Vous avez dit hasard ? Entre mathématiques et psychologie

Nicolas Gauvrit. Belin, 2009, 239 pages, 25 €

Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 288, octobre 2009

« Choisir au hasard, être imprévisible, demande un effort qui n’est que partiellement récompensé, et il reste toujours dans les productions humaines du hasard une part de prévisible » (p 206)

Ce livre de notre collaborateur Nicolas Gauvrit aborde conjointement l’aspect mathématique et l’aspect psychologique du hasard. Signalé à nos lecteurs dans le dernier numéro, il n’avait pas fait l’objet d’une lecture « critique » dans nos colonnes, l’exercice étant délicat : soit l’auteur de ces lignes peut être soupçonné de « complaisance » envers un collègue par les lecteurs, soit il peut paraître discourtois ou « mauvais camarade » auprès d’un ami... C’est un jeu « perdant/perdant » en quelque sorte !

Mais après la lecture du livre, il m’a semblé que ces tergiversations n’avaient plus lieu d’être. D’une part, parce qu’une revue « sceptique » peut être, plus qu’une autre, en situation d’échapper au soupçon de complaisance ou de parti pris, et d’autre part, surtout, parce que ce livre excellent mérite un vrai coup de chapeau ! (Après tout, soupçonnez-moi, je préfère garder un ami.)

Ce qui me paraît le plus original et instructif dans ce livre vient de son sujet et du traitement « bicéphale » évoqué plus haut. C’est bien là le cœur de l’ouvrage, et la double formation de l’auteur dans ces deux disciplines, rarement associées, permet une analyse vraiment éclairante de cette notion : le hasard. Comme toutes les notions « évidentes », celle-ci perd de son évidence dès qu’on y réfléchit. Qu’est-ce que le hasard ? Existe-t-il seulement ? Nicolas Gauvrit nous offre des définitions assez fouillées (tout en précisant que l’on ne peut affirmer quoi que ce soit sur l’existence du hasard...) ; il expose également dans un langage simple quelques réflexions philosophiques très éclairantes sur le concept de concept (si j’ose dire), mais la grande force du livre, c’est l’utilisation de petits exemples très simples pour nous emmener insensiblement très loin, dans des sphères où nous n’aurions même pas pensé arriver.

Un bon exemple en est fourni par le chapitre « mondes possibles et impossibles », une étude passionnante du monde de la logique mathématique face au monde réel, qui donnerait presque le tournis... Cependant l’aspect « psychologie », est d’après moi plus intéressant encore que l’aspect mathématique, on y apprend davantage de choses sur nous, comme les différents « biais » qui déforment notre perception de la réalité, ou les comportements instinctifs que nous employons trop souvent sans nous en rendre compte, tel ce phénomène tout simple qui consiste à préférer dire « oui » que « non » ! Mieux vaut le savoir, par exemple quand on lit un sondage. Selon la formulation de la question, le résultat pourra être tout à fait faussé par ce « biais d’acquiescement ». Et si vous êtes vendeurs, vous aurez nettement plus de succès en demandant « vous faut-il autre chose ? » (qui va entraîner chez le client la recherche de ce qu’il pourrait prendre « pour dire oui ») plutôt que « ce sera tout ? » qui va fermer la vente. En ce qui me concerne, je connais beaucoup de vendeurs qui gagneraient à lire ce livre...

Pour ne pas tomber moi-même dans un autre biais évoqué dans l’ouvrage (celui qui consiste à préférer systématiquement le positif au négatif), je voudrais pointer amicalement un point moins convaincant : Nicolas Gauvrit convoque p. 136 le célèbre tableau de Magritte « Ceci n’est pas une pomme » (que pour ma part, je connaissais avec « ceci n’est pas une pipe ») pour parler des différentes possibilités de négations, doubles négations, etc. (il n’est pas faux que vous n’êtes pas en train de ne pas lire ces lignes, par exemple) ; or ce tableau très significatif est souvent mal compris ! Il ne s’agit ni d’ironie, ni de « surréalisme » vaguement transcendantal : il s’agit tout simplement de cette vérité d’évidence, mais que de nombreux siècles de proximité avec les images de toutes sortes (depuis Lascaux ou Chauvet) nous ont fait oublier : « ceci n’est pas une pomme », mais l’image d’une pomme. Je ne peux l’éplucher et la manger. Connaissant bien cette interprétation, le choix de ce tableau par Nicolas Gauvrit est hasardeux, car il peut amener à des contresens, selon que le lecteur « voit » une vraie pomme (et donc « rejette » la négation), ou selon qu’il accepte cette négation (ce que Magritte voulait).

Et si je peux me permettre un clin d’œil, pour plusieurs exemples, des personnages sont choisis, enfants ou adultes, mais le choix de leurs prénoms est souvent surprenant ! Nicolas, pourquoi ces « Ada », « Malo », « Arcadie » ? ! C’est une bonne idée de renouveler les « Pierre, Paul ou Jacques », bien sûr, mais là...

Pour finir, je voudrais saluer l’éditeur, car le format du livre, la couverture, le choix du papier, les illustrations, parfois artistiques, mais parfois aussi plus humoristiques ou légères, en font vraiment un objet plein d’attrait, ludique et sérieux tout à la fois. Au total, un livre qui réunit vraiment beaucoup de qualités (ce qui ne surprendra pas nos lecteurs, d’ailleurs) !

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