De la chanson à la médecine ou "J’irai chanter sur vos tombes"

par le Professeur J.P. Bader - SPS n° 160, mars-avril 1986

Rika Zaraï me pardonnera, j’espère, l’à peu près de mon titre. Je ne fais que suivre son exemple, quand elle écrit « Il n’y a que le foie qui sauve ».

J’ai un peu hésité avant d’écrire ces quelques lignes sur notre chanteuse, « conseillère médicale », et sur sa production : livre sur la médecine naturelle, interviews, consultations téléphoniques. Le lecteur comprendra pourquoi je ne dispose d’aucun des charmes de cette charmante artiste. Je suis un médecin, un universitaire qui enseigne aux futurs médecins l’ingrate médecine officielle et, qui plus est, un expert des médicaments et un ancien responsable de la recherche bio-médicale.

Comment défendre mon image rébarbative devant cette chanteuse capiteuse armée d’une bonne foi renversante, de branches de gui et d’olivier ?

J’ai lu son livre, et crayon à la main, les chapitres sur le foie et la constipation, qui relèvent plus spécialement de ma compétence. Cette lecture m’a vivement surpris, éveillant en moi des sentiments contradictoires que je vais essayer d’analyser. On trouve d’abord dans cet ouvrage, ce que l’on pourrait appeler un petit traité de « sciences naturelles » à la portée de tous. Vous vous souvenez certainement du livre dans lequel au lycée vous appreniez les bases élémentaires sur la respiration, la digestion, le fonctionnement des muscles, etc. De tout cela, madame Zaraï vous donne un résumé, très simplifié.

Quelques exemples :

– « La bile nous permet de digérer les graisses, désinfecte notre intestin et nous protège contre diarrhée et constipation ».

– « Le foie neutralise les poisons venus de l’intérieur et de l’extérieur, dose les hormones du sang, métabolise graisses et protides, stocke sucre et vitamines, produit des substances essentielles pour la coagulation telles que prothrombine, héparine, etc. ».

– « Après la grande tournée cellulaire, le sang chargé de déchets arrive aux intestins où il échange sa cargaison souillée contre une nourriture bonne et fraîche qui vient juste d’être digérée ».

Derrière ce petit traité de biologie pour classe élémentaire, qui, malgré ses naïvetés et ses inexactitudes, a certainement été écrit par un médecin, on voit apparaître un traité d’hygiène qui entraîne souvent mon adhésion. Bien que médecin et spécialiste, je conseille comme le confrère qui se cache derrière la plume de Madame Zaraï, à mes patients :

– Quand ils ont une hépatite virale, de ne pas prendre de médicaments, de peu manger, de beaucoup boire, de prendre des laxatifs doux, de faire baisser la température.

– Quand ils sont constipés, d’éviter les suppositoires et les lavements, ainsi que les purgatifs, de prendre des mucilages, du son, des fruits, de bien mastiquer, de faire de la marche à pied.

Mais en réalité mon accord avec l’ouvrage s’arrête là. Car, pour le reste, je suis beaucoup plus modeste que l’auteur.

Par exemple :
– Quand j’apprends que la tisane de buis a une action anti-virale...

– Que le fait de donner cette tisane, plus des cataplasmes d’oignon et de chou... guérit l’hépatite virale dans des délais records.

Je rappelle modestement aux auteurs qu’aucun moyen de contrôle du virus de l’hépatite n’est actuellement connu dans le monde et que d’ailleurs, fort heureusement, l’hépatite à virus A, la plus commune, guérit spontanément en quelques jours, ce qui s’est évidemment produit dans les cas décrits par madame Zaraï.

Et c’est là où réside le dérapage, le manque de jugement. À côté des conseils d’hygiène générale que donne le ou les souffleurs de Rika Zaraï et qui sont valables, on trouve une infinie variété d’affirmations totalement gratuites et erronées.

– Le buis guérirait l’hépatite et l’argile, la décalcification !

– La feuille de vigne accélérerait la circulation !

– La feuille de noyer tonifierait la peau, etc.

Nous abordons là le problème crucial, et bien d’actualité, de la validation des thérapeutiques. Alors que pour les médicaments et les traitements que nous enseignons aux futurs médecins, nous nous donnons un mal gigantesque pour « valider », c’est-à-dire pour vérifier que le traitement est actif, en tenant compte de la guérison spontanée des maladies, du facteur psychologique (le placebo), etc. il est une famille prolifique de médecines dites naturelles, douces, parallèles, officieuses qui ont la prétention d’échapper à un contrôle d’efficacité. Or comme je l’écrivais dans mon livre « l’Affaire Prioré », il n’y a ni médecine officielle, ni médecine parallèle, ni médecine douce, il y a seulement des traitements efficaces et utiles, d’autres inefficaces et inutiles, et enfin les dangereux, voire les mortels.

Je donnerai de la tisane de gui à une hépatite quand le « nègre » de Madame Zaraï m’apportera la preuve de son efficacité et pas uniquement parce qu’il a choisi un agent de marketing et de publicité au sourire éclatant.

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