Bains de siège et tisanes à la Borgia

par Michel Rouzé - SPS n° 160, mars-avril 1986

La redoutable popularité d’une chanteuse miraculée

Un million six cent mille exemplaires ? Ce chiffre, lorsqu’il fut annoncé, était peut-être un peu gonflé. Dans l’édition comme pour d’autres industries, une publicité triomphaliste peut aider à la réalisation du résultat qu’elle anticipe : le public moutonnier suit les gros tirages. Mais le procédé ne suffit pas toujours. Le succès indéniable du livre de Rika Zaraï, Ma médecine naturelle, tient aussi à d’autres causes qu’il est intéressant de rechercher.

Le contenu proprement médical de l’ouvrage ne justifie pas non plus à lui seul le boom, pour la bonne raison qu’il n’apporte rien d’original. Les « théories » développées, les remèdes préconisés, les recettes de cuisine et autres traînent depuis des décennies sur les étagères des boutiques de diététique ou d’alimentation « naturelle ». Rika Zaraï (ou l’écrivain professionnel avec qui elle a collaboré) cite d’ailleurs en note ses sources : plusieurs ouvrages de Raymond Dextrait (Vivre sain, L’argile qui guérit) et de Jeannette Dextrait (À table, Cuisine simple). Dans la bibliographie, à côté d’un ou deux titres sérieux (pour parler des vitamines, il faut tout de même se faire une idée approximative de leurs fonctions), d’autres qui le sont moins, comme des ouvrages d’occultisme ou de mystique orientale.

Nous reviendrons plus loin sur l’ensemble doctrinal que la chanteuse israélienne présente avec enthousiasme comme une découverte personnelle, alors qu’il ne contient rien de plus que les lieux communs de la littérature végétarienne et « naturiste » en vogue dans les années 20, saupoudrés de quelques termes scientifiques récents comme enzymes, qu’on n’essaie ni de comprendre, ni a fortiori d’expliquer.

Quels ingrédients rédactionnels, servis par une bonne technique publicitaire, ont permis à ces vieilleries de donner un best-seller connu aujourd’hui (compte tenu qu’un exemplaire passe d’ordinaire entre plusieurs mains) par un Français adulte sur dix ou douze ? Sans compter ceux qui, sans avoir lu l’ouvrage, ont été touchés par une des émissions radio ou télé qui ont voulu prendre leur part du filon.

Le premier de ces ingrédients est assurément la part donnée au récit autobiographique. Dès les premières pages le lecteur assiste au terrible accident de la route après lequel Rika Zaraï resta six jours dans le coma, pour se réveiller le corps immobilisé dans une coquille de plâtre et endolori d’innombrables fractures. Notre compassion est d’autant plus vive qu’il nous semble – même ne l’ayant jamais vue – connaître l’héroïne, dont les traits combien sympathiques agrémentent la couverture cartonnée de l’ouvrage. Et c’est tout naturellement que nous la croyons quand elle se persuade que si ses vertèbres broyées commencent enfin, après une longue attente, à se recalcifier, ce n’est pas dû aux traitements médicaux qu’on lui fait suivre, mais à la « nourriture biologique » que lui conseille son ami Raymond Dextrait. Au personnel de l’hôpital, elle n’a pas « l’audace d’avouer » que ses progrès vers la guérison proviennent moins des piqûres et des perfusions que de l’argile, de l’huile de pépins de courge et des tisanes qui forment désormais son ordinaire. Et c’est encore grâce à un cataplasme d’argile que les massages du kinésithérapeute rendent la vie à sa main gauche raidie.

« Adepte inconditionnelle »

Pas à pas, nous suivrons les étapes de cette guérison miraculeuse, jusqu’au jour où encore sanglée dans un corset que cache un poncho scintillant, Rika Zaraï reparaît devant le public de l’Olympia qui lui fait un triomphe. Nous nous identifions à Rika. Nous versons une larme de joie sur sa résurrection. Et si nous n’y prenons garde, nous voilà mis en condition pour partager sa foi. À quoi, demandent Rika et son mari (lui-même guéri de blessures moins graves), doivent-ils ce miracle ? « À la médecine naturelle, dont je suis devenue une adepte inconditionnelle. Grâce à elle, je me suis guérie de grands et de petits maux, j’ai rajeuni et je me sens aujourd’hui mieux dans ma peau qu’auparavant – comme nombre de mes amis à qui j’ai communiqué mes recettes. »

Ce langage mérite attention. Chacun peut devenir – et le dire – l’adepte d’une opinion ou d’une théorie quelconque. Mais un être humain raisonnable ne se proclamera jamais adepte inconditionnel. Il conservera son esprit critique et restera prêt, si la réflexion ou l’expérience l’exigent, à réviser son opinion et même, s’il le faut, à l’abandonner. Les « adeptes inconditionnels » sont les victimes des sectes que le lavage des cerveaux a rendus prêts à croire n’importe quoi.

Et c’est ainsi que le lecteur risque d’aborder les autres chapitres du livre, dans lesquels les principes de la prétendue « médecine naturelle » sont exposés, répétés, ressassés mille fois d’une page à l’autre, un peu à la manière dont les fidèles de la « conscience de Krishna » parcourent les rues en chantant « haré ! haré ! » jusqu’à l’extase – ou à l’abrutissement.

Bien sûr, tout n’est pas à rejeter dans le catéchisme naturiste. On y rencontre des vérités premières : il ne faut pas abuser même des nourritures les plus saines ; ne mangez pas trop vite, mastiquez les aliments ; n’hésitez pas à vous rendre à la campagne, emplissez vos poumons d’air pur, etc. On ne saurait que l’approuver quand il déconseille l’alcool et le tabac. Et l’on pourrait appliquer aux tenants des « médecines naturelles » la remarque ironique que Voltaire faisait à propos des astrologues, qu’« ils ne sauraient avoir le privilège de se tromper toujours ».

Mais à côté de ces banalités, que d’affirmations inexactes ou absurdes, de contradictions, d’inconséquences, de grandes phrases creuses, de recettes saugrenues, parfois dangereuses !

Les « docteurs végétaux » apprenons-nous à la p. 41 « sont les médecins de la terre ». Suit une longue énumération des bienfaits des fruits et des légumes (toujours crus), dans un style imagé : « L’acide urique prend ses jambes à son cou à l’approche de l’oignon et du raisin... L’asthme s’évanouit devant la grenade... Le diabète détale à la vue des oignons, artichauts, betteraves, olives, huile d’olive, noisettes, noix et amandes... Les faiblesses du pancréas ne résistent pas à l’attaque de l’aubergine... La chute des cheveux s’arrête net devant le cresson... », etc. Si, ayant avalé des kilos de cresson, vous n’arrivez pas à stopper votre calvitie, Rika ne vous abandonne pas à votre sort. Du végétarisme elle passe au conseil psychologique. « Vous êtes chauve ? Soit. Dominez votre complexe, et au lieu de vous sentir infériorisé vous deviendrez irrésistible. Imitez Yul Brynner : justement parce qu’il était chauve comme un œuf, il est parvenu à séduire tes plus belles femmes de la terre ».

Il y a comme cela quatre pleines pages, qui feraient sourire si l’on ne songeait au sort des diabétiques qui se contenteraient du traitement Rika. Certes, il n’a rien de nuisible en lui-même, et les fonds d’artichaut ont effectivement leur place dans le régime des diabétiques. Mais aussi les pommes de terre, que Rika ne mentionne jamais dans son livre, car elle veut qu’on mange tous les légumes crus, ce qui est difficile pour la pomme de terre, laquelle se trouve ainsi exclue de la médecine naturelle. Mais le plus grave, c’est que beaucoup de diabétiques, comme chacun sait, ne survivent que grâce à l’administration méthodique d’insuline ou de médicaments tels que des sulfamides. Or les médicaments sont frappés d’interdit par le catéchisme rikaien. De même que la viande. La viande est une substance « morte », elle ne peut donner la vie.

« Contrairement à une opinion largement répandue » écrit Rika, « la vie ne réside pas dans le monde animal mais dans celui des végétaux. Les bêtes n’ont que leur chair morte à nous offrir. Certes, elle contient dés protides, mais des protides usés, sans compter les poisons engendrés lors de sa digestion. Les plantes, elles, sont dépourvues de matières toxiques ». Que de sottises en peu de mots On souhaite à notre auteur de ne pas pousser ses principes jusqu’à se cuisiner une ratatouille d’amanites phalloïdes ou une bonne soupe à la ciguë... Quant à l’expression « protides usés », elle a une valeur d’image à portée affective, mais aucune signification scientifique. Les protéines animales sont, par leur composition en acides aminés, bien plus proches des nôtres (car nous sommes biologiquement des animaux) que celles des poireaux. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas manger de légumes ; mais ces derniers sont généralement très pauvres (sinon tout à fait dépourvus) de plusieurs acides aminés indispensables à notre organisme. C’est pourquoi les populations qui ont un régime alimentaire exclusivement végétal sont souvent carencées et relativement débiles par rapport aux autres. Empressons-nous de reconnaître que tel ne sera pas le cas des disciples de Rika : elle leur recommande en effet les œufs et les fromages, aliments d’origine animale dont la composition est pourtant très proche de celle de la viande, cette substance « morte ». Cette contradiction trahit la véritable origine de l’interdiction portée contre la viande par les sectes végétariennes. Elle se rattache aux croyances – parfaitement respectables – des religions asiatiques qui, par respect de la vie, interdisent de tuer les animaux pour s’en nourrir. On peut adhérer ou non à cette morale. Mais c’est se moquer du monde que prétendre la justifier par un jargon pseudoscientifique.

Plus étonnant encore : si la viande est « morte », l’argile, cette substance du règne minéral, est « vivante », selon Rika. Mangez de l’argile, buvez de l’argile : avec le jus de carottes, de choux, de navets et d’autres légumes, vous guérirez tous vos maux. Le nom de ces panacées revient tout au long de l’ouvrage, comme une incantation. N’oubliez surtout pas de manger vos verdures crues : cuits, ils ne valent plus rien. Pire que la cuisson : les conserves. Les aliments en conserve, nous dit Rika, ne contiennent pas de vitamines. Affirmation sommaire qui est une preuve de plus de son ignorance (ou plutôt de l’ignorance des auteurs qui l’inspirent). Ainsi, dans les conditions actuelles de chauffage et de mise en boîte ou en bocal de verre (conserves « appertisées », les pertes en vitamine C, la plus sensible à l’action destructrice de l’air, sont, pour les jus d’agrumes, inférieures à 1 %

Les adorateurs de l’argile

L’argile mérite une mention à part. Depuis longtemps elle a pris une valeur magique pour les pratiquants des cultes naturistes. L’argile, écrit Raymond Dextrait, cité par Rika, « est une force intelligente, bienfaisante... Traitée par l’argile une plaie purulente guérit à un rythme étonnant... L’argile va où est le mal ! Utilisée en usage interne, aussi bien par voie buccale, anale ou vaginale, l’argile se dirige vers le foyer morbide et s’y fixe parfois pendant plusieurs jours pour finalement entraîner pus et sang noir dans son évacuation ». Et Rika en rajoute en expliquant : « Si l’argile se dirige là où est le mal, c’est précisément parce qu’elle est pourvue de l’intelligence de la nature ». « Elle recharge nos cellules en énergie vitale et les vivifie ».

Certaines variétés d’argile, comme l’attapulgite, sont effectivement prescrites par les gastro-entérologues comme pansement intestinal et pour traiter la diarrhée. Mais il y a loin de cette indication strictement définie, avec une posologie de petites doses, aux délires mystiques des adorateurs de l’argile, qui prétendent faire remonter leur culte aux papyrus égyptiens ou à des témoignages écrits d’anciennes tribus d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique (dixit Rika, qui ignore que les écritures maya et aztèque n’ont pas été déchiffrées... ce qui permet de leur faire dire ce qu’on veut). L’argile est une roche sédimentaire (ou résiduelle, c’est-à-dire provenant de la décomposition sur place d’autres roches) ; elle n’est pas plus « intelligente » ni « vivante » que le calcaire, par exemple. Aucune vérification expérimentale ne justifie la liste prodigieuse des maladies que, d’après notre chanteuse, on guérit par l’argile : insuffisance hépatique, gastrites, néphrites, névroses, fatigue, arthrite, migraine, grippe, angine, bronchite, rhumes, lumbago, sciatique, eczéma, mycose des ongles, abcès, varices, hémorroïdes, petites plaies, blessures, coupures, brûlures, entorses, acné, boutons et rides, séquelles opératoires... On s’étonne de ne pas trouver dans cette table des matières de dictionnaire médical (que nous avons abrégée) le mal qui répand la terreur : le cancer. Rassurons-nous : il n’est pas oublié. Il figure (p. 38), au nombre des châtiments qui menacent les mangeurs de viande, tandis que pour le combattre rien de tel que de consommer (crus, cela va de soi) de l’ail et de la betterave rouge (p. 43).

Après les légumes et l’argile, viennent les tisanes. Un chapitre où l’on espère trouver enfin un peu plus de bon sens. Car enfin, des tisanes, il arrive à tous d’en prendre, avec plaisir ou profit pour leur santé. Attention ! il ne s’agit pas ici de nos banales infusions de verveine ou de menthe, mais de « tisanothérapie ». Ne pas confondre. Et de tisanes « magiques ». Une magie d’une complexité à rendre jalouses les sorcières de Macbeth et leur chaudron. La mixture qui préservera notre peau des brûlures du soleil, des rides et du fléchissement ne comporte pas moins de dix-sept plantes diverses, chauffées durant deux heures au bain-marie dans de l’huile d’amandes douces et de l’huile de germes de blé, puis macérées pendant dix jours.

N’oublions pas, pour finir, le bain de siège dans l’eau froide, jusqu’à l’aine, qui pris chaque matin vous guérira de la déprime ; ni la posture « en chandelle » du yoga, tête au sol et pieds en l’air, qui stimule l’activité cérébrale et embellit la chevelure. Explication : « Vous n’ignorez pas que la surface de la planète est chargée de courants négatifs que nous recevons durant toute notre existence par l’intermédiaire de nos pieds, et que l’espace est porteur de courants positifs qui nous parviennent par la tête. En position inversée, et ceci pour le plus grand bien, la tête recueille les courants négatifs et les pieds les courants positifs ». Physiciens, géologues, biologistes, voilez-vous la face de honte. Vous ignorez justement l’existence de ces courants, n’ayant jamais été fichus de les détecter dans vos instruments les plus sensibles...

Comment cette salade de lieux communs du folklore naturiste, assaisonnée de niaiseries pseudo-scientifiques, a-t-elle pu connaître le destin que l’on sait ? Car le fait est là : indépendamment de la constatation numérique du tirage, il suffit d’interroger les gens autour de soi pour mesurer la popularité de l’ouvrage signé de Rika Zaraï. Les médias ne s’y sont pas trompés, qui volent comme d’ordinaire au secours du succès : interviews dans la presse et à la radio, shows de télévision où la vedette de la chanson est confrontée à des sommités du monde médical, et presque invitée à leur faire la leçon. Il y a là un trait de société, comme dirait un de nos plus illustres politiciens, qui devrait intéresser les sociologues. Présentons-leur quelques suggestions qui pourraient les aider dans leur tâche.

Nous avons déjà mentionné quelques ingrédients du cocktail Rika Zaraï. Le témoignage autobiographique, l’émotion qu’il porte, l’identification qui s’opère dans la tête du lecteur avec l’auteur du récit. Aucun exposé impersonnel de la « médecine naturelle », ou de toute autre doctrine vraie ou fausse, ne créerait cette chaleur communicative, cette adhésion affective qui fait passer le message sans que son contenu soit soumis à un examen critique.

Vient ensuite le fait que l’auteur est une vedette du spectacle. La notoriété, l’admiration qu’elle suscite rendent encore plus agréable l’identification à un tel personnage, en même temps qu’elles contribuent à sa crédibilité, à la vente du livre et à l’effet boule de neige dans les média. C’est ainsi que Jane Fonda a été embauchée pour promouvoir une méthode de culture physique, et un cow-boy de cinéma pour devenir président des États-Unis d’Amérique.

Le lecteur fasciné se trouve alors dans un état très comparable à celui des adeptes des sectes. Non seulement il supporte, mais encore il accueille la répétition, le chapelet des mêmes mots qui reviennent en obsédant refrain : carotte, choux, navets, betteraves, plantes, tisanes, pensées positives, pensées négatives... Ce n’est pas leur sens qui compte, mais les résonances qu’ils suscitent, leur correspondance avec la mystique néo-rousseauiste de la nature idéalisée. Dès lors qu’importent les contradictions, que par exemple les mérites de la vitamine C soient célébrés et deux pages plus loin l’acide ascorbique condamné, alors que ces deux termes désignent la même substance ? ou les absurdités, que par exemple le blé germé (dans un germoir à eau tiède) contienne à poids égal plus du double de magnésium et de phosphore que le grain de blé entier ? Plus fort que les transmutations d’éléments dans les réacteurs nucléaires ! L’important est d’assaisonner le discours naturiste de quelques termes qui lui donnent un goût de scientificité.

Ce langage passe d’autant mieux qu’il est toujours simple, ou plutôt simpliste. Et asséné en formules péremptoires. C’est ce qu’on pourrait appeler l’effet gourou. que Rika se voie en prophète d’une révolution planétaire, nous en trouvons la preuve dans le chapitre qu’elle intitule « Les sans-culotte de 1989 ». « L’humanité entière est en danger » y lisons-nous. « Taire ce problème, jouer à l’autruche revient à vivre sur un volcan... nous chipotons et nous nous perdons dans des bagarres secondaires, comme celle de la semaine de trente-cinq heures. ». Que faut-il donc faire ? « Cessons d’accepter la maladie comme une réalité inévitable ; refusons de vivre aux crochets de la société en l’obligeant à nous payer des dépenses médicales inconséquentes... » Et encore : « Comment peut-on nous parier sans cesse des dangers de l’atome alors que chacun des atomes de notre corps souffre de mauvaise alimentation et de manque d’oxygène ? ». La solution ? Dépolluer l’air, la mer, les rivières, développer l’approvisionnement en pains complets, légumes et fruits non traités dans les circuits de grande distribution. Car « l’amélioration générale de la santé aura des répercussions politiques gigantesques... »

L’utopie est toujours attirante. C’est le programme « n’y a qu’à ». Comme l’enfer, la « médecine naturelle » de Rika est pavée de bonnes intentions. Il s’agit de savoir où elle risque de mener ceux qui la prennent pour un évangile. Quelques médecins, exaspérés par son indigence prétentieuse, ont réagi avec une certaine violence. On les comprend d’autant mieux que Rika Zaraï, ne doutant de rien, s’est mise à donner des consultations par téléphone. La revue Santé Magazine a publié les déclarations de plusieurs de ces praticiens. On trouvera plus loin celle du professeur Jean-Pierre Bader, gastro-entérologue à l’hôpital Henri-Mondor. Nous remercions le professeur, et la revue, de nous avoir autorisés à la reproduire. On verra que le professeur Bader ne croit pas que la chanteuse ait réellement écrit « son » livre. Pour les professionnels de la chose écrite, le doute n’est pas permis : l’ouvrage, tel qu’il a été publié, a été rédigé par un « nègre ». Mais non par un médecin, comme le suppose le professeur Bader ; bien plus probablement par un professionnel de la chose écrite. C’est une technique littéraire aujourd’hui courante, et qui en elle-même n’a rien de répréhensible. Une personne qui pense avoir quelque chose à exprimer l’écrit sous une forme brute, à moins qu’elle se confie à un interlocuteur ou à un magnétophone. Cette matière première est ensuite accommodée par l’homme de métier. Le mélange habile des ingrédients rédactionnels, l’emploi des facteurs émotionnels (le human touch, comme disent les techniciens anglo-saxons de la littérature industrielle), tout dénonce, dans le livre signé de Rika Zaraï, le rôle de l’expert qui a recueilli ses premières confidences et compris l’usage fructueux qu’il en pouvait faire. Peu importe d’ailleurs : ce qui nous intéresse, ce sont les raisons du succès du livre et les effets qu’on peut en craindre (ou espérer).

Médecine naturelle ou tisanes des Borgia ?

À cet égard, il est remarquable que les mises en garde les plus vives émanent du docteur Duraffourd et du docteur Lapraz, respectivement président et secrétaire général de la société de Phytothérapie et d’Aromathérapie. Dans une « Lettre ouverte » à Rika Zaraï, que publie la revue déjà citée, ils soulignent que l’utilisation des remèdes qu’elle préconise « risque d’entraîner des dangers réels dont certains très graves », Les posologies indiquées dans son livre » sont très fortes, les compositions souvent brutales, les associations de plantes dans bien des cas hasardeuses et en contradiction les unes avec les autres ». L’affirmation de Rika qu’à chaque maladie correspond une plante « prouve une totale ignorance de la réalité biologique de l’homme et de la multiplicité des facteurs responsables de la maladie, en plus d’une méconnaissance des agents actifs qu’on fait intervenir ». Quelques exemples ? Les trois tasses de tisane concentrée de buis que Rika conseille de prendre à 15 minutes de distance « peuvent aggraver l’état du malade s’il est déjà atteint de calculs biliaires et déclencher une crise aiguë ». La prise excessive de boldo par un malade porteur de calculs biliaires « le mettra probablement aux prises avec une crise de colique hépatique ». La formule indiquée contre l’asthme inclut des plantes susceptibles de déclencher au contraire la crise ; la tisane qui doit « faire fondre à vue d’œil » est inutile et dans certains cas dangereuse... La formule prescrite contre l’aérophagie contient des plantes qui, par leur action sur l’hypophyse et les ovaires, peuvent entraîner des désordres allant jusqu’à l’apparition de tumeurs... Rika Zaraï se voit encore reprocher son ignorance d’un domaine dans lequel elle prétend trancher de façon péremptoire, quand elle confond la sciatique avec une douleur rénale ou qu’elle ne distingue pas les divers stades de la ménopause, qui diffèrent beaucoup entre eux.

Il est difficile d’imaginer un réquisitoire plus inquiétant. Souhaitons à celle qui en est l’objet qu’aucune de ses lectrices ou consultantes ne soit frappée d’un accident grave dont la cause serait identifiée : prise d’une tisane toxique (comme l’infusion de buis trop concentrée), ou contre-indiquée chez certaines patientes (dangers de l’excès de thym ou de cyprès chez des personnes menacées de glaucome) ou simplement abandon d’un traitement médical nécessaire, en faveur de quelque remède chimérique. Le signataire du présent article a personnellement connu une jeune femme qui devait décéder à l’hôpital Cochin d’un cancer du sein, après qu’elle eut renoncé à consulter des spécialistes qualifiés, pour tomber entre les mains d’un réseau de charlatans. Dans sa chambre, après sa mort, on a trouvé toute une bibliothèque d’ouvrages pseudo-médicaux, dont la fameuse « argile qui guérit ». Rika Zaraï n’est pas concernée par cette affaire, qui a eu lieu avant la parution de son livre. Sa meilleure chance pour l’avenir est que parmi ses admirateurs et admiratrices, certains (nous en connaissons) lisent son ouvrage pour le plaisir de le lire, comme une source de rêverie et de fantasmes ; quand ils se sentent vraiment malades, ils vont sagement frapper à la porte du médecin. Mais il en est d’autres, qui le prennent au sérieux. Parmi ceux-là, nul n’est garanti contre une aventure tragique comme celle qui vient d’être relatée. Et si l’affaire, cette fois, n’était pas étouffée, un problème juridique ne pourrait pas être éludé, en dépit du laxisme qui règne en la matière depuis qu’un ministre des affaires sociales s’est fait le défenseur des thérapeutiques non éprouvées et de l’exercice illégal de la médecine. Et peut-être un problème moral, pour le journal du soir qui s’est fait un coup de pub en organisant les consultations téléphoniques de Rika Zaraï.

Face au péril des pseudo-sciences – symptôme entre autres de l’angoisse de notre temps – la meilleure voie à suivre n’est d’ailleurs pas celle de la censure ou de la répression. Elle est dans l’éducation patiente du public, dans son initiation permanente à ce qu’est la science. Ainsi lui sera-t-il moins facile de croire qu’une championne du show-business (et du business tout court) puisse lui apporter des miracles en matière de santé. Quand le moteur de votre voiture ne tourne pas rond, vous n’allez pas consulter un thaumaturge, mais un mécanicien. Il est vrai qu’il y a de bons et de moins bons mécaniciens. Mais ceci est une autre histoire.

Mis en ligne le 13 juillet 2004
45348 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !