Le procès de la science sclérosée

L’appel à Pasteur

par Nicolas Gauvrit - SPS n° 290, avril 2010

On peut soutenir que le système de la science est conservateur par principe et en pratique. Cette remarque n’a d’ailleurs rien d’une nouveauté. Les causes en sont à la fois philosophiques, avec le parti pris du scepticisme, et plus tristement psychologique, avec la concurrence dans la presse scientifique et la nécessité de publier vite et souvent. Peut-on alors légitimement penser que l’astrologie, la numérologie, la parapsychologie ou l’homéopathie, par exemple, sont des victimes de ce conservatisme, et que le système de la science fait barrage à ces fantastiques innovations séculaires ?

Les thuriféraires de pseudo-médecines disposent là d’un argument tout trouvé, qu’on pourrait appeler dans le cas médical l’appel à Pasteur, et qui peut s’exprimer dans la forme suivante : « Vous riez de ma théorie médicale parce que votre théorie ne prévoit pas la mémoire de l’eau, comme jadis riaient aussi ceux qui finalement moururent de la rage faute d’une théorie prévoyant les microbes ». Une version très usitée de cet argument chez les astrologues est l’appel à Galilée, qui consiste à rappeler que le savant, moqué et puni, avait pourtant bel et bien raison. Dans le cas de Galilée, il s’agit pourtant d’un amalgame douteux, dans la mesure où Galilée ne s’est pas heurté au système de la science, mais à celui de la religion. Je garderai dans un sens plus général l’expression d’appel à Pasteur pour évoquer l’argument que, si une discipline est moquée par la science, c’est par suite de l’indécrottable conservatisme de cette dernière.

Ces appels à Pasteur, provenant de l’homéopathie ou de la parapsychologie sont-ils recevables ? Le conservatisme, réel, de la science, pourrait-il expliquer pourquoi les recherches des parapsychologues suscitent l’amusement des scientifiques ? Plusieurs arguments font nettement pencher la balance du côté du « non ». Si la science est bien frileuse et conservatrice, cela n’explique en rien le refus des scientifiques d’admettre la parapsychologie ou l’homéopathie.

L’épreuve du temps

Le conservatisme ralentit la science, défavorise la nouveauté. Mais il n’est pas de cas connu où elle arrête sa propre avancée pendant près d’un millénaire par un refus quasi unanime. Ralentie, la science progresse malgré tout. S’il lui a fallu quelques décennies avant d’accepter l’idée de météo-rites d’origine non terrestre, il s’agit d’un cas d’aveuglement particulière-ment pérenne. Il est excessivement rare qu’une théorie défendue depuis plus de cinquante ans soit finalement reconnue comme juste, ou se mette plus simplement brutalement à intéresser les scientifiques.

La longévité de l’homéopathie, de la parapsychologie – dont la version à prétention scientifique a déjà près d’un siècle, mais dont la version plus lâche est bien plus ancienne – ou, encore plus flagrant, de l’astrologie, est édifiante. Que des théories aussi anciennes aient pu subir le désintérêt de la science sans discontinuer pendant de tels laps de temps laisse penser qu’il doit y avoir une raison derrière tout cela, la plus évidente étant que la théorie est fausse.

La phrénologie

Au début du XIXe siècle, Franz Gall chercha à formaliser l’idée que, dans le cerveau, chaque zone s’occupe spécifiquement d’une compétence ou d’une émotion. Supposant que les capacités les plus développées correspondaient à des « organes » plus gros, et que ces grosseurs se traduisaient par des bosses sur le crâne, il inventa la phrénologie, qui prétendait déterminer la personnalité et les compétences par la forme du crâne. Cette idée paraît aujourd’hui totalement absurde. Notamment, le cerveau est bien trop mou pour former des bosses. Néanmoins, les études sur le cerveau menées depuis la fin du XIXe siècle confirment de plus en plus – en partie et avec des bémols – l’intuition première de Gall : le fait que dans le cerveau des zones spécifiques sont invoquées par les différentes activités mentales.

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Topographie phrénologique du Docteur Gall, Face et profil, XIXe siècle. Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, CHU Rouen.

Le tableau n’est certes pas aussi simple que le rêvait Gall, mais les scientifiques connaissent aujourd’hui des zones particulièrement impliquées dans le langage, la vision, la peur, la faim, ou même pour des choses plus spécifiques comme la reconnaissance des visages. Ces diverses zones ne sont certes pas exclusives. En réalité, le cerveau est activé à peu près dans son ensemble quoi qu’on fasse. Néanmoins, on sait qu’une lésion de l’aire temporale gauche affecte bien plus le langage que la vision, par exemple. Toutes les intuitions de phrénologie ne sont donc pas idiotes, même si la théorie dans son ensemble est totalement fausse (notamment, les aires de Gall ne correspondent que très exceptionnellement à la réalité).

Il n’y a pas, à ma connaissance, de théorie complète formulée il y a plus de deux siècles et réfutée avec obstination par tous les scientifiques qui se soit, en fin de compte, trouvée juste et bien argumentée. Il existe en revanche quelques exemples de théories très anciennes dont on finit par trouver que tel ou tel élément particulier est finalement visionnaire (comme la phrénologie), mais là s’arrête la résurgence des idées rejetées par la science avec constance au fil des siècles.

L’union fait la farce

Certes, la parapsychologie, l’astrologie ou l’homéopathie pourraient être des cas particuliers. Des théories visionnaires dont, par exception, la science refuse obstinément au travers des siècles les conclusions.

L’effet de la minorité et de la majorité

Une expérience historique en psychologie sociale montre de manière spectaculaire l’influence qu’une majorité peut avoir sur une minorité. On y montrait à des adultes placés dans une salle un segment, et à côté de lui trois autres segments, A, B et C. La question était de dire lequel des segments A, B ou C était de la même taille que le segment de référence. Sans que les vrais participants le sachent, une majorité de la salle était en fait composée de compères (acteurs). Ceux-ci répondaient de manière grossièrement fausse à la question, en désignant un segment qui, de toute évidence, n’était pas le bon. Au bout de plusieurs essais, les (vrais) sujets finissent par donner la mauvaise réponse majoritaire.

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À la suite de cette expérience, il était supposé que la majorité l’emportait systématiquement et finissait toujours par imposer son point de vue. Mais une série d’expériences conduites par Moscovici remit cette idée en cause. Le psychologue montra qu’une minorité suffisamment importante (d’environ 1/3 dans la plupart des expériences), si elle est déterminée et constante, c’est-à-dire en particulier qu’elle ne change pas d’avis, peut au final influencer la majorité.

La comparaison des deux paradigmes montre que l’influence minoritaire est plus intériorisée que l’influence majoritaire. Cette dernière est une acceptation de surface, tandis qu’une minorité peut influencer la majorité de manière plus profonde.

Ces théories auraient alors une autre caractéristique exceptionnelle : le nombre important d’adhérents. Les idées d’abord rejetées par la science, et finalement acceptées, sont presque toujours le fait de petits groupes (sans doute parce que les scientifiques se sentent forcés de jeter un œil à toute idée très répandue). Dans les cas les plus tristes, ils souffrent une vie misérable et sont post mortem déclarés géniaux. Quand on a raison seul, il est difficile de se faire entendre. Ce résultat très intuitif est vérifié par la psychologie sociale, qui montre le poids énorme de la majorité… mais aussi la force d’une minorité suffisante et déterminée.

En revanche, quand on a raison à plusieurs, qu’on dispose de moyens pour se faire entendre, il est bien plus rare de ne jamais percer. On pense bien sûr, comme une exception, à la terriblement longue affaire Lyssenko qui conduisit à la répudiation de la génétique1. Dans le cas de Lyssenko, il est à peu près évident que le refus de la « vraie » théorie, la génétique, par une partie de la communauté scientifique ne fut possible que par la terreur d’un pouvoir tyrannique, le renvoi des scientifiques dissidents et « bourgeois ». Ce refus, d’ailleurs, ne fut que de façade, les biologistes demeurant convaincus, au fond, que la génétique était dans le vrai. Et cette erreur pharamineuse ne put d’ailleurs pas traverser les frontières de l’URSS.

En 1965, Lofti Zadeh inventa la logique floue. Il était convaincu de l’intérêt de son travail pour la logique, mais il semblait bien être un peu seul dans cette situation. Il fit alors comme beaucoup de chercheurs dans cette situation : il fonda une revue, et forma des étudiants. Il finit ainsi par obtenir une « masse critique » de personnes intéressées par son projet. Une fois la masse critique atteinte, par un effet boule de neige automatique, la logique floue finit par recruter un peu partout dans le monde des chercheurs qui la développèrent et la firent connaître. Les exemples de ce type abondent : lorsqu’une théorie a un intérêt, il suffit qu’elle soit défendue par un nombre minimal de personnes pour crever l’écran.

Or, l’astrologie, l’homéopathie, ou même (dans une moindre mesure) la parapsychologie sont loin d’être des combats de pauvres hères isolés. Au contraire, ils disposent de structures importantes, recrutent des personnes diplômées et peuvent même se prévaloir de laboratoires universitaires (un peu partout pour l’homéopathie ; en Écosse, par exemple, pour la parapsychologie). Ils ont les moyens de s’entourer de personnes célèbres, disposent d’un accès très large aux médias de masse et publient des revues. On ne peut pas soupçonner qu’à l’instar d’un Semmelweis, les défenseurs de ces théories soient méprisés par manque de poids. Le nombre important de personnes les défendant est un argument puissant en faveur de l’idée que ce n’est pas le conservatisme scientifique qui détermine leur échec.

Un intérêt marqué

Mais ce nombre a aussi un effet plus important encore : il détermine l’intérêt très direct d’une partie des scientifiques. Et cet argument-là est de loin le plus puissant des trois que nous aurons listés.

Le conservatisme en science se traduit avant toute chose par un désintérêt. Les scientifiques refusent d’étudier une théorie nouvelle, isolant leurs défenseurs. Lorsque les scientifiques décident de s’attaquer à la question, même avec l’idée première de la détruire, ils finissent par découvrir la vérité. Pour une théorie révolutionnaire, l’étape capitale est d’intéresser suffisamment les scientifiques pour que ceux-ci acceptent de s’y attaquer. Si la théorie est juste, le combat est gagné.

C’est ce qui s’est produit avec le caractère partiellement héréditaire, très contesté, au départ de l’intelligence (au sens du QI)2. Les études destinées à déterminer si le QI est influencé par des facteurs génétiques, ou seule-ment acquis, furent d’abord l’apanage de chercheurs qui souhaitaient ou croyaient qu’elle fût héritée, et qui le « démontrèrent », parfois au prix de certaines tricheries. Pour des raisons politiques ou morales, de nombreux universitaires furent amenés (notamment à cause des dérives eugénistes ou de types racistes qui pouvaient découler d’une théorie héréditaire de l’intelligence), par la suite, à préférer que l’intelligence soit acquise. Certains se sont attelés à cette question avec l’idée de prouver que l’intélligence est principalement, sinon uniquement, acquise… mais ils finirent par admettre que ce n’était pas le cas.

De Faraday à Wiseman

Contrairement à une idée assez répandue, non seulement la science n’a pas refusé d’étudier les phénomènes paranormaux, mais elle l’a fait avec une étonnante régularité. Une des premières séries d’expériences scientifiques fut menée par Michael Faraday en 1853 sur les tables tournantes3.

Depuis les expériences de Faraday, les scientifiques ont continué à tester régulièrement la télépathie, la télékinésie, et bien d’autres hypothèses. Aujourd’hui, on pense volontiers à Henri Broch qui étudie scientifiquement depuis des dizaines d’années ces miracles. Dans un esprit moins militant, Richard Wiseman, psychologue à l’Université du Hertfordshire, étudie lui aussi la télépathie et d’autres phénomènes supposés. Plusieurs de ses études furent conduites conjointement avec des parapsychologues… avec toujours le même résultat négatif.

Cette histoire illustre que l’effet principal, éventuellement délétère, du conservatisme n’est pas la création de mythes scientifiques ou de « résultats » faux qui se verraient confirmer par des expériences trafiquées. Il est plus simplement le mépris vis-à-vis de certains thèmes ou théories par la communauté scientifique.

Or, la science s’est intéressée très tôt à l’astrologie, à l’homéopathie, et à la parapsychologie. Dans le cas de la parapsychologie, il y a, de Faraday à Wiseman, une longue tradition de recherche scientifique et des publications par centaines, qui concluent invariablement que la télépathie, la télé-kinésie et autres prodiges ne fonctionnent pas. La parapsychologie ne peut en aucun cas se targuer du dédain de la science. Si certains de ses défenseurs prétendent que la science refuse de s’attaquer à la question, c’est parce qu’ils sentent bien que l’intérêt marqué et constant de la science pour la parapsychologie prouve, par la bande, qu’ils ont tort. Seul le désintérêt de la communauté scientifique pourrait expliquer le rejet permanent et réitéré d’une théorie expérimentalement testable et juste.

Oui, la science est bien conservatrice comme l’affirment les astrologues. Oui, elle refuse de s’intéresser à certaines théories parce que la communauté scientifique se méfie toujours de la nouveauté. Mais ce dédain ne s’applique ni à l’astrologie, ni à l’homéopathie, ni à la numérologie, ni à la parapsychologie, qui, toutes, ont bénéficié de la lumière de la science sous forme d’expériences maintes fois réitérées. Contrairement à ce qu’on entend parfois, le rejet des « sciences occultes » par les scientifiques n’est pas un a priori, mais bien un a posteriori, et l’appel à Pasteur n’est pas légitime pour les disciplines dont nous avons parlé.

1 Sur cette affaire, (re)lire l’article « L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir » de Yann Kindo paru en 2009 dans notre revue (n°286, pp. 74-82).

2 Voir à ce propos le dossier « Quotient intellectuel, intelligence et génétique » paru dans le numéro 289 (janvier-mars 2010) de notre revue, pp. 49-69.

3 Voir Hansel, C.E.M. (1989). The search for psychic power, ESP and parapsychology revisited. Prometheus Books, pp. 169-170.

Mis en ligne le 3 août 2010
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