaux

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Il existe un épisode de l’histoire de la médecine qui illustre particulièrement bien comment une approche basée sur des preuves force l’ensemble des médecins à accepter les conclusions qui émergent quand on effectue les tests. Florence Nightingale, la « Femme à la Lampe », était une femme jouissant de peu de reconnaissance, mais qui réussit à gagner une dure bataille contre le corps médical, dominé par les hommes, en s’armant de données solides, irréfutables. On peut, en fait, la voir comme une des premières personnes défendant la médecine basée sur les preuves, et elle l’utilisa avec succès pour transformer le système de santé victorien.

Florence et sa sœur naquirent durant les deux ans d’une lune de miel prolongée très productive que leurs parents William et Frances Nightingale s’offrirent en Italie. La sœur ainée de Florence naquit en 1819 et fut baptisée Parthénope du nom de sa ville natale (Parthénope étant le nom grec de Naples). Florence naquit au printemps de 1820 et reçut également le nom de la ville de sa naissance. Florence était promise à une vie de lady privilégiée de l’Angleterre Victorienne, mais, dès l’adolescence, elle prétendit entendre la voix de Dieu. Ainsi, son désir de devenir infirmière aurait été le résultat d’un appel divin. Cela causa des soucis à ses parents, puisque les infirmières étaient généralement vues comme mal éduquées, de petite vertu et souvent portées sur la boisson ; mais c’était justement ces préjugés que Florence souhaitait combattre.

La simple idée de Florence de travailler comme infirmière en Grande-Bretagne étant déjà suffisamment choquante, ses parents furent donc doublement terrifiés quand elle décida de travailler dans les hôpitaux de la Guerre de Crimée. Florence était scandalisée par des articles qu’elle avait lus dans le Times et qui montraient le grand nombre de soldats mourant de choléra et de paludisme. Elle se porta volontaire et, en novembre 1854, elle devint responsable de la gestion de l’Hôpital Scutari en Turquie, tristement connu pour ses salles pourries, ses lits sales, ses égouts bouchés et sa nourriture infecte. Elle se rendit rapidement compte que la cause principale de la mort n’était pas les blessures des soldats, mais plutôt les maladies qui se propageaient dans de telles conditions [...].

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Une des salles de l’hôpital Scutari où Florence Nightingale a travaillé

Nightingale s’employa à transformer l’hôpital en offrant de la nourriture saine, des draps propres, en faisant nettoyer les drains et évacuations et en aérant. En une semaine, elle sortit 215 chariots d’ordures, rinça les égouts dix-neuf fois et enterra les cadavres de deux chevaux, d’une vache et de quatre chiens que l’on avait trouvés sur le terrain de l’hôpital. Les officiers et médecins qui avaient géré l’établissement avant elle considéraient ces changements comme des insultes à leur professionnalisme et lui résistaient à chaque occasion ; mais elle avançait malgré eux.

Les résultats semblaient confirmer la validité de ses méthodes : en février 1855, le taux de mortalité pour tous les soldats admis était de 43 %, alors qu’en juin 1855, après ses réformes, il avait chuté à moins de 2 %. Quand elle rentra en Angleterre à l’été 1856, Nightingale fut accueillie comme une héroïne, en grande partie grâce au soutien du Times. [...].

Les statistiques contre ses détracteurs

Néanmoins, elle gardait des détracteurs. L’officier médical principal de l’armée prétendait que les taux de survie supérieurs lors de la présence de Nightingale n’étaient pas forcément dus à l’hygiène améliorée. Il suggérait que le succès apparent pouvait avoir d’autres causes : blessures moins graves, temps plus clément ou encore d’autres facteurs, inconnus.

Heureusement, en plus d’être une infirmière militaire exceptionnelle et dévouée, Nightingale était aussi une statisticienne brillante. Son père, William Nightingale, avait été suffisamment ouvert d’esprit pour croire que les femmes méritaient une bonne éducation. Ainsi, Florence avait étudié l’italien, le latin, le grec, l’histoire, mais plus particulièrement, les mathématiques. En fait, elle avait été instruite par les meilleurs mathématiciens anglais de l’époque, tels que James Sylvester et Arthur Cayley.

Mise ainsi au défi par l’establishment britannique, elle fit appel à sa formation mathématique et utilisa des arguments statistiques pour étayer sa conviction que l’amélioration des conditions d’hygiène conduisait à des taux de survie supérieurs. Durant son séjour en Crimée, Nightingale avait soigneusement compilé des données détaillées sur ses patients ; elle les analysa donc avec acribie et trouva toutes sortes de preuves à l’appui de ses affirmations.

Par exemple, pour montrer que la saleté de l’Hôpital Scutari tuait des soldats, elle utilisa ses comptes rendus pour comparer un groupe de soldats traités à Scutari à l’époque de l’insalubrité avec un groupe témoin de soldats blessés qui étaient restés, durant le même temps, dans un camp de l’armée. [...]. Le groupe témoin basé dans le camp avait un taux de mortalité de 27 soldats sur 1000, à comparer aux 427 sur 1000 dans l’hôpital Scutari. Ce n’était qu’un exemple de ses statistiques, mais grâce à d’autres comparaisons similaires, les arguments de Nightingale commencèrent à gagner du terrain.

Nightingale était convaincue que toutes les décisions médicales majeures devaient se baser sur de telles preuves ; elle lutta pour l’établissement d’une Commission Royale de Santé de l’Armée, à laquelle elle fournit plusieurs centaines de pages de statistiques détaillées. À une époque où l’inclusion de tableaux de données dans un rapport était considérée comme une idée radicalement nouvelle, elle conçut (déjà !) des diagrammes multicolores qui n’auraient rien à envier aux présentations Powerpoint d’aujourd’hui. Elle inventa même une version originale du diagramme « camembert », appelée « aire polaire », pour illustrer ses données. Elle réalisa que les statistiques illustrées de cette manière l’aideraient à développer son argumentation auprès des hommes politiques qui n’étaient pas trop forts en maths.

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Un des diagrammes réalisés par Florence Nightingale

Petit à petit, les études statistiques de Nightingale réussirent à introduire une révolution dans les hôpitaux de l’armée. Un rapport de la Commission Royale conduisit à la création d’une École de Médecine de l’Armée et d’un système de collecte des données et de comptes rendus. Cela permit un suivi méticuleux des conditions et des traitements qui apportaient ou non des bénéfices aux patients.

Aujourd’hui, Florence Nightingale est surtout connue comme étant à l’origine des soins infirmiers modernes, ayant créé un cursus et un collège de formation des infirmières. Mais nous pensons que la campagne de toute une vie pour des réformes de santé basées sur des preuves statistiques eut un impact encore plus grand sur les soins médicaux. Elle fut, en 1858, la première femme élue à la Société Royale de Statistique et devint par la suite membre d’honneur de l’Association américaine de Statistique.

La passion de Nightingale pour les statistiques lui permit de convaincre le gouvernement de l’importance d’une grande série de réformes de santé publique. Par exemple, beaucoup de personnes prétendaient qu’il était inutile de former les infirmières puisque les taux de mortalité étaient plus élevés chez les patients traités par des infirmières formées. Nightingale montra qu’en réalité cela n’était vrai que parce que les cas les plus graves étaient envoyés chez les infirmières formées. Si l’on souhaite comparer les résultats de deux groupes, il est essentiel (comme nous l’avons déjà indiqué) de répartir les patients des deux groupes de manière aléatoire. Et quand Nightingale organisa des essais où les patients étaient répartis au hasard, avec les infirmières formées ou non formées, il devint évident que les patients soignés par les infirmières formées s’en sortaient nettement mieux.

Florence Nightingale démontra également que les naissances à domicile étaient plus sûres que les naissances à l’hôpital, probablement parce que les maisons britanniques étaient plus propres que les hôpitaux de l’ère victorienne. [...].

La leçon à retenir des triomphes médicaux de Florence Nightingale est la suivante : les études scientifiques ne sont pas seulement le meilleur moyen de connaître la vérité en médecine, mais constituent aussi le meilleur mécanisme pour faire admettre cette vérité. Les résultats des essais scientifiques sont si puissants que même une inconnue comme Nightingale – une jeune femme étrangère à l’« establishment » et sans notoriété – put réussir à prouver qu’elle avait raison et que ceux au pouvoir avaient tort. Sans essais médicaux, les visionnaires isolés comme Nightingale seraient ignorés et les médecins continueraient à travailler selon un savoir dépassé, fondé uniquement sur la tradition, le dogme, la mode, la politique, le marketing et l’anecdote.

Une idée de génie pour établir le lien entre cancer du poumon et tabac

Avant d’appliquer l’approche basée sur les preuves pour évaluer la médecine alternative, il est utile de rappeler que cette méthode apporte des conclusions extraordinairement puissantes et persuasives. Ce n’est pas seulement l’establishment médical qui doit réviser ses opinions face à la médecine basée sur les preuves ; même les gouvernements et les entreprises peuvent être conduits à modifier leur politique ou leurs produits selon les résultats de la preuve scientifique.

Une dernière histoire illustre précisément comment la preuve scientifique, dans le domaine médical, peut alerter, attirer l’attention, puis permettre d’agir. Cela concerne la recherche qui – de manière dramatique – a révélé les dangers du tabac, plutôt inconnus auparavant.

Cette recherche a été conduite par Sir Austin Bradford Hill et Sir Richard Doll qui, très curieusement, ont eu des débuts de carrière diamétralement opposés : Hill souhaitait suivre les pas de son père pour devenir médecin, mais la tuberculose l’en empêcha et il poursuivit une carrière de mathématicien. Doll souhaitait étudier les mathématiques, mais rata son examen d’entrée à Cambridge à cause d’une soirée trop arrosée la veille (trois bières fortes en alcool) et décida donc de faire médecine. Ainsi, les deux avaient chacun un intérêt et pour les soins médicaux et pour les statistiques.

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Vincent Van Gogh, autoportrait

La carrière de Hill l’impliqua dans la recherche d’une grande variété de problèmes de santé. Dans les années 1940, il démontra, en examinant les attestations de décès, un lien entre l’arsenic et le cancer chez les ouvriers de l’industrie chimique. Ilprouva ensuite que la rubéole durant la grossesse pouvait entraîner des malformations du fœtus. Il étudia également l’efficacité des antibiotiques contre la tuberculose [..]. Puis, en 1948, l’intérêt de Hill se porta sur le cancer du poumon, qui avait vu son taux multiplié par six en juste 20 ans. Les experts n’étaient pas d’accord entre eux sur les causes de cette crise, les uns attribuant cette hausse aux conséquences d’un meilleur diagnostic, les autres mettant en avant des facteurs tels que la pollution industrielle, les gaz d’échappement et, peut-être, la fumée de tabac.

En l’absence de consensus, Hill et Doll décidèrent d’étudier ensemble une des causes proposées, la fumée de tabac. Pourtant, ils étaient devant un obstacle évident : ils ne pouvaient pas conduire un essai randomisé contrôlé dans ce contexte particulier. [...]. Hill et Doll devaient donc concevoir une étude d’observation (appelée une étude de cohorte prospective) qui consiste à identifier un groupe d’individus initialement sains, puis de suivre l’évolution de leur santé tout au long de leur vie. C’est une approche bien moins interventionniste qu’une étude clinique randomisée ; c’est pour cela qu’une étude de cohorte prospective est préférable pour explorer des questions de santé à long terme.

Pour détecter des éventuels liens entre le tabac et le cancer du poumon, Hill et Doll durent choisir leurs volontaires selon trois critères importants.

Premièrement, les participants devaient être des fumeurs invétérés ou des non-fumeurs convaincus (pour assurer au mieux que leur comportement ne changerait pas durant les années de l’étude). Les personnes devaient aussi être fiables, impliquées dans le projet et accepter qu’on les interroge régulièrement sur leur état de santé et leurs habitudes concernant le tabac. Troisièmement, tous les participants devaient appartenir à une couche de la population assez homogène quant à leur niveau social, économique, professionnel. Et puis, le nombre de participants devait être assez grand (plusieurs milliers), ce qui donnerait des conclusions plus solides.

Ce n’était pas une tâche facile que de trouver un groupe de volontaires répondant à toutes ces demandes. Mais Hill trouva la solution un jour, en jouant au golf [... ]. Son idée de génie fut d’utiliser des médecins comme cobayes. Les médecins correspondent parfaitement aux critères : ils sont nombreux, beaucoup d’entre eux sont des fumeurs invétérés, et ils constituent une couche assez homogène de la population.

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La population de médecins comptait de nombreux fumeurs, et la publicité en jouait.

Quand l’étude débuta, en 1951, l’idée était de suivre plus de 30 000 médecins britanniques durant 50 ans ; mais un résultat suffisamment probant commença à émerger dès 1954. Il y avait déjà 37 décès attribuables au cancer du poumon, et chacune des personnes avait été un fumeur régulier. Les résultats s’accumulaient et l’étude montrait que fumer augmentait le risque d’un cancer des poumons d’un facteur 20, en plus d’être lié à une pléthore d’autres problèmes de santé, tels les attaques cardiaques.

Les résultats de cette étude, appelée « British Doctors’Study » étaient tellement choquants que certains chercheurs médicaux avaient du mal, au départ, à les accepter. Évidemment, l’industrie du tabac critiqua la méthodologie employée pour collecter les informations et pour mener l’analyse. Mais heureusement, les médecins britanniques furent moins sceptiques quant aux conclusions présentées par Hill et Doll, puisqu’ils étaient eux-mêmes impliqués dans l’étude. Ils n’attendirent donc pas pour alerter le public contre le tabagisme.

Puisque le lien entre les cigarettes et le cancer des poumons allait potentiellement concerner les fumeurs du monde entier, il était important que le travail de Hill et Doll fût répété et vérifié. Les résultats d’une autre étude, cette fois-ci avec 190 000 Américains, également publiés en 1954, présentaient un tableau similaire. Entretemps, la recherche sur des souris avait montré que la moitié d’entre elles développaient des lésions cancéreuses quand leur peau était badigeonnée d’un liquide concentré extrait de la fumée de tabac, indiquant ainsi que les cigarettes contenaient des carcinogènes. Les données de l’étude de Hill et Doll, qui se poursuivit durant 50 ans, renforcèrent et précisèrent les conclusions sur les effets mortels du tabac. [...].

L’émergence de la médecine moderne

Il est important de noter que Hill et Doll n’ont pas entamé leur recherche pour obtenir un résultat spécifique, mais parce qu’ils étaient simplement curieux et souhaitaient établir la vérité. En général, des études scientifiques bien conçues ne sont pas effectuées pour obtenir une conclusion particulière attendue et se doivent d’être transparentes et justes, les chercheurs se devant d’accepter les résultats, quels qu’ils soient.

L’étude des médecins britanniques et d’autres études similaires ont subi des attaques en règle de l’industrie du tabac1, mais Doll, Hill et leurs collègues se sont défendus et ont ainsi démontré que la recherche scientifique rigoureuse pouvait établir la vérité avec un tel niveau d’autorité que même les organisations les plus puissantes ne pouvaient longtemps nier les faits. Le lien entre la fumée et le cancer du poumon était prouvé au-delà de tout soupçon raisonnable grâce aux preuves émanant de plusieurs sources indépendantes, chacune confirmant les résultats des autres. Rappelons que le progrès en médecine requiert la réplication indépendante, c’est-à-dire des études similaires par plusieurs équipes de recherche obtenant les mêmes résultats. Toute conclusion qui émerge de tels amas convergents de preuves présente de fortes chances d’être robuste [...].

Pendant que nous écrivions ce livre, le British Medical Journal rappelait au monde la recherche effectuée par Hill et Doll, la consacrant comme l’une des quinze percées médicales les plus importantes depuis le début de la publication du journal, 166 ans auparavant. [...] Parmi les quinze percées reconnues et sélectionnées par les lecteurs du journal, on trouve aussi le concept de la médecine basée sur les preuves [...]. Sans elle, nous risquons de tomber dans le piège consistant à considérer des traitements inutiles comme bénéfiques et inversement. Sans elle, nous risquons d’ignorer les meilleurs traitements et de nous fier aux traitements médiocres, mauvais, inutiles, voire dangereux, augmentant ainsi la souffrance des patients.

Même avant que les principes de la médecine basée sur les preuves ne soient formalisés, les Lind, Hamilton, Louis, Nightingale, Hill et Doll et des centaines d’autres chercheurs médicaux utilisaient cette même approche pour décider de ce qui marche (jus de citron contre le scorbut), ce qui ne marche pas (la saignée), ce qui prévient de la maladie (l’hygiène) et ce qui la déclenche (tabagisme). Le cadre entier de la médecine moderne a émergé grâce à ces pionniers qui utilisaient des méthodes scientifiques telles que l’étude clinique contrôlée pour obtenir des preuves et découvrir la vérité. Nous avons donc maintenant l’outil pour voir ce qui se passe quand nous appliquons cette approche à la médecine alternative.

Et les médecines alternatives ?

La médecine alternative prétend être capable de traiter les mêmes maladies auxquelles s’attaque la médecine conventionnelle. Nous pouvons maintenant tester les affirmations en examinant les preuves. Tout traitement alternatif qui s’avère efficace pour une condition particulière pourra être comparé à la médecine conventionnelle pour décider si la méthode alternative doit être appliquée partiellement ou totalement en remplacement de la conventionnelle.

Nous sommes persuadés que nous serons capables d’offrir des conclusions sûres sur la valeur des diverses thérapies alternatives, parce que de nombreux chercheurs ont commencé à effectuer des études et à collecter les données. En effet, des milliers d’études cliniques ont été conduites pour déterminer l’efficacité des médecines alternatives. Certaines de ces études ont été conduites avec grande rigueur, sur un grand nombre de patients, puis répétées de manière indépendante ; donc leurs conclusions sont convaincantes.

Les chapitres suivants de ce livre sont dédiés à l’analyse des résultats de ces études, couvrant un bon nombre de thérapies alternatives. Notre but est d’examiner les preuves qui existent et de vous dire lesquelles des thérapies sont efficaces et lesquelles échouent, lesquelles sont sans risque et lesquelles présentent un danger.

Bon nombre de thérapeutes alternatifs pourraient se sentir optimistes, croyant que leur thérapie particulière émergera avec triomphe quand nous analyserons les données de leur efficacité. Après tout, ces thérapeutes alternatifs peuvent probablement s’identifier avec les non-conformistes2 évoqués précédemment. Florence Nightingale aura été perçue comme nonconformiste durant sa carrière initiale, parce qu’elle se focalisait sur l’hygiène quand tous les autres étaient occupés avec la chirurgie et les pilules. Mais elle a prouvé qu’elle avait raison et que la majorité avait tort.

James Lind était aussi un non-conformiste qui avait raison avec son jus de citron quand la médecine de l’époque proposait toutes sortes d’autres remèdes. Alexandre Hamilton était un non-conformiste qui en savait plus que les autres, parce qu’il arguait contre la saignée qui était une procédure standard. Hill et Doll l’étaient aussi puisqu’ils montrèrent que le tabagisme était un vice mortel et parce qu’ils résistèrent aux intérêts puissants de l’industrie du tabac.

L’histoire de la médecine est pleine de tels exemples qui jouent le rôle puissant d’idole et de modèle pour les non-conformistes modernes, y compris les thérapeutes alternatifs. Les acupuncteurs, homéopathes et autres praticiens protestent contre le corps médical, proposant des théories et thérapies qui s’opposent à notre compréhension de la médecine, et ils clament haut et fort ne pas être compris. Ces thérapeutes prédisent qu’un jour le corps médical sera obligé d’accepter leurs idées apparemment étranges. Ils croient qu’ils vont mériter leur place dans les livres d’histoire, à côté de Nightingale, Lind, Hamilton, Hill et Doll. Malheureusement, ces thérapeutes alternatifs devraient se rendre compte que seule une minorité de tels non-conformistes s’avère avoir raison à la fin. La plupart de ces gens se font des illusions et se trompent simplement.

Les thérapeutes alternatifs pourraient apprécier la réplique de la pièce de théâtre de George Bernard Shaw Annajanska, l’Impératrice Bolchévique dans laquelle la Grande Duchesse dit : « toutes les grandes vérités commencent par être des blasphèmes ». Mais, ils aimeront moins la mise en garde qui devrait suivre cette affirmation selon laquelle « tous les blasphèmes ne deviennent pas des grandes vérités ».

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1 Voir l’article « Quand l’industrie du tabac cache la vérité scientifique », Gilbert Lagrue, SPS n° 284, janvier 2009.

2 Maverick dans le texte anglais (note du traducteur).

Mis en ligne le 9 novembre 2011
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