Voyage au pays de l’expertise

par Gérard Pascal - SPS n° 288, octobre 2009

Avant-propos

Les propos qui suivent résultent de plus de 35 ans d’activité d’expertise dans le domaine de l’évaluation du risque sanitaire lié à l’alimentation. Ingénieur biochimiste, recruté par l’INRA après trois années de travail de synthèse organique de molécules radio-marquées au CEA, j’ai commencé une recherche des effets toxiques éventuels d’additifs alimentaires à propriétés antioxygènes. Cette thématique m’a conduit presque immédiatement à participer à un groupe de travail qui avait pour but de proposer une approche méthodologique pour améliorer l’évaluation de la sécurité sanitaire des additifs alimentaires et de guider les industriels dans la préparation de leur dossier de demande d’autorisation d’emploi.

Cette activité et mes premiers résultats expérimentaux m’ont amené à intervenir au Conseil supérieur d’hygiène publique de France (CSHPF) avant d’en devenir membre. J’avais le pied à l’étrier !

Au fil des ans, j’ai été conduit à poursuivre, en parallèle à mes activités de chercheur, mes activités d’expertise au plan national au CSHPF (j’en ai présidé la section d’alimentation), à la Commission du Génie Biomoléculaire (CGB) chargée d’évaluer les risques des OGM, à la commission des produits diététiques (CEDAP), à celle de l’alimentation animale (CIIAA) ou à celle de technologie alimentaire (CTA). Je les ai élargies au plan européen (comité scientifique de l’alimentation humaine, CSAH puis comité scientifique directeur, CSD, de l’Union européenne, comités dont j’ai été élu président) et au plan plus largement international (Joint FAO/WHO expert committee on food additives and contaminants, JECFA). Ces différentes structures ont eu à évaluer les risques potentiels liés aux aliments et à leurs constituants en général : nutrition, additifs, contaminants, hygiène, ESB, OGM, technologies industrielles et culinaires.

Je n’évoquerai que quelques aspects de l’expertise institutionnelle qui sont les plus discutés aujourd’hui et qui sont en particulier l’objet de contestations et d’attaques multiples. J’insisterai sur les évolutions qui sont intervenues au fil des trente-cinq dernières années. Mon expérience ne concerne que le domaine alimentaire, mais de nombreux aspects m’apparaissent communs à d’autres domaines de l’activité humaine.

Qu’est-ce qu’un expert ?

Il est très difficile de choisir une définition de l’expert et de l’expertise parmi les très nombreuses propositions disponibles. Les définitions de la norme AFNOR NF X 50-110 sont très générales, mais tracent un cadre générique :

Expert : personne dont la compétence, l’indépendance et la probité lui valent d’être formellement reconnue apte à effectuer des travaux d’expertise.

Expertise : ensemble d’activités ayant pour objet de fournir à un client, en réponse à la question posée, une interprétation, un avis ou une recommandation aussi objectivement que possible, élaborés à partir des connaissances disponibles et de démonstrations accompagnées d’un jugement professionnel (les démonstrations incluent essais, analyses, inspections, simulations, etc.).

Il apparaît nécessaire à partir de ces généralités de focaliser notre propos sur l’expertise scientifique que P. Roqueplo1 définit comme une activité de médiation entre savoir et décision. Dans une note sur la sociologie de l’expertise, P.B. Joly cite Druet et al. : « l’essence de l’expert n’est pas de maîtriser une compétence – c’est le lot du savant, du scientifique ou du chercheur – mais d’exporter un savoir et une légitimité acquis dans le champ scientifique pour fonder des décisions sur des questions discutées dans le champ politique ». Ne doit-on pas pourtant en déduire que l’expert scientifique est un chercheur qui exerce dans des situations d’expertise un autre métier que celui de chercheur, comme l’explique parfaitement Roqueplo, mais qui a acquis son savoir et sa légitimité en exerçant ses activités de recherche et qui ne peut les conserver qu’au contact étroit avec la recherche ? C’est sur ces bases que je propose la définition suivante de l’expertise scientifique :

« Activité qui fait partie des missions du chercheur, exercée à la demande d’un commanditaire, en lien étroit avec la recherche, fondée sur l’analyse critique des connaissances disponibles, pratiquée par des chercheurs dont l’expertise est qualifiée par des publications, des savoir-faire, des connaissances génériques d’un domaine (filière de production, recherche pour le développement…) et reconnue par l’établissement d’appartenance. »

Comment sont nommés les experts ?

Une évolution très importante à mes yeux est intervenue sur ce point.

Au plan national :

Dans les années 80, les membres du CSHPF étaient nommés par arrêté du Ministre de la santé, selon des règles que seuls ses collaborateurs (cabinet et Direction générale de la santé) connaissaient. Depuis la création de l’Agence Française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA), les choses ont bien changé : depuis 1999, les experts sont sélectionnés sur dossier, après appel à candidature largement diffusé, par des jurys constitués par l’AFSSA, qui travaillent selon des critères connus des candidats.

Au plan européen :

Avant 1997, les experts des différents comités scientifiques qui conseillaient la Commission européenne étaient nommés après proposition par les états membres qui disposaient traditionnellement d’un « contingent » de nomination, selon, là encore, des critères non transparents. La crise de la « vache folle » a conduit en 1997 à une réorganisation des comités qui ont été regroupés dans la direction générale « Santé-Consommation », non impliquée dans la gestion des questions agricoles ou alimentaires, avant leur installation (2003) au sein de la nouvelle Agence européenne de sécurité sanitaire (AESA), indépendante de la Commission. Leurs membres sont, depuis, sélectionnés après appel à candidature selon une procédure ensuite copiée par l’AFSSA. Des observateurs (Commission, Parlement …) ont alors pu suivre le processus de sélection.

Au plan plus largement international :

Les modalités de nomination des experts sont aussi restées mystérieuses pour moi pendant longtemps. Elles le sont un peu moins depuis qu’existent à l’OMS des tableaux d’experts, (dont un tableau pour la sécurité sanitaire des aliments), bâtis après appel à candidature. Les experts pour les réunions des comités ou les consultations sont désormais choisis dans ces tableaux, mais les modalités de ces choix ne sont pas transparentes.

Des améliorations incontestables ont donc été apportées dans les règles de constitution des comités d’experts, en particulier au plan européen. Une attention particulière est portée aux compétences, à l’équilibre des disciplines représentées, des nationalités, à l’expérience d’évaluation de risques, aux capacités à travailler en groupe… La dimension internationale apporte une incontestable force supplémentaire aux comités qui complète leur caractère pluridisciplinaire.

Quelles sont les contraintes des experts en matière de transparence ?

Un changement important en matière de transparence est intervenu depuis le milieu des années 90 : la déclaration d’intérêts. Elle est maintenant obligatoire dans toutes les structures évoquées ci-dessus (AFSSA, AESA, JECFA). Plus ou moins détaillées, ces déclarations d’intérêts sont publiques (AFSSA, AESA) ou non (JECFA).

De nombreux modèles de déclarations d’intérêts définissent les différents types d’intérêts en cause ; les plus complètes distinguent des intérêts financiers directs ou indirects, des intérêts intellectuels, des intérêts réels, apparents ou potentiels. L’OMS définit les conflits apparents comme des situations dans lesquelles un intérêt ne va pas nécessairement influencer l’expert, mais peut conduire d’autres personnes à mettre en cause son objectivité ; c’est, en d’autres termes, le conflit d’intérêt perçu. Le conflit d’intérêt potentiel est la situation dans laquelle il existe un intérêt que toute personne raisonnable (en l’occurrence l’expert) ne sait pas s’il doit être ou non déclaré dans le cadre des conflits d’intérêts. Une discussion dans le collectif de travail (unité, département…) peut aider l’expert à se situer par rapport à cette dernière situation. L’université du Maryland aux USA, par exemple, demande à ses agents d’adopter une démarche globale pour gérer les conflits d’intérêts, décider du contenu des déclarations et juger de l’acceptabilité des conflits dans l’intérêt et de l’université et de ses agents. Dans le préambule à la description de cette procédure, le président rappelle cependant qu’il relève des missions de l’université d’encourager le développement de liens entre ses agents et de nombreux acteurs extérieurs, agences gouvernementales, structures de recherche publiques et privées, consultants…, mais que ces interactions très positives peuvent conduire à des conflits d’intérêts qui peuvent être préjudiciables pour l’université et les individus, et qu’il convient donc de gérer collectivement. Il me semble fondamental de pouvoir discuter dans la collectivité scientifique la nature des conflits potentiels d’intérêts, dans un monde de la recherche dans lequel les liens entre secteur public et secteur privé me semblent non seulement inévitables, mais souhaitables, dès l’instant où la recherche se propose de répondre à des questions que quelqu’un pose dans la société, ce qui est, après l’accumulation de connaissances, l’une de ses missions majeures.

Pour en revenir à l’expertise, veut-on privilégier l’expertise « en chambre », pratiquée par des scientifiques dits indépendants, qui n’ont aucun contact avec les opérateurs, donc avec les réalités du terrain ?

La déclaration d’intérêt publique (générale annuelle et au début de chaque réunion en fonction de l’ordre du jour) constitue un progrès considérable en matière de transparence. Cette transparence en matière de conflit d’intérêt doit s’appliquer sans exception à tous les experts sollicités et concerner non seulement les intérêts financiers, mais aussi les intérêts intellectuels susceptibles d’altérer l’impartialité de l’expert.

Que serait un service public d’expertise scientifique ?

La revendication de création d’un service public d’expertise scientifique se fait jour, alors que l’indépendance des experts opérant dans les structures actuelles d’expertise est l’objet de critiques récurrentes. Je reviendrai sur cette question d’indépendance plus loin.

L’un des arguments mis en avant pour une nouvelle organisation de l’expertise repose à mon sens sur une ambiguïté : s’agit-il de l’organisation de l’expertise elle-même, c’est-à-dire de l’évaluation des risques, ou de la création d’éléments scientifiques permettant cette évaluation ?

Pour ce qui concerne ces éléments, une critique quasi permanente souligne qu’ils émanent d’études réalisées dans les laboratoires des firmes industrielles ou dans des laboratoires privés spécialisés et dans tous les cas financées par ces firmes. Les auteurs de ces critiques ont raison sur un plan factuel : la quasi-totalité des données utilisées lors des expertises provient des dossiers fournis par l’industrie. Ils oublient cependant, ou plutôt ignorent, que ces études respectent un certain nombre de contraintes, de règles, au plan international. Pour que les comités d’experts prennent en compte les résultats des études de toxicologie et d’alimentation, il convient que ces études aient été réalisées en respectant les bonnes pratiques de laboratoire (GLP, Good Laboratory Practices, en anglais). Ces GLP, standardisées par l’OCDE, sont reconnues au plan international. Les laboratoires qui souhaitent une reconnaissance officielle de respect de ces pratiques, une accréditation, sont l’objet d’inspections par les utilisateurs des données qui en sont issues, par exemple, la US-FDA, Health Canada, le ministère de la santé Japonais etc. Ils doivent, de plus, être placés sous assurance qualité, les agents qui en sont chargés étant indépendants de la direction du laboratoire.

Pourrait-il en être autrement, aujourd’hui par exemple en France ? Certainement pas ; je ne connais que deux laboratoires publics capables de respecter ces règles ; peut-être en existe-t-il quelques autres mais ils se comptent sûrement sur les doigts d’une main. Plusieurs revues scientifiques spécialisées sérieuses sont d’ailleurs très attentives au respect des règles internationales pour accepter de publier des résultats. Alors, la solution est évidente, il faut doter les laboratoires publics des moyens leur permettant de respecter toutes ces règles. Oui, mais quels laboratoires ? Lorsque j’étais en charge de responsabilités à l’INRA, je me suis toujours refusé à investir dans ce sens ; la toxicologie classique, de routine, que je qualifie de réglementaire, est sans intérêt en termes de recherche. Il n’entre pas, à mon sens, dans les missions des laboratoires de recherche universitaires ou des organismes, de distraire des moyens pour assumer des tâches qui relèvent plus du contrôle que de la recherche. J’ai donc privilégié la recherche de nouvelles approches en toxicologie alimentaire, plus sensibles que les méthodologies traditionnelles, mieux adaptées à l’évaluation du risque alimentaire. C’est le cas de l’application de la métabolomique, c’est-à-dire l’étude des variations de composition des molécules présentes dans l’urine ou le sérum sanguin sous l’action de la substance étudiée, variations qui traduisent des modifications du fonctionnement métabolique de l’organisme. Si les pouvoirs publics souhaitent mettre en place des structures capables de pratiquer des études de toxicologie réglementaire, il conviendrait qu’ils attribuent des moyens spécifiques et qu’ils confient clairement cette mission à des organismes adaptés (DGCCRF, AFSSA, AFSSAPS par exemple).

Je me demande pourtant si des investissements de ce type sont vraiment une priorité en matière de protection de la santé publique. Faut-il vraiment penser que toute structure privée, contrôlée selon des normes très strictes, compétente car ses clients lui demandent des comptes en matière de qualité des résultats, est cependant suspecte de dissimulation et de falsification ? La vraie question n’est-elle pas, une nouvelle fois, celle de la transparence ? L’argument du secret industriel ne doit pas jouer en matière de protection de la santé publique ; l’ensemble des résultats expérimentaux enregistrés, positifs (absence d’effets) ou négatifs (effets délétères) doit être mis par le pétitionnaire à la disposition des instances d’expertise. Leur publication dans des revues scientifiques accessibles au grand public ne constitue à mon sens qu’une transparence illusoire car c’est la totalité des informations résultant d’un essai toxicologique, trop nombreuses pour pouvoir figurer dans un article scientifique, qui permet de porter un jugement en termes de risques. Cette transparence fait partie des règles de certaines instances d’expertise comme l’AESA ; il est cependant difficile de la faire respecter car comment avoir connaissance de tous les essais toxicologiques entrepris sur une substance ?

La question du respect des GLP, de l’assurance qualité, des protocoles standardisés, est cruciale. Dans le domaine de l’évaluation de la sécurité sanitaire des OGM végétaux comme de certains additifs alimentaires (aspartame par exemple), les différentes instances d’expertise (AESA, AFSSA, CGB) ont identifié que la très grande majorité, voire toutes les études qui sont supposées mettre en évidence des risques pour la santé humaine ou animale et qui sont très largement citées, ne respectent pas ces règles et présentent des lacunes majeures au niveau des protocoles et de l’interprétation des résultats qui en est faite (cf. leurs différents avis).

Pour ce qui concerne l’organisation de l’expertise, point n’est besoin de rappeler que ce sont des structures publiques (AFSSA, AESA, FAO, OMS) qui mettent en place les comités d’experts et en gèrent les modalités de fonctionnement.

Quelle pourrait être la place de l’expertise scientifique dans le processus d’analyse de risques ?

La question liminaire posée est celle de la composition et des missions des comités d’experts. Il est admis aujourd’hui par les gestionnaires de risque (les décideurs administratifs et politiques) qu’il convient de confier également aux structures chargées de l’évaluation des risques, l’évaluation des bénéfices.

Dans le même temps, certains militants, membres d’associations, voudraient que les comités soient constitués à la fois de scientifiques, et également de représentants des parties prenantes (qui seraient pour moi, dans le domaine de l’alimentation : agriculteurs, industriels, distributeurs, consommateurs, pouvoirs publics, élus, associations environnementales éventuellement…). Une telle organisation a été retenue à partir de 1993 pour la composition de la CGB. Si ceci a bien fonctionné pendant quelques années, les choses sont devenues ingérables dès l’instant où des positions militantes sont venues polluer les débats scientifiques. Ses travaux ont été interrompus pendant plusieurs mois avant sa dissolution, en raison du refus de siéger de la majorité de ses membres devant les critiques inadmissibles proférées vis-à-vis de l’indépendance de son président par l’un de ses membres, militant. La CGB est la seule structure d’expertise institutionnelle à laquelle j’ai participé, qui ait adopté cette organisation ; elle a bien montré ses limites !

Pour autant, l’évaluation scientifique doit être intimement intégrée au processus d’analyse de risques qui comporte, pour toutes les institutions nationales et internationales, les étapes d’évaluation, de gestion et de communication.

La prise en charge de la sécurité sanitaire des aliments a longtemps été considérée comme une affaire « d’experts » et de professionnels de la gestion des risques, l’implication des autres acteurs intéressés, dont les consommateurs, étant minimale. Dans ce cadre, la communication sur les risques ne visait donc qu’à expliquer, à faire comprendre aux profanes le point de vue des experts2. Les crises alimentaires survenues au cours des quinze dernières années (ESB, dioxine, rouge Soudan – un colorant alimentaire aujourd’hui interdit en raison de sa toxicité –, OGM, acrylamide, substance potentiellement cancérigène produite lors du chauffage de certains aliments amylacés…) sont venues bouleverser ce postulat en portant sévèrement atteinte à la confiance du public dans les systèmes de réglementation et de gestion de la sécurité sanitaire. En effet, ces différentes crises ne se justifient pas par des risques sanitaires comparables : la présence de dioxine (il s’agissait en fait de PCBs) à des niveaux très bas chez des poulets, n’a jamais fait courir le moindre risque aux consommateurs. Aucun effet toxique dû aux OGM actuellement sur le marché dans certains pays, n’a pu être identifié. Le rouge Soudan ou l’acrylamide, substances potentiellement cancérigènes, représentent au contraire effectivement un risque sanitaire ; le prion bovin responsable de l’ESB a tué plus de 200 êtres humains jusqu’à présent. Si la perception de ces différents risques par le public semble identique, c’est bien que quelque chose n’a pas correctement fonctionné dans le cycle d’analyse de risque, souvent pollué pour des raisons politiques ou médiatiques. Il convient donc d’améliorer sa mise en œuvre. La recherche des conditions de cette amélioration a été l’un des objectifs du projet intégré européen « SAFE FOODS » (que l’on peut traduire par « aliments sains »), projet qui s’est déroulé de 2004 à 2008. Une nouvelle approche du cycle d’analyse risques/bénéfices en matière d’alimentation a été proposée à l’issue de ce programme.

Les changements majeurs proposés concernent :
-  L’addition d’une étape de « cadrage » en tout début de processus, permettant, si nécessaire, la consultation de l’ensemble des acteurs intéressés (agriculture, industrie, distribution, syndicats, consommateurs…) afin de recueillir les différents points de vue et questionnements, et de mieux cerner les termes de référence pour les évaluateurs des risques et des bénéfices ;
-  La prise en compte non seulement des risques pour la santé et l’environnement, mais également des bénéfices lors de l’étape d’évaluation. Cette évaluation reste du seul domaine des experts tels que je les ai définis : scientifiques des domaines des sciences de la vie et des sciences de l’homme et de la société afin d’intégrer, lors de cette même étape, les impacts sociétaux. On ne mélange pas les genres à ce stade !
-  L’addition d’une étape de consultation entre l’évaluation risques/bénéfices et la gestion. On peut qualifier cette étape de processus participatif au cours duquel les parties intéressées, les experts, les gestionnaires, sur la base des évaluations réalisées, comparent les risques, les coûts, les bénéfices, leur distribution au sein des différents groupes de population en l’absence de toute mesure de gestion, et les conséquences des différentes mesures de gestion qui peuvent être envisagées. Reprenant une expression de B. Chevassus-au-Louis, cette étape permettrait « d’aborder les questions d’acceptabilité en reconnaissant que les gens pour lesquels ils [les experts] évaluent les risques ont leur mot à dire et leur propre perception et qu’il va falloir travailler avec eux ». Cette interface entre évaluation et gestion apparaît d’autant plus indispensable que la séparation institutionnelle entre évaluation et gestion a été instaurée dans l’Union européenne par le règlement (CE) n° 178/2002, comme en France par la loi de sécurité sanitaire du 1er juillet 1998 qui a créé l’AFSSA.

La mise en œuvre des deux nouvelles étapes proposées dans le cycle doit bien entendu faire preuve de la plus grande flexibilité et pouvoir être modulée en fonction de la nature de la question posée : depuis les questions non sujettes à controverses majeures, comme par exemple les améliorations des réglementations sur les additifs, arômes, enzymes qui ne doivent pas exiger de procédures de consultation lourdes, jusqu’aux questions pour lesquelles existent des incertitudes scientifiques importantes (l’ESB était de celles-là et aurait mérité une consultation des acteurs), ou qui sont a priori sujet de questionnements comme les OGM, et qui méritent l’organisation d’une large consultation.

Quelle que soit l’organisation retenue, la plus large transparence doit conduire à une communication claire et préalable à toute décision de gestion, décision qui reste bien évidemment du domaine des décideurs institutionnels.

Conclusion

Soyons clairs, il s’agit à ce stade d’une conclusion personnelle basée sur mon expérience et ma participation à de nombreuses discussions nationales et internationales. Mon analyse est limitée à l’évaluation des risques et maintenant des bénéfices (dont je n’évoque pas la difficulté pour trouver des outils de mesure communs avec l’évaluation des risques), dans le domaine alimentaire.

Les points essentiels sont pour moi les suivants :
- Le scientifique, dans le cadre de ses activités d’expertise, doit limiter son action à l’évaluation scientifique, dans son domaine de compétences, dans le cadre d’un collectif aux compétences complémentaires, capable d’intégrer le maximum de dimensions d’une question ;
-  Les critères et les conditions de sélection des experts doivent être totalement transparents. L’indépendance d’un expert me semble une notion illusoire ; personne n’est indépendant, on vient de quelque part, avec sa culture, son milieu, sa formation ; on peut attendre l’impartialité, mais pas l’indépendance. C’est donc la transparence, au travers des déclarations d’intérêt des experts, qui est essentielle. Les activistes de certaines associations ne sont évidemment pas indépendants non plus. L’auto-proclamation d’indépendance de leur part est insupportable et inacceptable.
-  Les comités d’experts doivent être constitués uniquement de scientifiques, représentant toutes les écoles de pensée, réservant la défense de leurs éventuelles opinions militantes aux étapes préalables et suivantes à la phase d’évaluation. Une amélioration pourrait porter sur la présence d’observateurs chargés d’attester de la régularité du processus de discussion de l’ensemble des éléments disponibles, du respect des opinions minoritaires si elles existent et de leur publication, la difficulté résidant dans le choix de ces observateurs et dans le respect de la confidentialité du détail des débats.
-  Le débat de société doit être organisé, par exemple lors d’étapes de cadrage avant et de consultation après les évaluations. Certains experts scientifiques, représentants de leurs collègues, doivent participer à ce débat, comme l’un des acteurs chargé d’expliquer, de traduire, les résultats des évaluations et pas plus. L’avis scientifique ne doit évidemment rester que l’un des éléments de la prise de décision qui ne relève que de ceux qui disposent de la légitimité à prendre ces décisions, mais qui ont besoin de l’éclairage donné par ce type de débat.

Ainsi, les responsabilités de chacun doivent rester très claires : experts pour l’évaluation, parties prenantes pour le cadrage du travail des experts et l’analyse des résultats à la lumière des aspects sociétaux de la question afin d’éclairer les décideurs dont la responsabilité consiste à gérer risques et bénéfices.

Ces différents points me semblent être au cœur des discussions qui émaillent les premiers pas du Haut Conseil des Biotechnologies qui est constitué de deux comités : un comité scientifique et un comité économique, éthique et social. Cette organisation correspond à la façon dont je vois l’articulation des débats : le comité scientifique sera chargé de l’évaluation scientifique des risques et des bénéfices, même si les chercheurs en sciences économiques et sociales y sont très minoritaires, l’autre comité étant chargé du débat de société, si je lis bien les textes. Il devrait donc y avoir séparation des genres, même s’il est évident que des liens forts doivent exister entre les deux groupes. Il conviendra cependant d’être vigilant pour que cette séparation soit respectée dans les faits, permettant ainsi d’éviter les combats stériles et inutiles connus au sein de la CGB et du Comité de préfiguration du haut conseil. Souhaitons que le fonctionnement de cette nouvelle structure atténue le trouble des citoyens devant la cacophonie des discours et, par là-même, le mouvement de contestation de l’expertise scientifique et au bout du compte de la science, de la technologie et de l’innovation. En corollaire, la mise en cause permanente de l’honnêteté et de l’intégrité des scientifiques doit impérativement cesser, faute de quoi leur désespérance en conduira certains à abandonner toute thématique qui peut être sujette à débat dans la société et à se réfugier dans des travaux plus ésotériques, sans participer à la résolution des questions posées par l’irruption de nouveaux produits, de nouvelles technologies ou de nouvelles pratiques.

Le lecteur aura j’espère compris que je ne suis pas un laudateur inconditionnel de l’innovation et du progrès technique. Je suis persuadé que les scientifiques doivent mieux s’intégrer aux débats de société, mais qu’ils doivent en même temps, grâce à une définition rigoureuse des responsabilités et devoirs de chacun et à une organisation claire de l’analyse des risques et des bénéfices des innovations et progrès potentiels, combattre l’influence de ceux qui les vilipendent, qui s’autoproclament indépendants, qui prétendent représenter les citoyens sans aucune légitimité. Il y va de l’avenir de la formation et de l’activité scientifiques.

1 Roqueplo Philippe, Entre savoir et décision, l’expertise scientifique. Collection : Sciences en questions. Editions Quae, 1997.

2 « En fait, les gens comprennent très bien, ils ont suffisamment d’informations et s ’ils ne sont pas d ’accord et n ’ont pas la même perception que les experts, ce n ’est pas dû à une irrationalité mais à une autre rationalité. [ …] On arrive donc à cette idée que l’on n’a pas une irrationalité d’un côté et une rationalité de l’autre, mais que l’on a à gérer deux rationalités celle du scientifique et celle du citoyen qui diffèrent [ … ]. La question n ’est plus de faire plus de communication mais de prendre le problème autrement ». Bernard Chevassus-au-Louis, L’analyse des risques : l’expert, le décideur et le citoyen. Editions Quae.

Mis en ligne le 4 janvier 2010
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