Petit traité de l’imposture scientifique

Aleksandra Kroh. Belin – Pour la Science, 2009, 224 pages, 18 €

Note de lecture de Philippe Le Vigouroux - SPS n° 288, octobre 2009

Il y a le simple canular, qui finit par être repéré comme tel, ou encore l’erreur d’interprétation, qui elle aussi est rectifiée. Il y a l’erreur expérimentale qui peut être corrigée et puis il y a l’escroquerie. Selon Aleksandra Kroh, physicienne, si l’imposture scientifique peut prendre ces différentes formes, toutes n’ont pas les mêmes conséquences. Dans l’avant-propos, elle évoque l’affaire Sokal et l’Homme de Piltdown (il est étonnant de rapprocher ces deux canulars) puis la mémoire de l’eau, mais c’est à quatre affaires qu’elle qualifie de « plus grandes impostures du XXe siècle » qu’elle consacre son ouvrage.

Le premier chapitre est consacré aux extraterrestres. Alors que des mondes peuplés d’êtres vivants étaient imaginés depuis que la Terre n’est plus au centre de l’Univers, c’est avec H. G. Wells et sa Guerre des Mondes que les extraterrestres envahissent notre planète. L’auteur retrace l’évolution de cette croyance (d’abord les soucoupes volantes en 1947, puis les rencontres et les voyages à partir de 1952) en la replaçant dans son contexte social et culturel. Aux États-Unis mais aussi en France, les diverses commissions d’enquête chargées d’étudier les phénomènes signalés ont produit des rapports qui sont restés peu crédibles pour le public croyant. On comprend mal les raisons qui ont poussé l’auteur à intégrer le sujet des extra-terrestres, de façon aussi large, dans le thème des impostures scientifiques car finalement les scientifiques ne sont pas vraiment impliqués : ils ne sont pas à l’origine de cette croyance populaire et peu l’entretiennent.

Le long chapitre suivant raconte la montée de Lyssenko dans l’Union soviétique stalinienne et la faillite de la génétique mendélienne. Lyssenko est présenté comme un arriviste prêt à tout pour rester dans les bonnes grâces de Staline puis de Khrouchtchev. Aleksandra Kroh note que les thèses de Lyssenko, abandonnées depuis longtemps, ne seront jamais officiellement condamnées. Les analyses de Jaurès Medvedev (1969) puis de Valery Soyfer (1983) vaudront à leurs auteurs de nombreuses tracasseries : longtemps après le règne de la biologie prolétarienne, il aura été difficile, en URSS, d’avoir un regard critique sur cette imposture1.

Dans le troisième chapitre, A. Kroh aborde l’élaboration d’une théorie des races par les scientifiques du XIXe siècle qui tentaient de définir par diverses mesures (la capacité crânienne, en particulier) les différentes races humaines. Les théories raciales seront mises en œuvre dans les politiques d’un certain nombre de pays : l’auteur a choisi d’illustrer son propos en s’appuyant sur l’exemple de la politique des autorités australiennes vis-à-vis des aborigènes. Et même si, en 1956, l’Unesco met à contribution les sciences biologiques mais, cette fois, pour rejeter toute notion de race et donc le racisme, les préjugés persistent comme en témoignent la comparaison d’un discours de Victor Hugo de 1879 et celui du président Sarkozy à Dakar en 2007 ou encore les propos du prix Nobel de médecine, James Watson, en 2007 également2.

Enfin, dans la dernière partie, c’est le créationnisme qui est dénoncé, sous toutes ses formes. Après une présentation historique de ce courant, depuis la résistance des Églises à Darwin à la fin du XIXe siècle jusqu’à l’Intelligent Design aujourd’hui, A. Kroh revient sur l’affaire ARTE-Dambricourt3 et dresse un panorama des percées créationnistes en Europe, inspiré du rapport du Conseil de l’Europe de 2004.

Contrairement à ce que laisse entendre le titre, avec l’expression « Petit traité », qu’on ne cherche pas une réflexion épistémologique ou sociologique approfondie et argumentée sur les mécanismes des impostures scientifiques, leur mise en place, leur évolution et leur persistance. Ce livre est avant tout constitué de quatre récits chronologiques qui permettent d’inscrire ces impostures dans la durée et de souligner leurs adaptations successives aux circonstances.

Les lecteurs de Science et pseudo-sciences sont familiers de ces thèmes mais ce n’est cependant pas sans intérêt qu’ils pourront retrouver dans cet ouvrage une présentation critique, dans l’histoire, de ces sujets.

1 Voir L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoirSPS n° 286, juillet 2009.

2 Voir le compte-rendu du livre de Bertrand Jordan L’humanité au pluriel - La génétique et la question des races dans SPS n° 282, juillet 2008, p. 51.

3 Voir L’« aventure humaine » est-elle programmée ? SPS n° 270, décembre 2005, p. 25.

4 Voir L’Europe et le créationnisme SPS n° 281, avril 2008 p. 9

Mis en ligne le 17 octobre 2009
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