La science telle qu’elle se fait

De l’usage des métaphores en sciences

par Guillaume Lecointre - SPS n° 295, avril 2011

Pierre-Henri Gouyon et Marc- André Sélosse (Pour La Science n° 399, p. 14) plaident pour une « vision unifiée du vivant » qui justifierait en Biologie l’emploi de termes issus du vocabulaire courant, tels que « gène égoïste » ou « stratégie tricheuse » d’une espèce, sans quoi nous encourrions le risque d’une surenchère de mots nouveaux et d’une dissociation maintenue entre les humains et les processus naturels, qualifiée par eux d’une « forme d’anthropocentrisme ». Cette question mérite qu’on s’y arrête parce qu’elle est au coeur de la compréhension qu’a le public de la Biologie et de l’enseignement de celle-ci. Leur plaidoyer élude la vraie question. Pour savoir si les métaphores telles que « stratégie adaptative », « honnêteté » ou « tromperie » sont légitimes ou pas en Biologie, il faut examiner les processus sous-jacents : sont-ils les mêmes ?

Les métaphores biologiques procèdent par analogie. Une analogie est une ressemblance de rapports. Supposons qu’un mécanisme A permette d’expliquer les relations entre les entités a, a’ et a’’. Par ailleurs, il se trouve que les rapports entre les entités b, b’ et b’’ressemblent à ceux qu’entretiennent a, a’ et a’’. Le mécanisme A est alors transposé métaphoriquement pour suggérer une explication des relations entre b, b’ et b’’, et cette transposition sert de justification pour supposer l’existence d’un mécanisme B similaire à A.

Le problème, c’est que l’analogie ne justifie jamais que la transposition de A sur b, b’ et b’’ soit adéquate, et ne peut alors pas avoir valeur de démonstration. Elle ne peut qu’être suggestive. Dès lors, une métaphore analogique sera légitime en tant que métaphore explicative si et seulement si, par coup de chance, le mécanisme B est vraiment le même que le mécanisme A. Car B ne provient pas d’une analyse approfondie des rapports entre b, b’ et b’’, mais de sa seule ressemblance avec A.

La métaphore analogique ne sera jamais autre chose qu’une superposition d’images destinée à suggérer des mécanismes similaires à deux phénomènes indépendants, ou à remporter l’assentiment. Elle restera dépourvue de valeur explicative. Si, par chance, il se trouve que l’on puisse démontrer que les mécanismes sont vraiment les mêmes, alors l’analogie se trouve être un bon moyen pédagogique. Dans ce cas seulement, le même mot peut et doit être gardé pour désigner le mécanisme commun. Sinon, l’usage d’un mot commun est pire que l’usage de mots différents, car au nom d’un rapprochement entre l’homme et la nature, nous laisserions le mot commun nous tromper, au moins potentiellement, sur ce qui rapproche vraiment de l’homme.

En ne rapprochant l’homme de la nature qu’analogiquement, nous reviendrions à des raisonnements pré-scientifiques. Or, nous sommes en droit de douter que ce que nous appelons « stratégie » chez un humain (il suffit de regarder un dictionnaire) corresponde, dans le processus même désigné par ce nom, à une stratégie adaptative d’une population ou d’une espèce. Sans entrer dans le détail, l’une des différences majeures est que la première est prospective, la seconde n’ayant un caractère prospectif apparent qu’à la lumière d’une reconstitution rétrospective. Cette métaphore, parmi d’autres, est vraiment trompeuse.

Enfin, il ne faut pas craindre les mots nouveaux, si ceux-ci sont justifiés. C’est précisément le rôle des sciences que de donner accès rationnellement à une foule d’objets et de mécanismes qui échappent à nos sens communs, et donc pour lesquels nous n’avons pas de mots disponibles dans la langue vernaculaire.

Notre pensée ne peut être précise qu’avec des mots précis, et cette précision a plus de valeur pour les scientifiques que l’évitement d’un éventuel « encombrement ». C’est en gagnant cette précision que l’homme se rattachera de la manière la plus exacte au reste du vivant.

Mis en ligne le 27 septembre 2011
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