L’astrologie, pratique désuète et dénuée de tout fondement rationnel, est pourtant devenue un phénomène de société dont l’impact culturel ne peut être nié. En quoi consiste-t-elle et à quoi tient son succès ?
Les pièces les plus anciennes de ce dossier concernent la thèse soutenue par Élisabeth Teissier à Paris, le 7 avril 2001.

Ces astronomes-astrologues du passé

par Arkan Simaan - SPS Hors-série Astrologie, juillet 2009

L’astrologie occidentale naquit 3000 ans avant notre ère en Mésopotamie (actuel Irak). Les prêtres étaient chargés de surveiller le ciel afin d’avertir le souverain en cas de mauvais présage. Tout relevait d’eux, depuis l’observation des astres jusqu’à la médecine en passant par le calendrier religieux, la divination, la magie. Le roi protégeait la population des ennemis, des dangers terrestres, et eux des dangers célestes : tempêtes, inondations, sécheresses…

Ces prêtres durent essayer de comprendre les phénomènes naturels pour les prévoir, tout en évitant de divulguer leur savoir. Si, par exemple, une épidémie survenait lors du passage d’une comète, pourquoi n’auraient-ils pas rapproché les faits ?

À force de scruter le ciel, ces prêtres babyloniens finirent par établir le cycle des éclipses et identifier quelques planètes qu’ils placèrent chacune sous la tutelle d’une divinité. Après la conquête de l’Asie par Alexandre, cette pratique fut adoptée par les Grecs qui préférèrent cependant honorer les dieux de l’Olympe. Plus : ils mirent à la mode les horoscopes individuels, alors qu’à Babylone les prédictions concernaient la collectivité (ou le roi qui la personnifiait), même s’il a pu y exister des horoscopes.

La critique de l’astrologie est probablement aussi vieille qu’elle : on en trouve des traces dans la Bible, bien que celle-ci blâme davantage les astrologues que l’art lui-même, auquel elle confère un certain pouvoir, de toute façon inférieur à celui de l’Éternel qui les voue aux flammes : « Qu’ils viennent te sauver, ces astrologues qui observent les astres, annonçant tous les mois ce qui doit t’arriver ! Ils auront le sort de la paille : le feu les consumera, ils n’échapperont pas aux flammes. Et ce ne sera pas un petit feu de braises où l’on peut cuire son pain, ni un simple foyer où l’on vient se chauffer ! Tel sera le sort de tes sorciers, que tu prenais tant de peine à consulter depuis ta jeunesse.1 » Très naturellement, l’astrologie fut interdite au peuple juif : « Ne levez pas les yeux vers le ciel pour contempler le soleil, la lune, les étoiles, toute la multitude des astres, ne vous laissez pas entraîner à les adorer et à les servir.2 »

D’autres voix s’élevèrent dans l’Antiquité pour réprouver cette pratique, dont Cicéron (106 av. J.-C. – 43 av. J.-C.) qui railla ainsi les astrologues qui se vantaient de connaître l’avenir d’une personne à la naissance : « l’aspect des jumeaux est pareil, mais leur vie et leur destin sont la plupart du temps différents.3 » Par ailleurs, Cicéron souleva aussi le problème du déterminisme astral alors qu’il évoquait la mort tragique du consul Flaminius qui livra bataille en dépit des mauvais augures : « Ou bien ce n’est pas le destin qui a voulu que [son] armée fût anéantie – car les destinées ne peuvent pas être modifiées […], ce qui doit arriver arrivera de toute façon. Et si au contraire la destinée peut être infléchie, il n’y a pas de destin, et il n’y a pas non plus de divination puisqu’elle concerne les événements futurs. Car aucun événement ne doit se produire inexorablement dont on peut obtenir par une cérémonie de conjuration qu’il n’arrive pas.4 »

Claude Ptolémée (90 ?-168 ?)

Au deuxième siècle de notre ère, un Grec d’Alexandrie, Claude Ptolémée, écrivit la Composition mathématique (plus connue comme Almageste). Il s’agissait d’un exposé de la physique d’Aristote qui divisait le monde en deux parties, la céleste, domaine de la perfection, et la sublunaire, où se trouvait la Terre immobile, au centre d’un monde fini, clos par la sphère des étoiles fixes tournant autour de nous. Quant aux « planètes » (astres « errants », en grec), la science d’alors en dénombrait sept – Lune, Soleil, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne – et Ptolémée expliquait leur mouvement apparent par un système compliqué à base d’épicycles, d’excentriques et d’équants.

Ce savant composa également le Tetrabiblos, un traité d’astrologie qui liait l’astrologie naturelle, celle qui étudie le mouvement des astres, à l’astrologie judiciaire, celle qui règle l’avenir des hommes. Il y classa les « planètes » en chaudes, froides, sèches, humides, féminines, masculines, etc. En outre, il attribua aux constellations des vertus qu’il rattacha aux quatre « éléments » (eau, terre, feu, air). Aujourd’hui encore, les astrologues suivent les canons de ce livre.

Dès les premières pages, il attaqua ceux qui estimaient l’astrologie inutile, même s’il admettait qu’ils pouvaient avoir pour cela quelques raisons « vaines et frivoles » : les « imbécillités de certains professeurs » qui, « pourgagner de l’argent, vendent des prédictions sous le nom et l’autorité de cet art, et en font accroire au peuple, prédisant beaucoup de choses qui ne sont point signifiées par les causes naturelles.5 » L’exemple que donne Ptolémée dans cette diatribe est régulièrement repris : jusqu’à nos jours, chaque fois qu’il s’agit de disculper l’astrologie des prédictions ratées, les astrologues s’invectivent les uns les autres, se traitent mutuellement d’incompétents incapables de faire bon usage de leur pratique !

La méthode « scientifique » exposée dans le Tetrabiblos exigeait des calculs laborieux, d’où vint l’épithète de Mathematicus au Moyen Âge pour désigner astronomes et astrologues, deux fonctions alors confondues. Cette astrologie se fondait sur un monde fini au centre duquel trônait la Terre, c’est-à-dire nous, les humains : nous étions ainsi au centre de tout, les astres mêmes n’existaient que pour notre usage. Après Ptolémée, les planètes, auxquelles la pensée grecque associait déjà des dieux superficiels, capricieux et instables, n’avaient d’autre occupation que de surveiller nos faits et gestes afin de provoquer notre malheur ou notre fortune. Cet anthropocentrisme convenait bien au christianisme qui se développait.

Disgrâce et réhabilitation de l’astrologie

Les Pères de l’Église combattirent l’astrologie. Non parce qu’elle supposait une religion polythéiste : il leur aurait suffi de remplacer les dieux païens par des saints pour gommer l’obstacle. L’ennui venait de ce qu’elle fixait l’avenir des individus, limitant ainsi la puissance de Dieu et exonérant l’homme de ses péchés.

Mais cette désapprobation n’emporta pas d’emblée l’unanimité. Non seulement les priscillianistes6 continuèrent à la pratiquer, mais elle fut défendue entre autres par Julius Firmicus Maternus. Auteur au IVe siècle du traité d’astrologie Matheseos Libri VIII, il écrivit après sa conversion au christianisme De errore pro fanarum religionum Il expliquait, surtout dans le premier ouvrage, que la prière pouvait dévier l’homme de la destinée que les astres lui réservaient.

Cependant, tout se décida finalement en raison de l’hostilité déterminée de certains Pères, parmi eux saint Augustin (354-430). Après avoir été dans sa jeunesse friand d’astrologie, l’influent évêque d’Hippone déclara : « [La vraie piété chrétienne] rejette ces pratiques [l’astrologie] et les condamne. C’est à vous, Seigneur, qu’il est bon d’adresser ses aveux, de dire : “Ayez pitié de moi, guérissez mon âme, car j’ai péché contre vous” ; et au lieu d’abuser de votre indulgence pour se donner la licence de pécher […] À tous ces avis salutaires, [les astrologues] s’efforcent de porter le coup de mort quand ils disent : “C’est du ciel que viennent d’irrésistibles raisons de pécher”, ou encore “C’est Vénus qui a fait cela, ou Saturne, ou Mars”, tout cela, bien entendu, pour exonérer de sa responsabilité l’homme – qui n’est que chair, sang, orgueilleuse pourriture – et la rejeter sur le Créateur, sur l’Ordonnateur du ciel et des Astres.7 »

L’étoile nouvelle de 1572

C’est la découverte d’une Nova qui consacra la gloire de Tycho Brahe. L’astronome observa le 11 novembre 1572 une Supernova, nommée depuis « Nova de Tycho Brahe ». Cette apparition débuta en décembre 1572 et dura jusqu’en mars 1574. Cela contredisait si fortement Aristote que Tycho voulut d’abord s’assurer qu’elle ne se déplaçait pas dans le ciel. Dans ce cas, il se serait agi d’une nouvelle planète ou d’un météore. Lorsqu’il parut évident que la position de la Nova ne variait pas, et qu’après maintes tentatives, il était incapable d’en mesurer la parallaxe, l’astronome conclut qu’il s’agissait bel et bien d’une « nouvelle étoile » et d’un phénomène se déroulant très loin de l’atmosphère terrestre.

C’est ce qu’il expliqua en 1573 dans un opuscule nommé De Nova Stella. On dit que Tycho hésita avant de le publier : néanmoins, l’importance de sa découverte eut finalement raison de ses tergiversations. Il localisa la Nova en donnant la carte des étoiles voisines. Mais en l’absence de catalogues antérieurs répertoriant vraiment toutes les étoiles du ciel, personne n’était en mesure d’assurer que cette Nova n’était pas là les années précédentes. C’est par la perte de son éclat, et finalement par sa disparition en 1574, qu’on apporta la preuve définitive qu’il se passait quelque chose d’étrange dans le ciel.

Les Novas et les Supernovas

Qu’est-ce qu’une Nova ? Son nom signifie « nouvelle étoile » et vient du titre du livre de Tycho Brahe. Il s’agit en fait d’une étoile jusqu’alors invisible à l’œil nu, dont la luminosité croît soudainement. Lorsque le phénomène est particulièrement violent, on parle de Supernova.

Aristote n’admettait de changements dans le ciel que pour les phénomènes atmosphériques, pluies, nuages, étoiles filantes etc., c’est-à-dire se passant dans l’air et donc dans le monde sublunaire. Au-dessus, il faisait valoir que les phases de la Lune et le mouvement erratique des planètes ne sont pas des « changements » puisqu’ils sont périodiques, donc prévisibles.

En plus d’une excellente connaissance du ciel pour repérer une Nova, il fallait du courage pour en parler. Combien d’astronomes n’ont-ils pas préféré en attribuer l’image à une illusion d’optique plutôt que de courir le risque de se couvrir de ridicule ?

Arkan Simaan et Joëlle Fontaine. L’image du Monde, des Babyloniens à Newton. 1999, ADAPT Éditions. Réédition prévue en septembre 2009. Pages 99 et 100.

Malgré cette condamnation, l’astrologie continua à sévir dans les cours des empereurs : en effet, pour la faire disparaître, il ne suffisait pas de la blâmer, il fallait plutôt créer une science capable d’expliquer que les événements reliés par l’astrologie, les passages d’une comète ou d’une planète avec des séismes et autres épidémies, étaient indépendants et relevaient de lois naturelles différentes.

L’intolérance chrétienne à l’égard des choses profanes, donc de l’astrologie, réduisit à néant le savoir grec en Europe et poussa vers l’exil en Asie les païens et les hérétiques irréductibles qui emportèrent avec eux leurs manuscrits. Le calife Al Mamoun (813-833) s’en appropria beaucoup plus tard et les fit traduire en arabe à Bagdad, où ils furent commentés et améliorés par les savants de la « Beyt el Hikma » (« Maison de la sagesse »). Ces textes qui commencèrent à réapparaître en Occident à la fin du XIe siècle suscitèrent alors un véritable engouement parmi les savants. Traduits en latin, ils permirent notamment à saint Thomas d’Aquin (1227-1274) de créer une nouvelle philosophie, la scolastique, où l’astrologie se trouva réhabilitée. L’Église finit donc par l’accepter, à la condition toutefois qu’elle admette la primauté de Dieu sur les astres. Ce n’était pourtant que la reconnaissance d’un fait accompli, l’astrologie s’était déjà emparée des cours européennes.

Le déclin de cette pratique s’amorça à partir des travaux de quatre savants, dont certains étaient d’ailleurs astrologues : Copernic, Tycho Brahe, Kepler et Galilée. L’héliocentrisme de Copernic retirait l’homme du centre du monde ; l’étoile nouvelle de 1572 – la « Nova de Tycho » – ruinait le dogme de la perfection céleste ; les lois de Kepler élucidaient le mouvement des planètes et la lunette de Galilée révélait un monde immense – peut-être même infini – et plaçait les étoiles d’une même constellation à des profondeurs différentes : elles n’avaient donc plus rien en commun, elles ne formaient pas un ensemble cohérent et relié, elles n’étaient que le résultat d’une perspective (dès 1838, les mesures des parallaxes stellaires devaient confirmer ce fait).

Nicolas Copernic (1473-1543)

Copernic, le père de l’héliocentrisme, a incontestablement appris l’astrologie, indispensable à l’époque pour ses études de médecine. Cependant, les historiens n’ont jamais découvert un seul horoscope de ce savant. Et pour cause : étant chanoine, il n’en avait pas besoin pour s’assurer un revenu : la principale motivation de cette pratique était en effet pécuniaire.

Peut-être aussi l’astrologie s’était-elle disqualifiée aux yeux de Copernic après le fiasco d’un célèbre astrologue, Johannes Stoffler (1452-1531), qui prophétisa en 1499 le Déluge pour février 1524, date de la conjonction de Mars, Jupiter et Saturne sous le signe « humide » des Poissons. Cette prédiction, vivement relayée par les almanachs, causa la panique : des crédules vendirent leurs terres à vil prix pour acheter des bateaux, un docteur de Toulouse fit faire une arche, le margrave du Brandebourg se réfugia dans les hauteurs… En février, rien n’arriva… « Jamais mois ne fut plus sec  », s’esclaffera plus tard Voltaire.

Tycho Brahe (1546-1601)

Tycho Brahe, l’observateur le plus méticuleux de l’ère pré-télescopique, bâtit un système dit géo-héliocentrique qui assurait l’immobilité de la Terre au centre du monde. Adopté par les Jésuites plus tard (quand les découvertes de Galilée eurent ruiné le modèle de Ptolémée), ce système imaginait les planètes tournant autour du Soleil qui tournait lui-même autour de la Terre. Tycho Brahe, qui aimait l’astrologie, gaspilla beaucoup d’énergie à dresser des horoscopes : « Le Soleil, la Lune et les étoiles auraient suffi pour diviser le temps et décorer les cieux, disait-il, les planètes doivent avoir été créées pour une autre raison, celle de prédire le futur.8 »

En 1566, il annonça la mort du sultan de Turquie pour l’éclipse de Lune du 28 octobre. Le souverain, vieux et très malade, combattait alors à Szigetvár (Hongrie) : il cumulait donc trois bonnes raisons pour trépasser ! Il mourut en effet le 5 ou 6 septembre… bien avant l’éclipse meurtrière ! Inutile de citer d’autres bévues : Tycho, comme tous les astrologues, fut souvent confondu par des prédictions imprudentes (c’est-à-dire, sans le recours habituel aux phrases à double sens) et démenties aussitôt par les faits. Malgré cela, il n’a jamais rejeté l’astrologie. Au contraire, afin d’éviter à l’art d’être blâmé à cause des erreurs de l’artiste, il projeta même d’écrire sa défense : Contra Astrologos pro Astrologia. Il comptait y bâtir, grâce à des données fiables d’observation, une nouvelle astrologie débarrassée « de l’erreur et de la superstition, afin d’obtenir un meilleur accord entre elle et l’expérience.9 »

Kepler déclara dans les Tables Rudolphines : Tycho « ne cessait jamais de mettre en évidence le véritable néant des astrologues, leur ignorance, leur basse vénalité, et ne manquait pas une occasion de se moquer d’eux et de leur jeter l’anathème. Non point qu’il niât en aucune façon les influences des astres. »

Johannes Kepler (1571-1629)

Kepler transforma les mesures de Tycho en lois qui régissent les mouvements planétaires. En 1594, il fut nommé Mathematicus à Gratz, charge qui lui imposait la confection d’un almanach. Cette tâche lui rapportait vingt florins, somme précieuse pour un homme qui vivait misérablement d’un salaire de 150 florins par an. La première année, il réussit deux prédictions : un hiver froid et une invasion turque.

L’enthousiasme de Kepler pour l’astrologie s’estompa vite. Dès 1606, il laissa des témoignages de désarroi dans De Stella Nova : « Un esprit habitué à la déduction mathématique, lorsqu’il affronte les fondements erronés [de l’astrologie] résiste très, très longtemps comme une mule obstinée, jusqu’à ce que les jurons et les coups l’obligent à mettre les pieds dans cette flaque.10 » L’astrologie ne lui servait alors qu’à financer sa recherche en astronomie, si l’on en croit cet extrait : « De quoi vous plaignez-vous, philosophe trop délicat, si une fille que vous jugez folle soutient et nourrit une mère sage mais pauvre ?11 » Notons cependant qu’il se rétracta aussitôt : « Si l’on n’avait eu le crédule espoir de lire l’avenir dans le ciel, auriez-vous jamais été assez sage pour étudier l’astronomie pour elle-même ? » Ce soupir vient d’un homme qui se consacrait à l’exercice le plus rébarbatif de l’astronomie, le calcul, qu’il réalisait à la plume, à la lueur d’une bougie, sans autre secours qu’une table de logarithmes.

Kepler mourut fidèle à l’astrologie, même si, comme Tycho, il déplorait l’existence des charlatans.

Galileo Galilei (1564-1642)

Galilée, considéré comme le père de la science expérimentale, enseigna dans sa jeunesse le système de Ptolémée, donc l’astrologie. Après la mort de son père (1591), afin d’arrondir ses émoluments, il proposa à Padoue des horoscopes pour 60 livres vénitiennes : il avait à sa charge sa mère, deux sœurs exigeantes et un frère désargenté. Sa situation financière empira en 1600 quand il commença à avoir des enfants. Il se mit alors, afin d’attirer des clients, à vanter la certitude de ses horoscopes, ce qui lui attira, semble-t-il, les remontrances des autorités religieuses en 1604, le fatalisme astrologique étant contraire à la toute-puissance de Dieu.

En janvier 1609, la superstitieuse grande-duchesse de Toscane, inquiète pour la santé de son époux, s’adressa à Galilée qui garantit au malade à la fois une guérison et une longue vie. Malheureusement le grand-duc décéda… 22 jours plus tard. Mais après cette bévue, le savant se rattrapa en 1610, lors de la publication de son célèbre Messager céleste qui révélait l’existence de quatre lunes autour de Jupiter. En les baptisant « planètes médicéennes », il assurait que les qualités du nouveau grand-duc, Côme II de Médicis, « émanaient de Jupiter, la plus bénigne des étoiles, après Dieu la source de tout bien. » Cette phrase destinée à flatter le souverain ne choquait nullement à cette époque, et le savant envisageait alors de quitter la République de Venise pour la Toscane. Côme II, honoré que son nom soit allié dans le ciel aux dieux mythologiques, nomma Galilée son Mathématicien, charge qui impliquait la confection d’horoscopes. On découvre avec cet exemple une autre raison qui poussait les astronomes à pratiquer l’astrologie : plaire aux puissants pour s’attirer leur protection.

Sans détailler les innombrables polémiques qu’affronta Galilée, signalons celle qui niait la réalité des satellites de Jupiter au prétexte que l’astrologie prenait déj à en compte tout ce qui bougeait dans le ciel : Dieu ne créant pas de choses inutiles, les « planètes médicéennes » ne pouvaient donc pas exister. Dans une lettre à Piero Dini (1611), le savant s’emporta contre les « faiseurs d’horoscope » : « Proclamer que [les planètes médicéennes] sont dénuées d’influence, étant si petites, pour déduire de là que, superflues et inefficaces, elles ne méritent pas d’être considérées et estimées, m’apparaît plutôt comme une excuse pour se dérober à la fatigue de les observer. » Cependant, à la manière d’un astrologue, il soutint aussi qu’elles pouvaient avoir de l’influence, malgré leur faible lumière. « Quelle est la lumière de ces régions du ciel où ne se trouve aucune lumière d’étoile, demanda-t-il, et même aucune étoile, comme l’Ascendant, le Milieu du Ciel […] » ? Et encore : « Les effets de Mercure seraient vraiment nuls ou très faibles puisque, la plupart du temps, presque toujours, sa lumière reste invisible ; Mars [aussi] au voisinage du Soleil […] Si ces astres exercent une influence, les Médicées doivent en faire autant. » Galilée croyait-il donc à l’astrologie ? Peut-être, mais ces quelques lignes que les astrologues répètent à l’envi, placées dans leur contexte, ne suffisent pas à le prouver. Qui pourrait penser qu’il allait jeter le discrédit sur l’astrologie, donc sur sa fonction de Mathématicien, donc sur ses revenus ? Pouvait-il laisser dire que ces « planètes » qui faisaient sa gloire, et dont le grand-duc se montrait si fier, étaient dérisoires ?

En raison de son procès de 1633, autour du nom de Galilée se créa le mythe du parfait scientifique moderne. Il n’en est rien : il n’était pas un extraterrestre, mais un homme de chair et d’os, avec ses forces et ses faiblesses. Né au XVIe siècle – avant Kepler ! –, il subit toutes les influences de son temps : l’hermétisme pesait alors sur le milieu érudit d’Italie, particulièrement en Toscane, berceau aussi de Marsile Ficin (1433-1499). Toute la société prisait l’astrologie : cardinaux, médecins, professeurs d’université… Même pour un génie, c’était difficile de s’en dégager sans l’aide d’une science qui n’existait pas encore. Et pour cause : il fut justement l’un de ses fondateurs. Entre sa mort en 1642 et la synthèse newtonienne en 1687, il y a quarante-cinq ans de riches découvertes, pendant lesquelles les savants œuvrèrent.

Dans sa jeunesse, Galilée ne croyait ni plus ni moins à l’astrologie que Tycho Brahe ou Kepler ; à la fin de sa vie certainement moins, si l’on se réfère au reproche qu’il adressa en 1632 à Kepler, pour qui la Lune commandait les marées. Galilée récusa cette idée dans son fameux Dialogue. Aujourd’hui on sait qu’il avait tort, mais il faut surtout noter qu’il manifestait alors son refus des superstitions, des « propriétés occultes » : « Kepler m’étonne, écrivit-il, car il a donné son assentiment à une emprise de la Lune sur l’eau, des propriétés occultes et autres enfantillages du même genre. »

En France

Les révélations en 1610 du Messager Céleste de Galilée furent aussitôt connues des savants français : le monde était à repenser. Or, à cette époque, il était impossible de séparer ce qui appartenait à la science de ce qui relevait de la religion, a fortiori de la politique, tant les trois étaient indissociables. Surtout après l’assassinat d’Henri IV qui allait porter au pouvoir Marie de Médicis, la plus crédule des régentes, si l’on excepte sa compatriote, Catherine de Médicis, qui avait au moins pour elle l’intelligence. L’exemple venant du haut, les tireurs d’horoscope florissaient : à la cour, ils avaient leur mot à dire sur les affaires économiques et militaires ; à la ville, sur la vie intime des ménages.

Dans cette ambiance difficile émergea pourtant René Descartes (1596-1650) qui voulait abolir de la science les explications magiques. En 1633, le procès de Galilée, qui fit connaître l’héliocentrisme, contribua à la diffusion du cartésianisme parmi les savants.

En 1654, l’éclipse de Soleil du 12 août suscita la panique en raison d’un pamphlet attribué au Padouan Andreas Argolin qui promettait le désastre : « Toutes les puissances seront anéanties […] l’Empire chrétien sera en danger de périr. » Lazare Meysonnier (1611-1673), un médecin-astrologue, tout en s’insurgeant contre cette prophétie, attribuait des effluves néfastes à l’éclipse qu’on pouvait combattre en brûlant des cierges… fabriqués par lui ! Mazarin, désireux de rétablir la sérénité, fit appel aux savants, notamment à Pierre Petit (1594-1677) et à Pierre Gassendi (1592-1655) qui déplora l’aveuglement de ceux qui ajoutaient foi aux « charlataneries des astrologues, devins et pronostiqueurs ».

En raison notamment de l’échec de cette prédiction, le cartésianisme balaya rapidement, en France, les astrologues du milieu savant. À la fondation de l’Académie royale des sciences (1666), on jugea donc inutile de les y admettre. Toutefois, à la cour comme à la ville, la bataille était loin d’être gagnée, jusqu’à l’affaire des Poisons.

L’affaire des Poisons

Celle-ci éclata en 1675 : au procès, on jugea aussi une partie de la cour pour des sabbats, des avortements et des infanticides. Dans son Siècle de Louis XIV, Voltaire attribua cette histoire à « l’habitude de consulter les devins, de faire tirer son horoscope » chez les voyants qui prospéraient à Paris. Une partie de la clientèle, des jeunes femmes mariées de force à des hommes très âgés, venaient y chercher un pronostic sur la survie de leur époux. D’abord, le devin lui annonçait le décès du mari et, lors des consultations suivantes, pour rendre l’oracle efficace, il lui confiait un peu de… « poudre de succession ». Cette affaire se termina par de nombreuses condamnations à la peine capitale et à l’emprisonnement à perpétuité.

Ainsi, lors du passage de la comète de 1680, les savants donnèrent de la voix. Pierre Bayle (1647-1706) fustigeait encore en 1682 les colporteurs de l’idée que les comètes apportaient le malheur, fondée « sur des récits d’historiens sans scrupules et sur l’astrologie, la chose du monde la plus ridicule ». Si certaines comètes sont suivies de calamités, disait-il encore, « il n’y a point lieu de croire qu’elles en sont la cause. À moins qu’il ne soit permis à une femme qui ne met jamais sa tête à la fenêtre, à la rue Saint-Honoré, sans voir passer des carrosses, de s’imaginer qu’elle est la cause pourquoi ces carrosses passent.12 »

L’affaire des Poisons déboucha sur une ordonnance royale en juillet 1682 : « Toutes personnes se mêlant de deviner et se disant devins ou devineresses, prescrivait-elle, doivent vider incessamment le royaume. » L’édit distinguait deux groupes : les « séducteurs  », qui exploitaient la crédulité publique « sous prétexte d’horoscope et de divination », n’étaient pas punis de mort ; mais ceux qui, « sous prétexte d’opérations de prétendue magie  », pratiquaient des sacrilèges, des impiétés et des empoisonnements étaient passibles de la peine capitale, même si leurs victimes n’étaient pas mortes.

La décadence de l’astrologie était de toute façon inéluctable, l’ordonnance ne fit que l’accélérer. La preuve en est qu’en Angleterre, hors donc de la portée du Roi Soleil, son déclin était déjà manifeste, comme le révèle le cas de Newton, pourtant pratiquant de l’alchimie.

Isaac Newton (1642-1727)

Newton croyait-il à l’astrologie ? Aucune trace d’horoscope ne figure dans ses papiers. À sa mort, on ne trouva chez lui que quatre livres sur ce sujet – deux traités, un almanach et une réfutation de l’astrologie – alors que sa bibliothèque comportait d’innombrables titres de littérature ésotérique dont il était (secrètement) un fervent adepte.

Mais les astrologues propagent qu’il adhérait à l’astrologie. Ils donnent pour preuve une réplique adressée par le savant à Edmond Halley (1656-1742) qui se moquait de cette pratique. Newton l’aurait apostrophé ainsi : « J’ai étudié cette discipline, Sir, pas vous. »

D’où vient cette histoire apparue vers 1910 dans la propagande astrologique ? Thomas George Cowling (1906-1990), membre de la Royal Society, résolut l’énigme en 1977. C’est la corruption d’un passage de la biographie de Newton par Sir David Brewster (1781-1868) : « Quand le Dr. Halley se hasarda à tenir des propos irrévérencieux sur la religion, [Newton] l’interrompit et dit : “j’ai étudié ces choses, pas vo us”13 » David Brewster raconta cet épisode d’après le récit d’un professeur d’Oxford qui le tenait de Nevil Maskelyne (1732-1811)… On aurait préféré un témoin plus direct, ou tout au moins plus proche des faits. Peu importe, cette réplique concernait la religion, pas l’astrologie. Cela change tout. Newton était, on le sait, un néoarien14 fanatique et un étudiant minutieux de la Bible, particulièrement du livre de Daniel qui n’est d’ailleurs guère flatteur pour les « magiciens », les « Chaldéens » et autres « astrologues » de Babylone.

Conclusion

Malgré la synthèse newtonienne, la croyance dans l’influence des astres persista chez quelques savants jusqu’en 1759, date à laquelle apparut une comète dont le retour avait été prévu par Halley (et qui porte donc son nom). Cela prouvait que, comme les planètes, elle aussi était soumise aux lois de la mécanique, ce qui enlevait enfin aux comètes tout pouvoir mystérieux. L’astrologie fut par la suite éradiquée du milieu scientifique.

Si donc cette pratique se révèle fausse depuis tant de siècles, comment se fait-il qu’elle trouve toujours des adeptes ? Tout simplement parce qu’elle ne relève pas de la rationalité : elle est une croyance, une pure démarche religieuse qui relie l’homme au ciel, qui accorde aux planètes des pouvoirs, comme les catholiques aux saints. Elle n’a rien d’une science, elle n’apprend rien de l’expérience, elle ne fait pas d’autocritique, elle n’explique jamais ses prédictions ratées sinon par un haussement d’épaules, bref, elle ne s’améliore point.

Quel que soit le milieu social, riche ou pauvre, ignorant ou instruit, on trouve des crédules : l’astrologie sévit donc partout car la bêtise et la superstition ne sont pas l’apanage d’une classe. Dans le monde entier, les librairies proposent actuellement plus de titres d’astrologie que d’astronomie. L’exploitation de la crédulité rapporte en effet un profit considérable que ne peuvent négliger les aigrefins. Habiles dans la maîtrise de l’Internet, experts dans les techniques de commercialisation, adroits dans l’exploitation de l’angoisse, doués pour le langage hermétique et symbolique, ils parviennent à écouler leur marchandise avec la complicité de nombreux véhicules de communication et leurs inévitables horoscopes : télévision, radio, journaux et revues.

Si au XVIIe siècle Kepler pouvait considérer l’astrologie comme la « fille folle » de l’astronomie, elle n’est aujourd’hui que la fille cupide de l’ignorance et de la naïveté, mais la mère de la charlatanerie.

L’image du Monde, des Babyloniens à Newton
Arkan Simaan et Joëlle Fontaine, ADAPT Éditions, 1999

Comment avons-nous appris que notre Terre est ronde et que, tournant sur elle-même, elle voyage autour du soleil à une vitesse vertigineuse ? Comment, au cours des siècles, des hommes passionnés d’observation et intrigués par le mouvement des astres ont-ils réussi à dépasser la perception commune et les dogmes bien établis pour découvrir que leur planète n’était pas le centre du monde ?

C’est le récit de cette aventure, capitale pour la science, qui est présenté ici, avec la volonté d’être accessible à tous. Sans formalisme mathématique, les auteurs brossent un panorama à la fois rigoureux et plaisant de trois millénaires de tâtonnements intellectuels : on y voit des savants, avec leur génie mais aussi leurs faiblesses, ancrés dans la mentalité de leur époque, se débattre entre science et croyance pour que progresse la connaissance du monde. Au carrefour entre physique, philosophie et histoire, ce récit vivant et coloré est accompagné d’encarts scientifiques, chronologiques et biographiques. Il intéressera tous ceux, enseignants, étudiants, lycéens, qui souhaitent enrichir ou raviver leurs connaissances. À notre époque où la tentation de l’irrationnel est forte, cet ouvrage est un plaidoyer pour une science en perpétuel mouvement, pour une culture scientifique nourrie de l’histoire même des sciences.

1 Isaïe : 47-13 à 15, Traduction de la Société biblique française.

2 Deutéronome, 4-19.

3 Cicéron, De la divination, Livre II-90, traduction G. Freyburger et J. Scheid, Les Belles Lettres, 1992, page 150.

4 Cicéron, op. cit., Livre II-21, pages 108-109.

5 Tetrabiblos, Livre I, chapitre I, traduction en 1640 par le Chevalier de Bourdin. Orthographe modernisée.

6 Priscillien, évêque d’Avila, et six de ses disciples ont le triste privilège d’avoir été les premiers chrétiens condamnés à mort pour simple fait d’hérésie. Accusés entre autres de pratiquer l’astrologie et la magie, ils furent condamnés par les conciles de Saragosse (380) et de Bordeaux (384), puis décapités en 385. Le priscillianisme ayant survécu, il fut encore condamné par les conciles de Tolède (400) et de Braga (563).

7 Saint Augustin, Confessions, livre IV, ch. III, trad. Pierre Labriolle, Les Belles Lettres, p. 91-92.

8 Cité par Dreyer, J. L. E. Tycho Brahe, a Picture of Scientific Life and Work in the Sixteenth Cent ury, Dover Publications, 1963, p. 171.

9 Cité par Paul Couderc, L’astrologie, Que sais-je ?, Presses Universitaires de France.

10 De Stella Nova in pedi Serpentarii, Gesammelte Werke T. 1, dédicace, p. 151.

11 Op. cit., Chap. XIII, p. 211.

12 Pierre Bayle, Pensées diverses écrites à un docteur de la Sorbonne à l’occasion de la Comète qui parut au mois de décembre 1680.

13 Cowling, T. G. Isaac Newton and Astrology, Leeds University Press, 1977.

14 Arianisme : doctrine d’Arius. Déclarée hérétique en 325 par le Concile de Nicée, elle professait que la nature divine du Christ était inférieure à celle du Père. Cette question divisa profondément les chrétiens. Une résurgence néo-arienne, donc antitrinitaire, séduisit au XVIe siècle entre autres Faustus Socin et Michel Servet. Au siècle suivant, Isaac Newton en devint un adepte tout en cachant sa foi pour préserver sa position de notable.

Mis en ligne le 15 octobre 2009
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