René Girard - Un allumé qui se prend pour un phare

René Pommier. Éditions Kimé, 2010, 134 pages, 17 €

Note de lecture de Jacques Van Rillaer - SPS n° 295, avril 2011

295_93-101_2René Girard est un ancien élève de l’École des Chartes, devenu un philosophe et anthropologue de renom. Un de ses principaux livres s’intitule Des choses cachées depuis la fondation du monde, ce qui traduit sa conviction d’avoir fait des découvertes pour le moins originales.

René Pommier fait une analyse caustique des principales affirmations de Girard. Il est ancien élève de l’École Normale Supérieure et docteur ès-lettres. Il a enseigné la littérature française du XVIIe siècle à l’université de Paris-Sorbonne. C’est un extraordinaire polémiste, qui ose s’attaquer à des vedettes de l’intelligentsia, comme Roland Barthes et Freud. Bien que ses critiques aillent à contre-courant d’une série de penseurs à la mode, il a été honoré de récompenses prestigieuses : le prix de la critique de l’Académie française pour son ouvrage Assez décodé !, le prix Joseph Saillet de l’Académie des Sciences morales et politiques pour Sigmund est fou et Freud a tout faux. Remarques sur la théorie freudienne du rêve1, le prix Alfred Verdaguer de l’Institut pour l’ensemble de son œuvre.

La méthode de Pommier pour démonter les thèses de Girard est simple : il met face à face les élucubrations de Girard et les textes qui lui servent de démonstration (Girard, anthropologue en chambre, ne travaille que sur des textes : principalement des romans, la Bible et des tragédies grecques). À chaque fois, on est sidéré du degré auquel Girard extrapole, transforme, invente des éléments et passe sous silence tous ceux qui invalident son interprétation.

Le principe de Girard est celui de la Nouvelle Critique : les auteurs ne comprennent pas le véritable sens de leurs propres œuvres, ce privilège étant réservé aux tenants de ladite Nouvelle Critique. Cela lui permet d’affirmer par exemple que l’œuvre de Heidegger devient « parfaitement claire » à la lumière de l’ethnologie telle que lui, René Girard, l’a élaborée, ou encore que lui, René Girard, est le premier à avoir compris le sens « profond » des Évangiles. Les rapports humains, dit-il, s’y « ramènent en dernière analyse, à un seul et même facteur, le mimétisme » (Le Bouc émissaire, p. 243). Contrairement à la doctrine chrétienne traditionnelle, la passion et la mort du Christ n’auraient rien à voir avec le rachat pour le péché originel, elles ne seraient que l’effet du mimétisme et de la contagion de la violence : « Les Évangiles, écrit Girard, s’efforcent d’attirer notre attention sur la force prodigieuse de ce mimétisme, mais c’est en pure perte, aussi bien auprès des chrétiens que de leurs adversaires » (ibidem, p. 44).

Une des thèses essentielles de Girard est que l’amour spontané est « une illusion romantique ». Nous désirons des objets, dit-il, seulement parce qu’ils sont déjà désirés par d’autres. Sans doute arrive-t-il régulièrement que quelqu’un tombe amoureux d’un être déjà aimé par un autre, mais selon Girard c’est le cas de tous ceux qui tombent amoureux. Pommier a beau jeu de montrer que Girard n’a pas découvert la loi générale de l’éclosion du désir chez l’être humain. Il démontre également que plusieurs des illustrations avancées par Girard pour sa thèse sont tirées par les cheveux ou hautement fantaisistes.

Une autre affirmation typiquement girardienne est que la violence est omniprésente dans la société et que les hommes, partout et depuis toujours, tentent de canaliser la violence par le sacrifice sanglant d’un bouc émissaire (l’exemple par excellence étant le Christ). Pommier n’a aucune difficulté à se référer à des anthropologues de terrain et à des historiens des religions pour infirmer la portée universelle de cette thèse. Faut-il rappeler que les sacrifices sont avant tout des offrandes à des divinités en vue d’apaiser leur colère ou d’obtenir leurs faveurs ? En un mot, on retrouve chez Girard un défaut, poussé à l’extrême, qui caractérise bon nombre de philosophes : la généralisation abusive et même délirante de quelques idées.

Lorsque Girard est entré à l’Académie française, Michel Serres l’a qualifié de « nouveau Darwin des Sciences humaines ». Pour l’historien Pierre Chaunu, Girard est l’« Albert Einstein des sciences de l’homme ». Un des principaux intérêts de l’étude de Pommier est de montrer à quel point le peuple des intellectuels dans le vent peut se laisser berner par des « Empereurs » de la pensée qui sont tout nus. Le conte d’Andersen – Les Habits neufs de l’Empereur – devrait être médité dans tous les départements de philosophie, de Lettres et de Sciences humaines.

1 Voir le compte rendu dans SPS n° 282 (2008) p. 55.

Mis en ligne le 7 septembre 2011
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