La nature : c’est ce qu’on a inventé de mieux après les OGM !

par Béatrice de Reynal et Valérie Godefroy - SPS n° 292, octobre 2010

C’est bien connu ! En temps de crise, les consommateurs se replient dans leur nid (c’est ce que nous, professionnels, nommons le « nesting »), ce qui se traduit par une consommation égoïste (moi d’abord), et recentrée sur son « back yard », son petit jardin, quoi !

Mais attention : au fond du jardin, les loups rôdent !

Contre la crise, la terre !

Rien de plus rassurant quand l’environnement tangue, que de poser deux gros sabots sur la terre ferme. Aux bruits du JT20 (journal télévisé de 20 h), se faisant l’écho de toutes sortes de calamités (chômage, pénurie, pauvreté…), la meilleure arme reste bien d’avoir les pieds sur terre et dans le nid : le « cocooning » refait surface et on ne pense plus qu’à soi et ses très proches. Et pour eux, rien n’est plus sûr que la nature.

À nous les produits naturels, car tout ce qui est naturel est forcément sain, quand le surnaturel (le synthétique), est fatalement néfaste. Et c’est encore plus vrai pour le végétal, toujours bénéfique, et qui prévaut bien largement sur l’animal, toujours jugé maléfique. Ainsi, une plante sera forcément « bonne » pour la santé quand un morceau de viande ou de poisson laissera toujours des doutes. Stevia, cette plante aux propriétés édulcorantes aujourd’hui autorisée en Europe, est forcément bonne pour la santé alors que l’aspartame nous empoisonne au profit de multinationales !

C’est oublier que l’aspartame est la substance alimentaire qui a été la plus étudiée, et celle qui est aujourd’hui la plus documentée : à ce jour, aucune donnée publiée ne permet de lui faire un reproche dans les conditions consommées… Des études aussi poussées et rigoureuses ne sauraient avoir les mêmes conclusions si elles étudiaient le sucre, le sel ou le beurre !

Néanmoins, on ne peut aller contre une idée reçue, surtout lorsqu’elle est ancrée dans les croyances populaires… Inutile de le dire ou même de l’écrire. D’ailleurs, en écrivant ces lignes, nous savons déjà que certains d’entre vous diront « elles ont tort ! », préférant vos doutes à la science, vous continuerez de penser que l’artificiel est forcément moins bon pour votre nature. Et c’est comme ça – nous le savons – que cet article va provoquer une volée d’électrons libres accusateurs et autant de méchantes remarques acides ou vinaigrées sur ma non-compétence nutritionnelle qui s’aligneront sur mon blog… Mais la clairvoyance scientifique n’a que faire de ces aléas.

Sachez que les poisons les plus efficaces sont végétaux ou microbiens. Une demi-tasse de nicotine pure suffit à tuer des milliers de personnes. Sachez que bien des plantes sont toxiques, très toxiques ou vénéneuses et qu’il n’y a pas autant de candidats dans le monde animal.

Enfin, la nature est cruelle, sans vergogne, parfois même sans stratégie et préfère parfois tuer son porteur plutôt que de survivre avec lui.

Vous êtes prévenus.

292_14-19C’est sûr, une bonne Amanite Phalloïde, totalement naturelle, ça enlève tous les maux, d’un coup ! Sans rire, on ne compte plus le nombre de méthodes inspirées de recettes chinoises, traditionnelles, de grand-mère… loin d’être scientifiquement vérifiées… Naturopathie, homéopathie, aromathérapie, oligothérapie… Tous ces régimes naturels à base de plantes nous font rêver ! Prenons par exemple le vinaigre de cidre : il serait efficace contre la migraine, le stress, les maux de gorge, le rhume, les démangeaisons, les douleurs musculaires, les inflammations, l’arthrose, les coups de soleil, les maladies de la peau, les troubles digestifs, la cellulite… et j’en oublie sûrement ! In-cro-yable, non ?...

Quant à ces « médecins » (nous mettons des guillemets car ils sont sûrement radiés maintenant du conseil de l’ordre !) qui font de l’or en vantant les produits naturels qu’ils vendent… Où qu’ils publient, ils sont remarquablement malhonnêtes. À conseiller tels aliments qui soignent, ils tombent dans le charlatanisme le plus vil. Aucun aliment ne vous soignera. Seule une façon de manger peut vous épargner quelques maux.

Tendance « naturalité » !

Mais revenons à nos tendances et à ce petit jardin dont il était poétiquement question plus haut.

Ce petit jardin peut être indifféremment celui de sa grand-mère, celui de la marchande des 4 saisons, celui du terroir, le sien ou celui des autres... À nous donc le « naturel », le « terrien », le terrestre… Tous les produits de terroir sont à la mode, même exotiques. À vous l’huile d’argan marocaine, le sirop d’agave mexicaine, la canneberge canadienne, la baie goji de l’Himalaya, et le Cassis de Dijon ! Tout ceci est vraiment le top du top, et, en les choisissant, vous faites forcément partie de l’élite.

Mais ce creuset est aussi un paradis pour le Bio ! Un terreau formidable pour des affaires en or. Certains l’ont bien compris. Car si cette période particulière fait le lit des « petits producteurs qui livrent à domicile le panier du potager », d’autres profitent du filon et surfent sur la vague verte. Confondant BIO, naturel, et « sans artifice », le consommateur aura du mal à discerner le vrai du faux.

Voici le résultat d’une étude intéressante publiée par Judgment and Decision Making1 : les mentions « Bio » des emballages entraîneraient les consommateurs à manger plus, à faire moins d’exercice… Les auteurs – Université de Michigan – prennent pour hypothèse que la généralisation des allégations santé pourrait induire l’idée que les produits BIO soient moins caloriques que les autres…

Cette agglomération des bienfaits pour la santé ne date pas d’hier !

De nos jours, on s’alimente comme on s’habille : tout est une question de tendances et de saisons ! On se précipite sur le naturel, le Bio… parce que ça nous fait du bien. Nos grands-mères, en secret, pensent : « tout cela est-il bien raisonnable ? »

Naturel, Bio, naturellement Bio… tout mais pas industriel !

Industriel, artificiel, synthétique, chimique, additifs, colorants, conservateurs, E502… NON ! « Je veux du goût, du vrai ! »… J’explore les rayons du supermarché… Finalement rien de tel que de revenir aux basiques : du pain, du vin et du fromage ! Pas d’artificiel, que du naturel !

Ah oui ?... Mais pour que le pain tel que nous le connaissons existe, n’a-t-il pas fallu que la main de l’Homme y mette son grain de sel ? N’a-t-il pas fallu qu’il apprenne à apprivoiser le blé pour en faire une pâte lisse puis qu’il découvre qu’avec l’ajout d’un peu de pâte de la veille, celle-ci gonfle au repos et fournit un mets divin, moelleux et aérien à l’intérieur, croustillant à l’extérieur ? N’a-t-il pas fallu que même Pasteur s’en mêle en comprenant que c’était grâce à l’ensemencement d’une moisissure que cette réaction étrange se produisait ?... N’a-t-il pas fallu y ajouter de la farine de soja, de l’acide ascorbique ? Divers additifs que l’on nomme pudiquement « améliorants » ? Alors, le bon pain de votre boulangère ne serait-il pas finalement un bon exemple d’aliment artificiel ? Et les champs de blé que l’on voit s’étendre à l’infini, ne sont-ils pas vraiment surnaturels, sans même un coquelicot ici ou là pour rompre la monotonie laissée par les désherbants ?

Quant au vin et au fromage, vous pouvez aisément imaginer un argumentaire similaire2… Naturels, vraiment ? Vivement les OGM. Eux, au moins, n’ont pas besoin de pesticide !

Mais alors, que peut-on qualifier de « naturel » ?

Bien des produits de l’industrie agroalimentaire affichent de façon ostentatoire la mention « Naturel »… Le sont-ils vraiment ? Dans de nombreux pays, la loi est très permissive à ce sujet et il n’existe pas de définition légale du mot « naturel ». Ainsi, certains industriels s’en donnent à cœur joie pour nous servir de l’authentique « naturel », bourré de composés synthétiques ! En effet, il n’y a pas de distinction légale entre certains composés alimentaires naturels et leur copie synthétique…

Mais qu’importe que ce soit naturel si c’est un conglomérat de graisses, de sucre, de sel, d’acides gras trans !

À ce stade, vous commencez peut-être à avoir des doutes sur le contenu de votre prochain caddie… Qu’à cela ne tienne, si on ne peut pas se fier au naturel pour rester en bonne santé, prenons du Bio… Logique, non ?

Vous le savez, vous, que les produits certifiés « Bio » respectent un cahier des charges bien établi ? Bon, d’accord, il faut se méfier des étiquettes mais tout de même, il y a des études scientifiques – et ça, vous l’avez lu dans un journal ! – qui montreraient que les produits Bio sont meilleurs pour la santé ! Mais il y a aussi des études scientifiques qui montrent que la majorité des étudiants américains pensent que des biscuits, simplement parce qu’ils portent la mention « Bio », sont moins caloriques que les autres… pourtant leurs yeux, qui ont très bien lu B-I-O, auraient également pu observer que les valeurs énergétiques indiquées sur les 2 paquets de biscuits de même variété (un Bio et un non-Bio) étaient rigoureusement les mêmes ! Ah… ces Américains !...

Mais revenons-en à vos fameuses études scientifiques !

Face à la montée des revues publiées par des associations de l’agriculture biologique insistant sur la nette supériorité nutritionnelle des aliments AB, Léon Guéguen et Gérard Pascal ont tenu à réactualiser un rapport de l’AFSSA datant de 2003, qui affirmait que les différences en termes de valeurs nutritionnelles entre produits de l’agriculture biologique (AB) et produits de l’agriculture conventionnelle (AC) étaient très faibles et n’avaient de toute façon aucune influence sur la santé dans le cadre d’un régime alimentaire global. L’examen d’un grand nombre de publications leur a permis de confirmer ce qui avait été avancé précédemment par l’AFSSA. Qu’il s’agisse de la teneur en glucides, en minéraux et oligoéléments ou en vitamines, il n’y a pas de différence marquante entre AB et AC. Seules des teneurs plus élevées en vitamine C et en microconstituants antioxydants (tels que les polyphénols) dans les fruits et légumes AB ont été mises en évidence par un grand nombre d’études mais aucun effet n’a été démontré sur le statut antioxydant sanguin. La tendance à une teneur plus élevée en magnésium en AB n’a, quant à elle, pas été confirmée. Par ailleurs, une plus faible teneur en protéines des céréales AB, susceptible de nuire à la valeur boulangère du blé, a été mentionnée et confirmée à de multiples reprises dans des revues systématiques. Certes, on peut toujours reprocher aux fruits et légumes de l’AC d’avoir des teneurs plus élevées en nitrates que ceux de l’AB (75 % de plus en moyenne) mais la toxicité de ces substances a été remise en cause, notamment par l’EFSA (European Food Safety Authority), et la grande majorité des produits de l’AC respectent de toute façon les seuils imposés de nitrates pour éviter toute nocivité.

Voilà pour le quart d’heure de pause scientifique, qui, nous l’espérons, vous aura convaincus !

En résumé, si votre objectif est de vous maintenir en bonne santé voire même de vous guérir, n’hésitez plus entre naturel et Bio… Ces deux « labels » sont équivalents du point de vue de la santé : ils n’ont aucun effet ! Nous vous sentons légèrement dépités… « Notre époque est terrible… On ne peut plus faire confiance à personne et on ne sait plus quoi manger ! Tout est cancérigène ! Puisque c’est comme ça, j’arrête de manger ! »… Ah ? Un petit régime ? Vous voulez que nous vous en parlions ?

1 « The “organic” path to obesity ? Organic claims influence calorie judgments and exercise recommendations ». Jonathon P. Schuldt and Norbert Schwarz, Department of Psychology, University ofMichigan – Judgment and Decision Making, Vol. 5, No. 3, Juin 2010, pp. 144–150

2 Voir « Aliments naturels et artificiels », Ernest Kahane, SPS n° 283.

Mis en ligne le 16 février 2011
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