OGM

Une science parallèle pour servir des objectifs politiques

par Marcel Kuntz - SPS n° 290, avril 2010

L’activisme anti-OGM (et des autres « anti ») a recours à une « science » parallèle, différente de ce que l’on a coutume d’appeler pseudo-science (comme l’astrologie par exemple). Contrairement à la pseudo-science (souvent simple attrape-nigaud commercial), la « science » parallèle s’inscrit dans un projet politique. Quand ce dernier voit dans la science traditionnelle une menace susceptible de montrer le caractère erroné du projet (les avis de l’EFSA sur les interdictions d’OGM par exemple), il crée sa propre « science », toute acquise au projet partisan. Même sans éliminer la science traditionnelle, la science parallèle jettera la confusion (« les scientifiques ne sont pas tous d’accord entre eux »). Cette science parallèle, est d’autant plus crédible dans les médias qu’elle bénéficie du concours de certains chercheurs.

La science parallèle des lobbies anti-OGM

L’international Assessment of Agricultural Science and Technology for Development (IAASTD) est un exemple de détournement d’une organisation internationale vers la science parallèle. Ce groupement (à l’image du GIEC sur le climat) visait à déterminer comment la science et la technologie peuvent contribuer à lutter contre la faim et la pauvreté. Dominés par des scientifiques anti-OGM, les débats minimisèrent l’apport des biotechnologies (la Chine et les États-Unis considèrent la partie du rapport IAASTD sur les biotechnologies comme non équilibrée et incomplète ; les industriels associés dans CropLife quittèrent les débats). Les lobbies anti-OGM exploitent largement ce rapport qui prouve selon eux que les OGM n’ont aucun intérêt.

Pour se forger une image scientifique, des « Congrès » sont organisés. Planete Diversity, World Congress on the future of food and agriculture, s’est tenu du 12 au 16 mai 2008 à Bonn. Au premier regard, son site Internet évoque une manifestation scientifique. Il faut le parcourir pour s’apercevoir que c’est une manifestation anti-OGM à sens unique.

OGM : l’analyse de l’AFIS confirmée

Le 9 février 2008, le ministère de l’Agriculture signait l’arrêté d’interdiction de culture du seul maïs GM (MON810) cultivé en France et le gouvernement français notifiait à la Commission européenne son invocation de la ‘clause de sauvegarde’. L’interdiction fut confirmée par le Conseil d’État. L’AFIS avait, dès le 7 décembre 2007, dénoncé une interdiction qui « n’aurait aucune justification scientifique car elle ne s’appuierait que sur des incertitudes imaginaires voire mensongères  », et pris l’initiative d’un Colloque (17 janvier 2008), où les présentations de spécialistes de différents domaines confirmèrent que « le dossier de la clause de sauvegarde était scientifiquement vide  ». D’autres chercheurs arrivèrent aux mêmes conclusions après analyse exhaustive de la littérature scientifique1.

Rappelons que dans la législation européenne une clause de sauvegarde doit présenter des justifications scientifiquement validées. Sans surprise, toutes les instances scientifiques d’évaluation des risques ont rejeté les arguments du gouvernement français. Citons la COGEM aux Pays-Bas, l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) et l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA)2. Le dossier scientifique de la clause de sauvegarde était donc bien vide…3.

Les « études » du Criigen4 relèvent de la même stratégie : des méthodes apparemment scientifiques sont utilisées, un journal scientifique complaisant (certes peu coté, mais qui dans le grand public sait hiérarchiser les revues scientifiques ?) est trouvé pour publier un article qui ne répond pas aux critères de validation (extrêmement sévères) d’une publication scientifique. Il ne s’agit pas de convaincre les autres scientifiques, le but de toute publication scientifique traditionnelle, mais de réaliser une opération de communication.

Ainsi en décembre 2009, une nouvelle publication alarmiste du Criigen prétendait avoir trouvé des signes de toxicité chez 3 maïs GM. Il ne s’agit pas d’une étude toxicologique nouvelle, mais d’un réexamen par des calculs statistiques des données déjà examinées par les agences d’évaluation. Succès médiatique garanti ; les conclusions sont ensuite largement réfutées par d’autres scientifiques… avec moins d’écho (1). Petit couac médiatique cependant : Le Monde souligne le 10 février 2010 l’avis du Haut Conseil des biotechnologies (HCB) qui « critique sévèrement les travaux menés » par le Criigen, dans un article curieusement intitulé « OGM : opposants et promoteurs renvoyés dos à dos » (2).

Décryptage

Plusieurs analystes ont interprété la position du gouvernement français comme un ‘deal’ avec les écologistes avant le Grenelle de l’environnement5 : ne pas remettre en cause le nucléaire civil contre la promesse d’une interdiction des OGM (les ‘débats’ du Grenelle sur les OGM furent donc ce qu’il faut bien appeler une mascarade). Ce que confirme d’ailleurs un article du Figaro Magazine du 26 avril 08 rendant compte d’une réunion où Nicolas Sarkozy rappela à sa majorité sa stratégie « destinée à rendre crédible la droite en matière d’environnement, stratégie qui passe par des concessions, par exemple sur la mine d’or en Guyane ou les OGM : des marqueurs fondamentaux en termes d’image, qui lui permettront de sanctuariser le nucléaire ».

La « science » parallèle de certains États

Certains pays n’ont pas pris la peine de rédiger une publication scientifique. L’Autriche, qui interdit la culture des OGM (car elle fait le choix économique du non-OGM), a fait diffuser en novembre 2008 un « rapport » décrivant une étude montrant de prétendus effets d’un maïs GM (génétiquement modifié) sur la reproduction de souris. Les lobbies anti-OGM dénoncèrent immédiatement une menace sanitaire et demandèrent le retrait de toutes les variétés GM et des produits dérivés. Les conclusions de ce rapport furent d’abord critiquées par des spécialistes reconnus du test supposé montrer ces effets (dont l’inventeur du test, ce qui augurait mal du sérieux de l’étude). Puis l’EFSA et l’AFSSA ont relevé des inconsistances, des déficiences méthodologiques et même des erreurs de calculs ! La manœuvre de l’Autriche a tourné court (3). Peu importe : ces allégations ont été largement médiatisées.

Le gouvernement allemand s’est livré, lui aussi, à l’exercice du rapport de science parallèle (invoquant des risques pour les insectes utiles) pour justifier son interdiction de la culture du MON8 10 en avril 2009 (alors que se profilaient des élections importantes). Comme nous l’avons montré dans une publication scientifique (une vraie, avec un comité de lecture composé de spécialistes) qui a examiné un par un les arguments de l’Allemagne, celle-ci ne disposait pas d’arguments scientifiques solides (4). De plus, le gouvernement allemand s’est heurté à un désaveu de son propre Comité de Biosécurité (ZKBS) qui réfute l’existence d’effets délétères du MON810 sur l’environnement et précise que ses conclusions sont en accord avec celles de l’EFSA et des nôtres.

Revenons en France. Pour tenter de convaincre l’EFSA du bienfondé scientifique de la clause de sauvegarde, le Ministère de l’Écologie a commandité en 2008, à un scientifique anti-OGM, un « rapport » (encore un !). Son examen par d’autres chercheurs a conclu à une analyse bibliographique incomplète et orientée (5). Les conclusions de l’AFSSA furent tout aussi sévères (6).

Le gouvernement français affina alors sa stratégie. Le ton est donné lors de la Présidence française de l’UE : « relancer le débat sensible sur l’évaluation des impacts environnementaux des OGM, sur l’expertise scientifique, sur l’étiquetage des semences et sur la possibilité pour un État membre d’interdire la culture d’un OGM sur son territoire ». Le dernier point signifie modifier la réglementation européenne, élaborée en 2001, à la demande de la France notamment, et supposée rassurer les consommateurs (une école de sociologues avaient expliqué que la méfiance des consommateurs était due à leur sentiment que l’on voulait leur imposer les OGM, d’où l’importance donnée à la traçabilité et à l’étiquetage). Faute de cohérence avec certains États, l’échec de cette démarche supposée s’appuyer sur la meilleure expertise scientifique et l’information des consommateurs est donc patent, ce qui ne peut qu’accroître la confusion du consommateur. Quant au deuxième point, l’expertise, le décret n° 2008-1273 du 5 décembre 2008 (7) définit le nouveau Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) : il sera composé d’un comité scientifique (CS) et d’un comité « économique, éthique et social » (CEES). Le nom de ce dernier pourrait laisser croire qu’il est composé d’économistes (il y en a un seul), de philosophes et de sociologues (il y en a un seul). Il s’agit, en réalité, essentiellement de représentants de divers groupes de pression, dont les avis divergeant sont basés sur des présupposés idéologiques, et majoritairement anti-OGM.

Le citoyen moyen pourrait bien avoir un certain mal à distinguer un avis scientifique laïc d’un avis acquis d’avance du CEES. Il en ira de même du dernier avatar du Ministère de l’Écologie : un nouveau « comité d’orientation » sur les recherches concernant les risques des OGM, formé lui aussi d’un Comité scientifique et d’un comité censé représenter les « parties prenantes », où l’on trouve bien sûr le Criigen.

Commentaires pessimistes sur l’avenir d’une évaluation scientifique des risques

Le gouvernement français pourra trouver à sa guise une justification pour son interdiction des OGM dans la science parallèle de ses comités « sociétaux ». Certains États européens (de même que des Régions, Départements ou Communes) ont renoncé à considérer les biotechnologies vertes comme un enjeu de la « croissance verte » – qu’ils appellent par ailleurs de leurs vœux – pour au contraire utiliser les OGM comme objets de tractations politiciennes, ne répugnant pas à hisser la science parallèle au rang d’interlocuteur incontournable.

Nous n’en sommes plus à la création d’agences d’évaluation scientifique des risques pour « rassurer les consommateurs » (comme après la crise de la « vache folle »). Au contraire, la volonté d’instrumentaliser les comités d’évaluation illustre aujourd’hui une nouvelle exploitation politique du principe de précaution et de l’aversion des risques des sociétés post-modernes : l’analyse des risques ne se divise plus en évaluation par les scientifiques et gestion par les pouvoirs publics, mais se réduit essentiellement à la maîtrise de la communication sur les risques en vue de la prochaine échéance électorale.

Références

(1) http://www.marcel-kuntz-ogm.fr/arti...
(2) http://www.lemonde.fr/planete/artic...
(3) http://www.marcel-kuntz-ogm.fr/arti...
& Stéphane Foucart, Le Monde (04 Avril 2009) L’Agence française de sécurité sanitaire des aliments récuse la conclusion négative d’une étude sur un OGM
(4) http://agribiotech.free.fr/phpBB2/v...
(5) http://www.agriculture-environnemen...
(6) http://www.afssa.fr/Documents/BIOT2...
(7) http://www.legifrance.gouv.fr/affic...

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1 http://nonaumoratoire.free.fr/commu... & http://agribiotech.free.fr/

2 http://www.efsa.europa.eu/EFSA/efsa... & http://www.afssa.fr/Documents/BIOT2....

3 MON810 : le dossier scientifique de la clause de sauvegarde était vide….

4 Criigen : le Comité de Recherche et d’Information Indépendantes sur le génie Génétique est une association anti-OGM présidée par la députée européenne et ancien ministre Corinne Lepage.

5 http://www.marcel-kuntz-ogm.fr/arti...

Mis en ligne le 4 juillet 2010
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