Expérience paranormale, résultats normaux

La sensation d’être observé

Nicolas Gauvrit - SPS n° 291, juillet 2010

291_80-83_1PES : Selon certains, acronyme de « Perception Extra-Sensorielle ». Pour d’autres, acronyme de « Perception Extrêmement Subjective ».

Ancien biologiste, Rupert Sheldrake s’intéresse depuis les années 1980 à la parapsychologie. Il est connu pour son invention des « champs morphiques » – déjà évoqués dans SPS1 – et ses nombreuses publications relatant des expériences sur différents pouvoirs paranormaux que nous serions nombreux à posséder2 Plusieurs de ses articles portent sur la sensation d’être observé3 : selon Rupert Sheldrake, la vision n’est pas une perception à sens unique, et nous serions capables de sentir le regard que quelqu’un nous porte dans le dos (typiquement la nuque), y compris au travers d’un système vidéo. D’ailleurs, n’avons-nous pas tous ressenti cette étrange sensation que quelqu’un nous observait dans le métro et n’avons nous point constaté en nous retournant qu’effectivement nous n’y étions pas seuls ? Ainsi parlait Sheldrake.

Les premières expériences de Sheldrake sur la question furent totalement démontées lorsqu’on mit à jour plusieurs erreurs méthodologiques et statistiques profondes4 invalidant totalement la « démonstration ». Sheldrake refit des expériences tenant compte d’une partie – mais une partie seulement – des remarques critiques qui lui étaient faites. De nouvelles critiques entraînèrent de nouvelles réponses, et le cercle infernal semble aujourd’hui sans fin.

Plutôt que de compter sur Rupert Sheldrake pour mener à bien une version satisfaisante de son idée, certains chercheurs comme Richard Wiseman préférèrent organiser eux-mêmes la vérification expérimentale des pouvoirs dévoilés par la parapsychologie. Le psychologue de l’université du Hertfordshire organisa une série d’expériences en suivant les grandes lignes du protocole de Sheldrake, mais avec des améliorations notables concernant la rigueur méthodologique. L’une des dernières publications a été réalisée en collaboration avec trois défenseurs de la parapsychologie… et conclut à l’absence d’effet de l’observateur5. Comme dans la première expérience de Sheldrake, des sujets sont appariés, l’un étant l’observateur et l’autre l’observé. L’observateur regarde ou ne regarde pas, au moyen d’une caméra, la nuque de l’observé situé dans une autre pièce. L’observé, pour sa part, se concentre du mieux qu’il peut et essaie de deviner s’il est observé ou non. La consigne donnée à l’observateur de regarder ou non la nuque de l’observé est déterminée au moyen d’une fonction pseudo-aléatoire, évitant des biais commis jadis par quelque parapsychologue. L’observé n’est pas tenu informé de la qualité de ses réponses pour la même raison.

Richard Wiseman, à l’inverse de Sheldrake, ne trouve jamais de résultat significatif : ceux qu’il obtient avec cette méthode sont parfaitement conformes à ce que donnerait un tirage aléatoire. Autrement dit, tout se passe conformément à la théorie selon laquelle l’observé ne sait pas si on l’observe ou non.

Une des critiques que les parapsychologues adressent aux recherches du type de celles de Wiseman – du moins lorsqu’il n’est pas épaulé par trois parapsychologues – est que seuls certains participants sont doués pour deviner si on les observe. Cette remarque seule n’est pas suffisante : les statistiques peuvent détecter un effet qui ne se produit que sur un petit pourcentage de la population. Mais les parapsychologues expliquent parfois qu’une partie des participants (les sceptiques) sont bien pires que mauvais : ils ont en fait des résultats négatifs, c’est-à-dire inférieurs à ce qu’on trouverait par hasard. Le mélange, au sein d’un échantillon, de participants efficaces et d’autres sous-efficaces, pourrait alors annuler les effets, et rendre le traitement statistique inopérant. Une petite expérience récente tient compte de cette théorie.

Pendant l’école d’été de l’Observatoire Zététique qui se déroulait en juin 2009, l’expérience de Wiseman fut reproduite selon une procédure analogue. L’échantillon était évidemment faible (180 essais réalisés avec 9 personnes), et les résultats de l’expérience ne prétendent pas rivaliser avec la force de celle de Wiseman. Elle mérite néanmoins d’être citée pour une raison au moins, d’ordre statistique…

Chaque couple de participants à l’expérience tentait 20 essais, et obtenait ainsi un score compris entre 0 et 20, qui est le nombre de réponses correctes. La méthode standard pour traiter ce genre de données consiste à comparer la moyenne des scores (en l’occurrence 8,6) et la moyenne théorique que l’on obtiendrait par un tirage aléatoire, à savoir 10. Si la moyenne observée est suffisamment supérieure à 10, nous pourrons conclure que les sujets savent s’ils sont observés ou non en moyenne. Si la moyenne est suffisamment inférieure à 10, on est devant un cas où on conclura que les sujets qui tentent de deviner s’ils sont observés ont ten﷓dance à rater l’exercice plus d’une fois sur deux. Cela prouve qu’il y a un effet, mais un effet bizarre. Dans le cas où nous nous trouvons, néanmoins, la moyenne (8,6) est trop proche de 10 pour être étonnante, et il n’est pas possible de conclure qu’il y a un effet, qu’il soit positif ou négatif. Mais, à cause de l’hypothèse parapsychologique qu’une partie de la population pourrait réussir, et l’autre rater plus souvent qu’à son tour, cette absence de résultat concluant portant sur les moyennes est insuffisante. Supposons en effet que cette hypothèse soit juste : dans ce cas, on pourrait s’attendre à ce que les sceptiques qui participaient à l’expérience, aient tendance à rater plus d’une fois sur deux le test, ce qui donnerait un score moyen significativement inférieur à 10… chose que nous n’avons pas observée6. D’un autre côté, il se pourrait aussi que certains participants soient peu sceptiques. Si certains participants ont de très bons scores et d’autres de très mauvais scores, il se pourrait que la moyenne globale se trouve proche de 10 (comme c’est le cas), masquant un double effet. Il serait alors fautif de conclure qu’il n’y a pas d’effet du tout.

Loi binomiale et différents effets Si nous répondons au hasard 20 fois à la question de savoir si nous sommes observés dans le cadre de l’expérience, la note que nous obtenons suit une distribution dite binomiale, représentée ci-dessous, où les notes sont en abscisse, et la probabilité d’observer chacune des notes par hasard en ordonnée.
291_80-83_2

On voit sur cette figure que la note 8, qui tombe par hasard dans 12 % des cas, ne peut pas être considérée comme extraordinaire. En revanche, si un participant obtient une note de 18 ou plus (probabilité inférieure à 0,1 %), on pourra considérer que cela peut difficilement s’expliquer par le seul hasard.

Si la sensation d’être observé existe, que ce soit dans une version positive, négative, ou mixte, cela affectera la distribution des scores, mais pas forcément leur moyenne.

Pour éviter cette erreur, nous ne nous contentons pas de comparer les scores moyens. Ce sont les distributions des notes (autrement dit la courbe des notes tout entière) que nous étudions, selon le principe né des considérations qui suivent :

S’il n’y a aucun effet, la répartition des notes des différents participants devrait suivre une distribution aisée à calculer, la loi binomiale (voir encadré). En comparant la distribution observée des notes et la loi binomiale, on peut tester bien plus que l’hypothèse de Sheldrake : on teste s’il peut exister un effet quelconque du fait d’être observé sur la sensation d’être observé, en incluant dans ces possibilités un effet qui varierait selon la personne observée et l’observateur.

Les résultats de cette comparaison, réalisée sur les données collectées, ne sont pas significatifs. Au vu de ces résultats statistiques, nous ne pouvons que confirmer l’absence de preuve scientifique en faveur de la thèse de Sheldrake : l’effet supposé n’est en tout état de cause pas suffisamment manifeste pour être détecté ni par cette petite expérience, ni par celles plus nombreuses et mieux contrôlées de Wiseman.

1 Les champs morphiques, Science et pseudo-sciences n°273

2 Voir par exemple l’article « Tromperies statistiques » dans Science et pseudo-sciences n°278, où nous évoquions le cas des perroquets télépathes…

3 Pour une présentation en quelques lignes.

4 Lire par exemple « The Psychic Staring Effect, An artifact of pseudo-randomization » de David Marks et John Colwell, paru dans Skeptical Inquirer dans le numéro de septembre/octobre 2000.

5 Schlitz, M., Wiseman, R., Watt, C., & Radin, D. (2006). Of two minds : Sceptic-proponent collaboration within parapsychology. British Journal of Psychology, 97, 3 13-322.

6 Rappelons que le 8,6 que nous avons trouvé n’est pas significativement inférieur à 10, ce qui signifie que si les participants avaient tiré toutes leurs réponses au hasard, ils auraient pu (avec une forte probabilité) tomber sur un score moyen aussi différent de 10 que celui-ci. On ne peut donc rien conclure de cette valeur.

Mis en ligne le 3 novembre 2010
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