Au clair de la Lune…

par Brigitte Axelrad

La fascination pour la Lune ne date pas d’hier. La célèbre mélodie du XVIIIe siècle, sur trois notes, do-do-do-ré-mi..., que les enfants ont toujours aimé chanter, rafraîchit une croyance venue du fond des âges :
« Au clair de la Lune…
…Mon ami Pierrot
Au clair de la Lune…
…Volons vers les cieux
Écoutons la Lune…
…Et fermons les yeux. »

Dimanche 1er mars 2009, le magazine féminin gratuit Fémina publie, sous le titre « La Lune, un astre très influent », une interview du docteur Henry Puget, auteur de La Lune et la santé : mode d’emploi1, dont l’objectif annoncé est de nous révéler, une fois de plus, « l’emprise surprenante que ce satellite a sur notre organisme ».

Sur fond de vague scepticisme, légitime chez la lectrice et le lecteur du XXIe siècle, l’interview éveille cette impression de déjà connu, qui souvent emporte l’adhésion. Mais oui, se disent-ils, on l’a entendu très souvent cette vieille croyance en l’influence de la Lune sur nos organismes, et voilà qu’un médecin, qui dénonce en préambule l’absence de cet enseignement « sur les bancs de la faculté », lui apporte la caution de son savoir médical…

Pourtant, la plupart des médecins n’avouent pas à leurs patients qu’ils constatent périodiquement l’effet de la Lune sur la santé, « de peur de passer pour des charlatans ou des médecins à l’ancienne », ajoute l’auteur dans un éclair de lucidité.

Tout au long de l’interview, le docteur Puget passe en revue les différents effets lunaires dans divers domaines, qui débordent largement celui de la santé physique et mentale, et il apporte la « preuve sociale » de ses allégations par le nombre de chirurgiens, infirmières, sages-femmes, qui les vérifient, « même si les études chiffrées sur ce sujet sont contradictoires ». Selon lui, sociologues et comportementalistes « américains », spécialistes du sommeil, psychothérapeutes, observent les coups de blues, « blues du dernier quartier de Lune », la recrudescence des crimes, des suicides, des viols et des crises d’angoisse, pendant la période de pleine Lune. Du fond de notre mémoire collective resurgit le si célèbre héros du Dr Jekyll and M. Hyde, de Stevenson, qui changeait de personnalité et sévissait les nuits de pleine Lune dans le « fog » du Soho de Londres, après avoir bu une drogue de sa fabrication. Selon Henri Puget, les laboratoires d’analyse constatent, eux aussi, les effets de la Lune. À cet égard, pas de place pour le doute, puisque : « Cela a été démontré par des milliers d’analyses (d’urine) faites sur de nombreuses années. » En effet, dit le docteur, en période de pleine Lune, les germes Escherichia coli, responsables des crises de cystite, prolifèrent allègrement. Une femme prévenue en valant deux, par mesure de prévention, elle peut boire des tisanes de canneberge. Se couper les cheveux en période de pleine Lune les fortifie, mais « selon qu’on souhaite avoir des cheveux plus longs ou plus épais, il faudra agir en Lune croissante ou décroissante. » L’auteur ajoute : « Aujourd’hui, certains coiffeurs tiennent compte de ces éléments. » Rien n’égale la sagesse populaire, n’est-ce pas ?

Mais ce n’est pas tout. Toujours selon notre auteur, le sang à l’intérieur de l’organisme se comporte comme la marée sous l’effet de la Lune. Gardons donc toujours un œil sur notre calendrier (des postes), afin de ne pas contrecarrer les effets de la Lune, pleine, nouvelle, croissante ou décroissante, sur notre santé physique ou mentale.

Pour cautionner ce discours « éclairant », l’auteur utilise des termes plus ou moins ésotériques, à connotation vaguement médicale, ou carrément pseudo médicale, tels que « Escherichia coli, PH de l’organisme, cystites de pleine Lune, électromagnétisme, ondes électromagnétiques à polarité négative, électrons, hormones thyroïdiennes, nutriments, etc. » Il n’hésite pas à faire des analogies « évidentes » entre, par exemple, la croissance des champignons dans nos forêts et celle des mycoses humaines, qu’il prétend être stimulées par la Lune décroissante. Bienfait d’un côté, effet gênant de l’autre, le tout est de savoir que nos organismes et la nature marchent de pair. Préparons nos paniers et… nos cures antiacides.

En résumé, si nous suivons les conseils du Dr Henry Puget, nous, ses lectrices et lecteurs, nous serons des agent(e)s éclairé(é)s et averti(e)s de notre propre santé, au lieu de subir passivement les effets de la Lune ! Donc, comme le dit la chanson : « Écoutons la Lune… Et fermons les yeux » !

Dans le Dictionnaire des superstitions et des croyances, Pierre Canavaggio recense les principales superstitions, toutes plus extravagantes les unes que les autres, à propos de la Lune. Voici l’une d’entre elles :
« À la première apparition de la Lune, il faut : si l’on veut être riche, en faire le voeu en tenant une pièce d’argent dans sa main droite, pour que la lunaison qui commence soit favorable, cracher dans ses mains et les passer ensuite sur son visage, ne pas passer d’actes officiels ayant rapport avec l’argent au 7e et au 9e jour de la Lune nouvelle. »

Pourquoi alors cette croyance persiste-t-elle à travers les âges, au point de resurgir à tous moments dans les medias, les livres, les films, ainsi que chez un si grand nombre de personnes ?

Selon le Dictionnaire des Sceptiques du Québec, cela s’explique principalement par la tendance de la pensée à être sélective, et, de ce fait, « à noter et chercher ce qui confirme ses croyances, et à ignorer, ne pas rechercher, ou sous-estimer l’importance de ce qui les contredit. Par exemple, si quelqu’un croit qu’il y a une recrudescence d’accidents à la pleine Lune, il remarquera les accidents qui se passent à la pleine Lune, mais fera moins attention à ceux qui arrivent à d’autres périodes du mois. Une tendance à faire ceci sur une longue période de temps renforce de façon injustifiée la croyance en cette relation entre pleine Lune et accidents »2

La Lune et les naissances

La croyance en une influence de la pleine Lune sur le nombre de naissances est de celles qui sont bien ancrées, particulièrement dans le personnel des maternités. C’est aussi l’une des plus faciles à vérifier : on dispose dans les registres d’état-civil des données sur des millions de personnes. Et les résultats sont sans ambiguïté : aucune corrélation n’apparaît entre les cycles de la Lune et le nombre de naissances. Citons par exemple l’étude menée sur 167 956 naissances entre 1995 et 2000 à Phoenix, dans l’état de l’Arizona3, celle portant sur 564 039 naissances en Caroline du Nord4 entre 1997 et 2001, ou encore celle analysant pas moins de 7 millions de naissances en Australie5 entre janvier 1975 et décembre 2003. Il est certain qu’une pleine Lune se remarque, le soir en sortant du travail. Si la journée a été épuisante du fait du nombre important d’accouchements à réaliser, la sage-femme, le médecin établiront le lien qui renforcera encore la croyance. A l’inverse, la nouvelle Lune se remarque moins, la corrélation inverse ne s’établira pas, de même qu’une journée plus calme fera qu’on prêtera peut-être moins d’attention à l’état de la Lune. Que la Lune soit pleine ou non, celui qui sort de la clinique après sa journée de travail n’est pas dans les conditions d’une expérience statistique rigoureuse, comme le serait un statisticien, qui prendrait soin de noter chaque jour le nombre d’accouchements pratiqués.

James Rotton6 rapporte, dans le Skeptical Inquirer du printemps 1979, que l’astronome George O. Abell7 a affirmé que la force d’attraction de la Lune était inférieure au poids d’un moustique sur le bras de la victime, où il s’est posé.

La liste des phénomènes que l’on dit être influencés par la Lune est longue : accidents de la circulation, naissance de bébés, assassinats, enlèvements, dépressions, crises d’épilepsie…Une équipe de chercheurs américains, Ivan Kelly, James Rotton et Roger Culver8 a examiné de nombreuses études sur les effets de la Lune et a conclu qu’aucune n’avait permis de mettre en évidence de corrélations fiables et significatives entre la pleine Lune, ou l’une de ses phases, et ces phénomènes.

Alors ? Rassuré(e)s ? Déçu(e)s ? Quoi qu’il en soit, nous serons encore « lunatiques » à nos heures, et les marchands de légendes lunaires ou solaires continueront sans scrupules à en tirer profit.

1 Henry Puget, mars 2009, Lune et santé : mode d’emploi, éd. Minerva.

2 Dictionnaire des Sceptiques du Québec : article « Biais de confirmation »

3 S.Morton-Pradhan, R.Bay, D.Coonrod, « Birth rate and its correlation with the lunar cycle and specific atmospheric conditions », American Journal of Obstetrics & Gynecology, juin 2005, Volume 192, Issue 6, Pages 1970-1973.

4 Arliss, Jill M. MD ; Kaplan, Erin N. ; Galvin, Shelley L. MA, « The effect of the lunar cycle on frequency of births and birth complications ». American Journal of Obstetrics & Gynecology, 192(5) :1462-1 464, May 2005. 3Joshua S. Gans and Andrew Leigh, « Does the Lunar Cycle Affect Birth and Deaths ? ». The Australian National University, Centre for Economic Policy Research, August 2006

5 Joshua S. Gans and Andrew Leigh, « Does the Lunar Cycle Affect Birth and Deaths ? ». The Australian National University, Centre for Economic Policy Research, August 2006.

6 James Rotton, est professeur de psychologie à l’université internationale de Floride et member du CSICOP’s Astrology Subcommittee

7 George O. Abell, 1927-1983, astronome américain, professeur d’astronomie à l’université de Californie à Los Angeles.

8 Kelly, Ivan ; James Rotton, Roger Culver, « The Moon Was Full and Nothing Happened : A Review of Studies on the Moon and Human Behavior », Skeptical Inquirer 10 (2) : 129-43.

Mis en ligne le 8 décembre 2009
4694 visites

Explorer par thème


Valid HTML 4.01 Transitional CSS Valide !