Les culottiers du XXIe siècle

par Nadine de Vos - SPS n° 288, octobre 2009

« La liberté de tout dire n’existe qu’en se revendiquant à chaque instant. Elle se renie si elle se réduit à une consommation passive d’idées reçues, dont la prolifération chaotique l’étouffe. Elle ne demeure une liberté qu’à la condition de rendre aux mots cette vie indissociable du vécu quotidien, sans laquelle une langue se fige et devient langue de bois. »1

Désormais, on n’exécute plus « le premier qui dit la vérité » en place publique et le Campo dei Fiori, qui abrite aujourd’hui la statue de Giordano Bruno, n’est plus illuminé que par les lampions de la ville éternelle. Les Lumières ont promu l’esprit critique, l’esprit scientifique et l’usage de la raison dans tous les domaines. Mais elles n’ont apparemment pas brillé assez longtemps pour changer en profondeur la mentalité de notre monde resté si crédule.

En ce début de XXIe siècle, la liberté d’expression, fleuron de la démocratie, a encore bien du mal à se faire respecter dans le brouhaha dogmatique des menaces, anathèmes, interdictions de toutes sortes et lois liberticides.

La peur – pour eux-mêmes ou pour leurs proches – de se voir agresser physiquement ou moralement, d’être inquiétés professionnellement, de subir sanctions et condamnations judiciaires, poussent de plus en plus d’hommes et de femmes de plume à pratiquer, par autocensure, une mutilation de leur pensée et à se retrancher frileusement derrière le masque du politiquement correct2. Devant la montée des fanatismes, ils considèrent, à l’instar d’Umberto Eco3, qu’il vaut mieux « la fermer » !

Si la plupart des offenses montées en épingle concernent les croyances religieuses, de nombreuses autres sont le fait de croyances et de pratiques profanes qu’il devient quelquefois périlleux de démystifier4. On ne peut plus, sans risque, qualifier de « bidon » certaines pratiques pseudo-médicales, égratigner la parapsychologie, ni même traiter les « artistes » divinatoires de charlatans !

Il y a, dans toutes les assemblées, y compris démocratiques ou prétendues telles, un langage officiel, un formalisme et un code à observer. Si on veut se mettre à l’abri de toute réprobation, il n’est pas recommandé de rendre publiques certaines opinions ou thèses – voire certaines évidences ! – sans les avoir préalablement javellisées. Un exemple actuel est celui du très médiatisé consensus sur l’origine anthropique du réchauffement climatique global, envers laquelle il n’est pas bon de se montrer crûment sceptique. Voilà pourtant bien un sujet de toute évidence brûlant, mais dont les scientifiques devraient pouvoir débattre sereinement5.

Daniele da Volterra dit Il Braghettone (Le Culottier)
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Michel-Ange : Le Jugement dernier – Détail : Le Christ et la Vierge. Chapelle Sixtine.
Cache-sexes ajoutés par Daniele da Volterra dit Il Braghettone (Le Culottier)
« Le pape Paul IV, puis, en 1564, la congrégation du concile de Trente prièrent le peintre de rendre sa fresque plus “honnête”. Comme il s’y refusait, Charles Borromée confia à Daniele da Volterra une action de censure en 1565 : peindre des braghe (culottes, d’où son surnom de braghettone, culottier). » Musée critique de la Sorbonne

Sous une forme ou une autre, la dictature du politiquement correct finit par s’imposer même où on l’attend le moins. Certes nous ne dressons plus de bûchers, nous n’avons plus de peintres culottiers, mais l’hypocrisie qui rend la formule creuse et met la pensée en uniforme semble bien être restée un « vice à la mode »6.

1 Raoul Vaneigem, Rien n’est sacré, tout peut se dire, La Découverte, Paris 2003, p. 22.

2 Plus expressif que notre vieille langue de bois, cet idiotisme originaire d’outre-Atlantique qualifie une manière de dire, d’agir, censée ménager les susceptibilités en mettant un bout filtre à l’expression et en opérant un contrôle sur l’information. Un autre nom – politiquement correct – pour la censure.

3 Umberto Eco, L’Expresso. Revue de presse de Courrier International n° 844 du 4 janvier 2007 : « Pour Umberto Eco, les tabous d’aujourd’hui sont nés aux États-Unis avec le politiquement correct ».

4 Voir SPS n° 286, juillet-septembre 2009, édito : « Critiquer les médecines parallèles serait-il de la diffamation ? ».

5 Voir la chronique de Michel Bellemare « Appel à l’autorité et environnement » sur le site des Sceptiques du Québec.

6 Molière, Dom Juan, Acte V, scène II.

Mis en ligne le 4 décembre 2009
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