Questions de base, controverse et dimension sociétale

Entretien avec Jean Poitou

Propos recueillis par Michel Naud - SPS n° 291, juillet 2010

Les questions de base

Quelle différence doit-on faire entre météo et climat ?

JP : Le climat, tel qu’on le définit régionalement, c’est l’ensemble des situations météorologiques. Il conditionne et est conditionné par l’environnement. Le climat moyen, c’est le temps qu’on espère avoir. La météo, c’est le temps qu’on a réellement, au jour le jour. Du fait de la variabilité météorologique, il faut plusieurs décennies pour connaître le climat. Le climat global n’existe pas à proprement parler, mais il est correct de parler de changement global du climat.

Pouvez-vous rappeler ce que signifie « le CO2 est un gaz à effet de serre » ?

JP : Les conditions climatiques sont régies par l’équilibre entre l’énergie entrante et l’énergie sortante.

L’atmosphère est transparente pour une grande partie de l’énergie lumineuse provenant du soleil. La surface terrestre en absorbe 50 %. Elle évacue cette énergie par rayonnement infrarouge. Certains gaz, vapeur d’eau, CO2… absorbent au total 90 % des infrarouges émis par la terre, ce qui réchauffe la basse atmosphère, qui, à son tour, évacue sa chaleur sous forme d’infrarouges, mais en moins grande quantité à cause de sa plus basse température. Toutes choses égales par ailleurs, il y aurait donc excès d’énergie entrante par rapport à ce qui ressort vers l’espace. Il en résulte un échauffement de la surface du globe, qui entraîne un surcroît d’émission d’infrarouges rétablissant ainsi l’équilibre entre ce que la planète reçoit et ce qu’elle expulse.

Pouvez-vous rappeler pourquoi l’augmentation rapide de la teneur en CO2 de l’atmosphère résulte essentiellement de la combustion par l’homme de combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) pour produire de l’énergie ?

JP : On connait la consommation de combustibles fossiles. 50 % de ce qui est émis par l’homme s’accumule dans l’atmosphère, le reste étant absorbé par la biosphère et les océans. En même temps, la teneur en carbone 14 du CO2 atmosphérique baisse, ce qui signe une accumulation de carbone d’origine fossile1. Et on constate la faible diminution correspondante de la teneur en oxygène.

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Quels sont les autres grands paramètres du climat ?

JP : La terre est une sphère baignée de gaz et recouverte à 70 % d’océan. Elle reçoit son énergie du soleil, de façon d’autant plus intense qu’on est proche de l’équateur. La machine climatique va redistribuer cette chaleur à la surface du globe, par le biais des transports atmosphériques et océaniques, dont les régimes sont conditionnés par les reliefs et par la rotation de la terre. L’eau sous toutes ses formes joue un rôle capital : les océans ont une grande inertie thermique, transportent la chaleur par les courants de surface et en enfouissent une partie pour éventuellement plusieurs siècles par la circulation profonde. L’évaporation permet le transport de chaleur latente à distance dans l’atmosphère : la chaleur sera restituée là où l’eau se condensera. Les nuages de gouttelettes d’eau sont des parasols qui renvoient vers l’espace une partie du rayonnement solaire, tandis que les nuages de cristaux de glace, à haute altitude renforcent l’effet de serre. La neige ou la glace en surface sont d’excellents réflecteurs de la lumière solaire. Là où elles disparaissent, la surface, beaucoup moins réfléchissante, absorbe une grande part du rayonnement incident et donc se réchauffe. Les aérosols, selon leur nature absorbent ou réfléchissent la lumière. Ils jouent aussi un rôle dans la formation et la stabilité des nuages.

Quels sont les arguments décisifs pour établir que notre planète connaît une phase de réchauffement ?

JP : L’argument décisif est l’ensemble des mesures météorologiques. La fonte de la quasi-totalité des glaciers continentaux, la migration vers les plus hautes altitudes ou latitudes de la flore et de la faune, le décalage des périodes de croissance des végétaux… sont autant de témoignages du réchauffement. La fonte de la banquise arctique est due au réchauffement atmosphérique et océanique, et elle l’amplifie à cause de la disparition de la glace, beaucoup plus réfléchissante que la mer.

Quel est le principal facteur explicatif du réchauffement planétaire en cours ?

JP : Au vu des caractéristiques de l’évolution du climat des dernières décennies, le GIEC conclut à une probabilité d’au moins 90 % pour que les gaz à effet de serre et principalement le CO2 émis par l’homme soient responsables de la majeure partie du réchauffement observé. Par exemple, le fait que la partie basse de l’atmosphère (troposphère) se réchauffe alors que la partie supérieure (stratosphère) se refroidit, correspond à ce qu’on attend de l’effet de serre et ne saurait provenir d’une augmentation de l’irradiation solaire.

Les controverses

Paléo-climatologue à l’Université de Stockholm, Håkan Grudd, affirme que si réchauffement planétaire il y a bien, notamment depuis le début du vingtième siècle, les températures atteintes à la fin du vingtième siècle ne sont pas « exceptionnellement chaudes » comparées à ce qui a été connu au cours de ces deux derniers millénaires.

JP : Les travaux de Grudd concernent une région précise du nord de la Scandinavie. Les hautes latitudes nord de l’Atlantique ont connu il y a un millénaire, un climat plus chaud qui a permis la colonisation de la bande côtière sud du Groenland. À la même époque, l’Asie centrale était très froide et l’hémisphère sud non affecté. Il ne faut pas se laisser abuser par ce nom de Groenland (« pays vert ») donné par Erik le Rouge à ce pays pour en encourager la colonisation. Le Groenland n’a pas été un continent vert ; les glaciologues y traquent le climat d’il y a 120000 ans dans la glace de la grande calotte qui recouvre le continent.

La baisse relative des températures constatée depuis le début du vingt-et-unième siècle est quelquefois présentée comme pouvant être le début d’une nouvelle oscillation à la baisse.

JP : La première décennie du XXIe siècle a été la plus chaude jamais enregistrée. De plus, le climat ne se définit pas sur une décennie. Le temps subit des fluctuations, y compris à l’échelle du globe, à cause des variations de l’activité solaire (le soleil est notre source de chaleur) et des oscillations océaniques : un événement El Niño, qui bloque les importantes remontées d’eau froide dans l’est Pacifique, va induire un réchauffement provisoire ; la Niña qui exacerbe ces remontées va conduire à un refroidissement provisoire. Ces phénomènes naturels temporaires se superposent au réchauffement, le limitant ou l’exacerbant ; ils ne l’annulent pas.

Ce qu’il est convenu d’appeler « la courbe de Mann » a été largement utilisé pendant de nombreuses années pour illustrer de façon particulièrement convaincante le rôle dominant joué par le dioxyde de carbone. Depuis, la statistique de Mann a été réfutée sur le plan mathématique, en même temps que les méthodes de détermination des températures ont été révisées. Qu’en pensez-vous ?

JP : Les courbes d’évolution des températures sont finalement peu différentes de celle de Mann. Les mesures du CO2 effectuées avant 1958 (début des mesures à Mauna Loa) sont à prendre avec précaution : les fluctuations colossales qu’on y observe sont absolument impossibles à l’échelle globale ; il s’agit donc de mesures locales, contaminées par les activités locales. Les mesures à Mauna Loa sont propres parce que le site est éloigné de toute activité humaine. Les seules mesures propres pour les siècles passés sont celles des carottages de glace du Groenland et de l’Antarctique. De toute façon, n’oublions pas l’inertie du système climatique liée aux océans. On ne s’attend pas à ce que la température suive la concentration de CO2 à court terme.

Certains considèrent qu’il est illusoire, par principe, de vouloir modéliser des systèmes aussi complexes et supposés chaotiques ; d’autres concluent que le seul fait que les modèles n’aient pas prévu la baisse relative des températures de la dernière décennie en est l’illustration. Qu’en pensez-vous ?

JP : Il y a 4 phases dans la vie d’un modèle : la réalisation, l’ajustement, la validation et l’utilisation. Les modèles de climat suivent ces 4 phases. On les réalise en y mettant les processus physiques en jeu dans l’atmosphère, l’océan, la cryosphère (glaces), mais aussi des processus chimiques, le comportement de la végétation... On en ajuste les paramètres pour reproduire au mieux ce qu’on s’est fixé comme référence, en l’occurrence la période actuelle puisque c’est celle pour laquelle on a les meilleures observations. La deuxième phase consiste en la validation du modèle : on s’assure qu’il reproduit correctement des époques différentes de celle de référence. C’est là qu’on s’intéresse aux climats du passé : la période historique et les périodes préhistoriques telles que l’optimum d’il y a 6000 ans ou les grands cycles glaciaires-interglaciaires. L’intérêt de ces derniers est qu’ils constituent des conditions très différentes de l’actuel. Ils permettent donc de valider la capacité du modèle à reproduire aussi des climats très différents. Une fois les modèles validés, on les utilise pour les prédictions.

Le climat est chaotique. Cela veut dire que 2 situations météorologiques très proches pourront évoluer de façons très différentes. C’est ce qui empêche les météorologues de prévoir le temps au-delà de quelques jours car ni les données (mesures) ni les calculs ne sont parfaits. Cela signifie aussi que dans un laps de temps, réel ou simulé, limité, le système aura perdu la mémoire de l’état initial ; il évoluera dans le domaine qui lui est accessible, c’est-à-dire l’ensemble du climat. Il ne reproduira pas fidèlement l’historique du temps. Sur une période suffisamment longue (quelques décennies), il aura balayé toutes les situations possibles.

La dimension sociétale

On entend parfois dire que même si les prévisions du GIEC devaient se révéler fausses, mieux vaut, dans le doute, suivre ses préconisations de réduction de gaz à effet de serre.

JP : On sort ici du domaine scientifique. Je ne vais donc plus m’exprimer en spécialiste, mais donner l’opinion d’une personne concernée.

Le réchauffement est indéniable, quelles qu’en soient les origines. Les premières conséquences se font sentir, on l’a vu plus haut. L’ampleur des conséquences à venir pour l’humanité peut faire l’objet de débats. Outre le réchauffement, le CO2 acidifie les océans, ce qui va induire d’autres conséquences sur notre environnement, sur la vie marine et sur les populations qui en dépendent. Il convient de se prémunir contre tous les inconvénients prévisibles.

La question est de savoir le prix à payer, et comment ce prix évoluera si on tarde à prendre les mesures nécessaires. Si on se fie au rapport Stern, plus tôt on agira, et moins la facture sera lourde.

Le débat sur le climat est parasité par des positionnements idéologiques dans les deux « camps », et il est marqué par une violence extrême : ne peut-il pas y avoir sur le sujet de débat serein qui débouche progressivement sur un consensus raisonnable ?

JP : Le consensus a un sens en politique, pas en sciences. D’où vient la violence ? Les positions des scientifiques sont volontiers distordues et amplifiées par des médias plus soucieux de spectaculaire que d’information (audimat oblige). Le débat serein existe au sein de la communauté des climatologues. Le débat qui fait défaut, c’est sur les mesures à prendre pour contenir le réchauffement dans des limites où il reste gérable. Paradoxalement, ce n’est pas sur le plan des mesures à prendre mais sur le plan de leur raison d’être, les conclusions des climatologues, que les opposants à ces mesures font porter leurs attaques.

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Le GIEC est régulièrement la cible des climato-sceptiques. Quel est votre avis personnel sur cet organisme international et sur son avenir ?

JP : Le GIEC fait un travail remarquable de synthèse des connaissances mondiales concernant l’évolution du climat comme il n’en est fait dans aucun autre domaine. La réalisation de ses grands rapports (le prochain devrait sortir en 2013) fait appel à plus d’un millier de spécialistes des diverses disciplines en jeu. Ce travail doit être poursuivi.

Le GIEC est la cible de ceux qui nient l’action de l’homme sur le climat. Alors, faut-il revoir l’organisation, séparer la publication des 3 volumes du rapport : bases scientifiques, impacts, mitigation ? Vu le niveau des reproches faits au GIEC, je suis assez sceptique sur l’impact que cela aurait sur les critiques dont il est l’objet.

Vous êtes le secrétaire général de l’ONG « Sauvons le Climat ». Si vous vouliez ne faire passer qu’un seul message aux lecteurs de SPS, lequel voudriez-vous passer ?

JP : Il est urgent de tout faire pour limiter le réchauffement, donc d’abord réduire fortement nos émissions de gaz à effet de serre. Sauvons Le Climat a élaboré un scénario d’évolution de la production et de la consommation d’énergie, « Négatep », mettant en œuvre les moyens adaptés pour réduire dans tous les domaines le recours aux combustibles fossiles2 ; ce scénario doit permettre à la France de réduire ses émissions d’un facteur 4 d’ici 2050, sans affecter le bien-être de la population.

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1 Le carbone fossile ne contient pas de carbone 14. Le carbone 14 se forme par interaction entre le rayonnement cosmique et l’azote de l’atmosphère. Il est oxydé dans l’atmosphère et tout organisme vivant baignant dans cette atmosphère voit son taux de carbone 14 s’équilibrer rapidement avec celui de l’atmosphère. Quand l’organisme meurt, les échanges avec l’atmosphère cessent et son carbone 14 n’est plus renouvelé. Le carbone 14 est un radio-isotope de demi-vie de 5730 ans. Il est évident que le carbone fossile n’en contient donc plus. Quand on brûle du carbone fossile, on injecte donc dans l’atmosphère du CO2 dépourvu de carbone 14.

2 http://sauvonsleclimat.org/new/spip....

Mis en ligne le 2 novembre 2010
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