Dossier graphologie

La graphologie est-elle une science ?

par Michel Huteau - SPS n° 295, avril 2011

Y a-t-il une relation entre l’écriture et la personnalité ? Il est légitime de se poser une telle question et pour y répondre, il suffit de mettre en œuvre une démarche scientifique tout à fait élémentaire : choisir un groupe d’individus, décrire objectivement leur écriture, décrire également objectivement leur personnalité et mesurer la corrélation entre les deux descriptions. Cette démarche peut être exploratoire (on examinera sans idées préconçues de nombreux aspects de l’écriture et de la personnalité) ou porter sur des hypothèses précises (on examinera, pour des raisons sur lesquelles on s’interroge, la relation entre un aspect de l’écriture et un aspect de la personnalité). Si les graphologues procédaient ainsi il n’y aurait pas lieu de questionner le caractère scientifique de la graphologie. Le problème est qu’ils procèdent tout autrement. Dans les manuels de graphologie, on nous présente des centaines de relations entre l’écriture et la personnalité, aucune de ces relations n’est établie par la méthode que nous venons d’indiquer.

Graphologie et graphométrie

L’étude de l’écriture spontanée des adultes ne se cantonne pas à la graphologie. Un courant de recherche véritablement scientifique et qui obtient des résultats contrôlés est celui de la graphométrie. L’objectif de la graphométrie est bien plus modeste que celui de la graphologie : il s’agit seulement de déterminer un ensemble de critères objectifs de l’écriture (comme la taille des lettres, leur inclinaison, etc.) qui permettent, si cela est possible, de conclure avec un risque d’erreur aussi faible que possible que deux écritures spontanées proviennent – ou ne proviennent pas – de la même main.

La graphométrie est parfois utilisée lors de procès par exemple, sous le terme « d’expertise en écriture », pour l’identification des écritures spontanées, ce en quoi elle est parfaitement adaptée. Il ne faut pas confondre ce domaine de recherche scientifique avec la graphologie dont les bases théoriques et empiriques sont problématiques, même s’il arrive que graphologues et graphomètres travaillent ensemble.

N. G.

Une description de l’écriture imprécise et intuitive

Pour décrire l’écriture, les graphologues procèdent en deux temps. Ils se font d’abord une impression d’ensemble et ce n’est qu’ensuite qu’ils examinent des signes (ou des configurations de signes) particuliers. Cette première étape est purement intuitive, les capacités d’analyse de l’observateur doivent être mises en veilleuse (« il faut réduire la raison au silence, écrivait Ludwig Klages, adopter une “attitude pré-rationnelle” écrivait Max Pulver) et il ne faut surtout pas établir la distance que l’on considère habituellement comme une condition de l’objectivité. L’observateur doit s’identifier à son objet »). Il s’agit, écrit Suzanne Bressard, qui présida la Société Française de Graphologie, d’une « sorte d’identification intuitive non verbale ». De cette communion résulte d’emblée une première caractérisation de l’écriture : son caractère harmonieux ou disharmonieux. Cette caractérisation est à la fois description et interprétation. On affirme aussitôt, comme si cela allait de soi, que les écritures harmonieuses témoignent de qualités positives que ne manifestent pas les écritures inharmonieuses. Pour Jules Crépieux-Jamin, dont les ouvrages publiés dans les années 1920 et 1930 servent toujours de base à la formation des graphologues, l’harmonie est « la grande marque de la supériorité » dans les domaines intellectuel, affectif, moral et de la volonté. « Toute notre théorie graphologique, écrit-il, est fondée sur la synthèse des écritures harmonieuses et inharmonieuses ». Pour Jacqueline Peugeot, qui présida aussi la Société Française de Graphologie et qui est auteur d’un manuel qui fait autorité chez les graphologues, « l’harmonie de l’écriture traduit une personnalité équilibrée, les qualités d’intelligence et d’affectivité qu’elle suppose permettent une bonne adaptation et, par conséquent, une bonne utilisation des aptitudes, à quelque niveau que ce soit ». À partir d’une simple impression, un jugement évaluatif, qui peut être lourd de conséquences, est porté sur le scripteur, et ceci sans aucun fondement.

Quelques traits fondamentaux de la personnalité étant ainsi posés, le graphologue procède alors à un examen plus attentif de l’écriture qui sera caractérisée par sa proximité à plusieurs espèces (Crépieux-Jamin en a présenté 177 d’importance inégale, l’écriture harmonieuse étant la plus importante). Pour cela différents signes seront examinés et une signification leur sera attribuée. L’examen de l’écriture n’est pas d’une grande précision. Les graphologues utilisent fréquemment la loupe mais assez peu le double-décimètre et le rapporteur. Dans les publications graphologiques les plus récentes, les travaux des sciences de l’écriture sont ignorés, on ne mentionne jamais les possibilités offertes par les tablettes graphiques ni par les logiciels d’analyse automatique de l’écriture. La notion d’étalonnage, introduite en psychologie à la fin du XIXe siècle et qui permet de caractériser une production individuelle mesurable quelconque en se référant à un groupe est totalement absente. L’écriture est souvent décrite de telle manière qu’il y a confusion entre la description proprement dite et l’interprétation, comme dans la phase initiale. L’usage de termes identiques pour décrire l’écriture et la personnalité facilite cette confusion (on a ainsi des écritures agitée, résolue, élégante, ferme, etc.).

Une interprétation fondée sur des analogies

Il existe, pour les graphologues, une « loi de l’expression » : tout état psychique tend à s’exprimer dans l’écriture par des correspondances analogiques. Cette « loi de l’expression » est bien curieuse : on ne nous dit jamais comment elle a été établie et l’on n’apporte jamais de données montrant sa validité. Voici ce qu’écrit Jacqueline Peugeot dans un éditorial de la revue de la Société Française de Graphologie (en 1980) : « La graphologie est fondée sur l’hypothèse, devenue une évidence, que le geste graphique, à la fois inconscient ou intentionnel, expressif ou impressif, est en rapport étroit avec la personnalité du scripteur. Mais les interprétations sont toujours faites à l’aide de raisonnements analogiques ou symboliques… Ces interprétations ne sont pas contrôlées statistiquement dans le concret, même si on peut les vérifier sur des scripteurs connus ».

Le raisonnement par analogie des graphologues peut être décomposé en deux temps. On établit d’abord une analogie entre une propriété du graphisme et une propriété psychologique ; par exemple entre une écriture jugée rapide et un esprit vif. Du constat que l’écriture et la personnalité ont quelque chose en commun, se ressemblent à certains points de vue, évoquent des impressions voisines, on passe à l’affirmation que les sujets qui ont produit ce graphisme possèdent la propriété psychologique qui lui est associée. Ce qui n’était qu’une hypothèse, hardie tant elle est générale et peu argumentée, devient une évidence que l’on se dispense de justifier. Il est clair que l’on peut établir des analogies entre des traits de personnalité et l’écriture et qu’il existe un symbolisme des formes et des mouvements. La véritable question, qui ne préoccupe guère les graphologues, est de savoir s’il est justifié ou non d’attribuer un trait psychologique à un scripteur parce que son graphisme évoquerait ce trait.

295_18-23_1Cette démarche analogique est omniprésente dans les ouvrages de graphologie et l’on pourrait en donner des centaines d’exemples. En voici quelques-uns tirés de deux manuels de graphologie. « Le trait flou est l’image d’une personnalité incertaine avec toute l’insécurité qui en résulte ». L’écriture fine : « Par sa légèreté, elle montre que le scripteur s’affirme avec discrétion ». « En face d’une écriture compliquée on a tout lieu de croire que le scripteur ne voit pas clair en lui ». « La mollesse de l’écriture dit la mollesse du caractère ». « La souplesse du trait dit la bonne élasticité psychique, les facultés d’adaptation ».

Parfois, la démarche est un peu différente. On donne une interprétation psychologique d’un aspect du graphisme, puis on la généralise, tout cela bien sûr sans la moindre vérification. Le sujet dont l’écriture est compacte et qui laisse peu de marge veut certainement économiser le papier, il est donc avare. C’est ainsi que l’écriture régulière indique un bon contrôle moteur, puis un bon contrôle général ; ou encore que l’écriture calligraphiée indique fidélité au modèle, puis conformisme, sens de l’effort et correction dans les rapports sociaux.

Le symbolisme des formes et des mouvements

Les formes et les mouvements peuvent avoir une signification symbolique qui permet de les mettre en relation avec des caractères psychologiques. Comme c’était le cas avec les analogies, les graphologues vont largement au-delà de ce constat et considèrent que celui qui produit telle forme ou tel mouvement possède les propriétés psychologiques évoquées par l’une et l’autre. Prenons l’exemple des angles et des courbes où les symboles sont fondés sur des analogies. Les angles correspondent à la masculinité et les courbes à la féminité. Les connotations de l’angle et de la courbe sont très étendues : pour la courbe, grâce, douceur, amabilité, imagination, nonchalance, sensualité, etc. ; pour l’angle, ardeur, énergie, gravité, sécheresse, persévérance, résistance, etc. Ces listes d’adjectifs, tirées des ouvrages de graphologie, sont quasiment identiques aux listes qui décrivent les stéréotypes masculin et féminin.

Les graphologues utilisent d’autres symboles ayant un rapport plus lointain avec les analogies. C’est ainsi qu’ils considèrent que l’écriture symbolise le moi. La grandeur de l’écriture évoque alors l’expansion du moi, d’où l’interprétation de la grandeur de l’écriture comme force du sentiment de soi. L’interprétation de l’écriture petite comme signe d’introversion est fondée sur une analogie avec les gestes : le geste retenu évoque le repli social, ceux qui écrivent petit sont donc des introvertis. « L’écriture petite signale un moi qui se fait petit » peut-on lire dans un manuel de graphologie. On nous explique aussi, pour prendre un second exemple, que les lettres symbolisent des idées et que les idées s’enchaînent pour former des discours de la même manière que les lettres s’enchaînent pour former des mots. D’où l’idée que les lettres liées sont le fait d’esprits logiques tandis que les lettres non liées seraient produites par des esprits imaginatifs…

Le symbolisme de l’espace

295_18-23_2Les graphologues attribuent une grande importance au symbolisme de l’espace organisé autour des oppositions haut/bas et gauche/droite. En haut, nous avons l’idéalisme avec l’intellectualisation, l’imagination, l’éthique, les sentiments religieux, tandis qu’en bas nous avons le matérialisme avec le sens pratique, l’esprit terre à terre, les instincts, la vie sexuelle, les activités physiques. La gauche indique le passé avec l’introversion et l’égocentrisme tandis que la droite indique l’avenir, l’extraversion et l’ouverture aux autres. Le symbolisme de l’espace s’applique à tous les aspects de l’écriture : répartition de la masse écrite dans la page, position de la signature, importance des marges, orientation des lignes, grandeurs respectives des lettres dans le mot, grandeurs respectives des diverses parties des lettres… C’est ainsi que ceux dont l’écriture penche à gauche sont introvertis et égoïstes, ou encore que de grandes hampes sont un indice de spiritualité tandis que de grands jambages sont signe de sensualité.

Psychologie et graphologie

On voit que la manière de procéder des graphologues n’a rien de scientifique. Elle correspond à un mode de pensée primitif qui n’a rien de rationnel et qui rejette toute approche empirique. Les interprétations sont tellement évidentes qu’il n’y a pas lieu de les vérifier. Ce mode de pensée interdit tout progrès et, de fait, on serait bien en peine de trouver quelque chose de nouveau dans la graphologie depuis un siècle. Au début du XXe siècle, les psychologues qui ont fondé la psychologie moderne – Edouard Toulouse, Alfred Binet, Pierre Janet – étaient très bien disposés vis-à-vis de la graphologie (Janet a même présidé la Société de Graphologie). Ils étaient persuadés que la graphologie pouvait nous renseigner sur la personnalité mais ils n’adhéraient pas pour autant au discours des graphologues et à leur multitude d’interprétations. Ils leur demandaient d’être patients car une science, disaient-ils, ne se construit que pas à pas, de se méfier des idées reçues et de la psychologie populaire et ils leur rappelaient le B.A.-BA de la méthode scientifique. Ces injonctions n’ont eu aucun effet. Les rares tentatives de donner à la graphologie un statut scientifique ont vite avorté. La masse des graphologues et les représentants de leurs organisations ont toujours été hostiles à une description objective de l’écriture et à la mesure de ses caractères (la graphométrie), condition pourtant nécessaire à l’examen d’éventuelles relations entre écriture et personnalité. Dans ces conditions les psychologues se sont progressivement désintéressés de la graphologie. À l’heure actuelle, la collaboration entre graphologues et psychologues est inexistante.

Références

Bressard S., Graphologie, Paris, Masson, 1998.
Dumont D., Les bases techniques de la graphologie, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1994.
Huteau M., Écriture et personnalité, approche critique de la graphologie, Paris, Dunod, 2004.
Peugeot J. Lombard A., de Noblens M., Manuel de graphologie, Paris, Masson, 1990.

La graphologie dans les entretiens d’embauche

Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale, écrivait l’an dernier pour rue 89 un article au titre explicite de « Il faut virer la graphologie des entretiens d’embauche ». Il y explique le succès immérité de la graphologie chez les recruteurs par l’effet Forer (ou effet Barnum) :
« Comment expliquer que, malgré l’absence de preuves de sa validité, la graphologie conserve une telle place ? Selon Thomas Boyce, de l’université du Nevada, et Scott Gellern, de l’institut polytechnique de Virginie, on peut comprendre cette perdurance de la graphologie en dépit des infirmations par ce que l’on appelle “l’effet Forer”, phénomène induisant toute personne à accepter une vague description de la personnalité comme s’appliquant spécifiquement à elle-même (on parle aussi d’effet Barnum, du nom du célèbre directeur de cirque et organisateur de spectacles américain).

295_18-23_3Dans une étude, après avoir fait passer un questionnaire évaluant l’adhésion à la graphologie, ces auteurs se sont présentés comme des experts en graphologie et ont demandé à des sujets d’écrire sur une feuille blanche en anglais « le rapide renard brun saute par-dessus le chien paresseux », expliquant que cette phrase contenait toutes les lettres de l’alphabet anglais1. Les participants signaient ensuite à quatre reprises la feuille de papier, trois fois au recto et une dernière fois, lentement, au verso. […] »

Quelques jours plus tard, chaque participant à l’étude recevait son « diagnostic graphologique personnalisé ». En réalité, tous les diagnostics étaient identiques. L’étude a montré que l’adhésion des sujets à la graphologie se trouvait augmentée à l’issue de l’expérience.

Laurent Bégué conclut en soulignant que l’utilisation de la graphologie « doit être tenue pour injustifiée et contraire à la loi française sur le recrutement et les libertés individuelles votée en 1992 (loi Aubry), selon laquelle tout candidat à un emploi doit être soumis à des méthodes “pertinentes au regard de la finalité poursuivie”  ».

N.G.

1 The quick brown fox jumps over the lazy dog.

Mis en ligne le 9 août 2011
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