Arguments pseudo-scientifiques pour justifier un saccage

par Louis-Marie Houdebine - SPS n° 292, octobre 2010

« La manipulation génétique ne modifie pas que le porte-greffe mais l’ensemble de la vigne cultivée, le raisin et le vin. » (Les textes en gras sont de Guy Kastler) Guy Kastler évoque d’abord le transgène du porte-greffe qui serait transféré dans le greffon, et ensuite la transmission des « produits du transgène du porte-greffe » au greffon, c’est-à- dire des ARNm, des protéines et des siRNA, qui ne sont pas des gènes et donc pas des transgènes. Cette dernière transmission n’est en rien surprenante puisque le portegreffe nourrit le greffon. Mais il ne s’agit plus du tout de modification génétique de la vigne elle-même. En ce qui concerne la première transmission évoquée, il est très improbable que le transgène soit excisé du génome du porte-greffe et transféré dans les cellules du greffon. Ce qui est concevable en revanche, c’est qu’au site de la greffe et au moment de la greffe, des cellules se détachent du porte-greffe et s’implantent dans le greffon. Cela conduirait à la formation d’une chimère (organisme qui possèderait les deux génotypes, celui de la vigne et celui du porte-greffe) : le greffon pourrait contenir quelques cellules du porte-greffe dans plusieurs de ses organes.

Si ce phénomène était intense, tous les arbres fruitiers, mais aussi la vigne, les rosiers et bien d’autres, issus de greffes seraient des chimères. Si le chimérisme était à un degré élevé, toutes les vignes greffées seraient plus ou moins phénotypiquement semblables puisque les variétés de porte-greffes sont moins nombreuses que les variétés de greffons. Si tel était le cas, les plantes greffées n’auraient aucun succès. Le porte-greffe n’intervient donc génétiquement au mieux que très marginalement sur les fruits portés par les greffons.

Mais supposons le passage de gènes du porte-greffe vers le greffon, il faut alors considérer que tous les gènes du porte-greffe sont transférés. On imagine mal, en effet, ce qui ferait que seul le transgène soit transmis, et aucun des autres gènes. Et il faut alors probablement considérer que le transgène, puisque c’est un transgène, a un pouvoir magique, dans ce cas maléfique, puisqu’il apporte à la plante une impureté coupable, même à l’état de trace, que n’apportent pas les autres gènes. Pour savoir si un transfert de gènes a lieu entre le porte-greffe et son greffon, il suffit de comparer les gènes des deux compartiments, indépendamment de toute modification génétique. Il ne semble pas que cette question ait beaucoup tracassé les sélectionneurs tant il est évident que le caractère phénotypique d’une plante greffée est bien celui du greffon et non celui du porte-greffe.

Le plus étrange est peut-être que les auteurs des deux articles que cite Guy Kastler concluent sans ambiguïté qu’il n’y a aucune modification génétique des greffons. Pourquoi alors une telle erreur ?

« Toute insertion par transgénèse provoque des réarrangements non intentionnels du génome ou de ses relations avec son environnement (épigénétique), générant des effets non intentionnels pouvant passer inaperçus. »

Cela n’est pas exact. Dans la majorité des cas, l’addition de gènes en soi ne perturbe pas l’organisme receveur. Les dizaines de millions de plantes, de souris, et autres transgéniques sont là pour le montrer. Dans certains cas, en effet, l’intégration d’un gène étranger induit des recombinaisons locales du génome de l’hôte. Elles sont relativement modestes comparées à celles qui ont lieu spontanément lors de la reproduction sexuée. Des examens récents ont montré que certaines variétés de maïs couramment cultivées ont 40 % d’ADN en plus que les autres. Et elles ne sont pas phénotypiquement particulièrement différentes des autres. Le tri des plantes génétiquement modifiées élimine les individus anormaux ou divergents, comme cela se fait systématiquement lors de la sélection classique. Une comparaison systématique du transcriptome et du protéome (ensemble des ARN messager et des protéines issus de l’expression d’une partie du génome) de variétés de plantes OGM avec celui de la plante de référence non génétiquement modifiée, ainsi qu’avec celui de variétés commerciales, a montré sans ambiguïté que les différences entre OGM et variété de référence étaient à peine décelables, mais qu’elles étaient nettes entre les différentes variétés commerciales non génétiquement modifiés. Si les bouleversements des génomes annoncés avaient lieu, les phénotypes, les transcriptomes et les protéomes des plantes OGM seraient nettement différents de ceux des variétés de référence.

« La manipulation génétique du porte-greffe de l’INRA de Colmar engendre des risques de recombinaison virale particulièrement importants »

Des recombinaisons entre virus de la même espèce peuvent en principe avoir lieu. Cela est peu probable dans le cas présent car, par définition, la vigne OGM ne porte pas ou très peu de virus puisqu’elle n’est plus infectée. Ce fait a été étudié dans ce cas très précisément (Emmanuelle Vigne et al Transgenic Research 13 : 165–179, 2004). La même stratégie a été appliquée à grande échelle, avec un grand succès et sans effet secondaire néfaste, pour éradiquer un virus qui décimait les papayers à Hawaï.

Derrière le saccage de vignes à l’INRA, la « biodynamie »

Jean-Pierre Frick est viticulteur en Alsace. Il a participé au saccage de la vigne de Colmar. Membre de la commission viticulture de l’Organisation professionnelle de l’Agriculture biologique en Alsace (OPABA), il justifie également l’opération, mais utilise des arguments différents de ceux de Guy Kastler.

Pour le viticulteur « faucheur volontaire », le court-noué est un « problème mineur », et a même un intérêt : en faisant baisser la production, il ferait « augmenter la qualité »1. La recherche publique s’égare donc en voulant éliminer le court-noué ! Jean-Pierre Frick suggère que l’INRA s’intéresse à d’autres sujets, et en particulier à « l’interaction entre les rythmes planétaires et certains phénomènes de parasitisme »2

D’ailleurs, lui-même, sur son exploitation, a mis en œuvre la « biodynamie selon la méthode de Rudolf Steiner » qui « introduit deux aspects complémentaires, l’utilisation des préparats et l’influence des planètes ». Cité par les Dernières Nouvelles d’Alsace, Jean-Pierre Frick précise : « Les préparats ne jouent pas sur la quantité. On n’utilise que 100 grammes de bouse de corne à l’hectare et seulement 4 grammes de silice de corne. Ils agissent comme un médicament homéopathique et apportent des informations pour stimuler les fonctions momentanément affaiblies », Quant aux planètes, Jean-Pierre Frick concède : « ce sont des rythmes complexes qui me dépassent, mais j’essaie de travailler de concert avec l’influence des constellations plutôt qu’en opposition ».

On se demande bien pourquoi l’INRA se lance dans des programmes compliqués sur le génome, quand il suffirait d’embaucher un astrologue. En tout cas, il fallait bien détruire ces vignes, pour éviter que l’agence de recherche publique ne s’enfonce davantage dans la mauvaise voie !

Le viticulteur, qui a ainsi détruit les plans de vigne expérimentaux, a des idées sur d’autres domaines de recherche. Par exemple, à propos des thérapies anticancéreuses, il suggère de se tourner vers les découvertes de Mirko Beljanski ou du Docteur Hamer3, « harcelés jusqu’à l’épuisement » par leurs détracteurs, car leurs méthodes « sont non récupérables par le tiroir caisse des firmes pharmaco-chimiques ». Rappelons que la « biologie totale » du docteur Hamer est une doctrine à prétention thérapeutique4 qui affirme que toutes les affections sont des manifestations physiques et biologiques de conflits psychiques, et qu’il n’est plus besoin de médicaments, de chimiothérapie ou d’autres interventions pour guérir, par exemple, d’un cancer. Il faut juste trouver la cause psychologique du mal. Le « harcèlement » évoqué par Jean-Pierre Frick n’est autre qu’une interdiction d’exercer en Allemagne, une condamnation à trois ans d’emprisonnement en France, pour escroquerie et complicité d’exercice illégal de la médecine.

J-P.K

1 http://www.passerelleco.info/articl... (consulté le 10 septembre 2010)

2 Les Dernières nouvelles d’Alsace, 5 septembre 2010.

3 http://www.ecobiorouffach.org/Image....

4 Voir La biologie totale, SPS n° 274, octobre 2006.

Mis en ligne le 13 mars 2011
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