Une tête qui croit en l’astrologie

243 - Août 2000

À la table d’un Casino d’Evian, au bord du lac Léman, deux personnes s’entretiennent. Nous sommes en 1987. Lui, ancien ministre, évoque, peut-être avec un peu de nostalgie, sa gloire et son pouvoir passé. Elle, astrologue distinguée, l’écoute sans doute avec intérêt, puis parle de Saturne en opposition avec Vénus, du Scorpion dans le Taureau et de Mercure rétrograde. Est-ce lui qui ose la question ou elle qui, rusée, l’anticipe ? Toujours est-il que l’astrologue promet au responsable politique déchu un avenir radieux : « Je vois pour vous un retour fracassant ». Flatté et frémissant, ne sachant s’il peut y croire, l’ancien ministre scelle un pacte avec sa sibylle d’un soir : « si vous avez raison, alors vous pourrez me demander n’importe quoi ! » (toutes les citations sont authentiques : voir page 40).

L’année suivante, un renversement de majorité met fin à une première cohabitation politique en France, et Jack Lang (« ministre déchu » du lac Léman) retrouve son poste. L’astrologue a-t-elle toujours en tête l’anecdote de l’année passée ? Et si tel est le cas notre homme politique tiendra-t-il sa promesse ?

Le 2 février 1994, Le Figaro annonce sous le titre « L’astrologie au seuil de la Sorbonne » que cette discipline pourrait être de nouveau enseignée dans la prestigieuse université. Élizabeth Teissier (sibylle du lac Léman) donne des interviews sur le sujet. Jean-Claude Pecker et Evry Schatzman, membres de l’Académie des Sciences, s’en inquiètent et écrivent chacun une lettre au Recteur de l’Académie. La réponse est heureusement un démenti formel (voir SPS n° 208).

Juillet 2000, dans une interview donnée à Karl Zéro pour Le Vrai papier journal, Élizabeth Teissier accorde quelques indiscrétions au public (voir page 39). Elle revient sur l’épisode du lac Léman et nous apprend qu’au changement ministériel de 1988 elle n’avait nullement oublié la promesse de Jack Lang : « je lui demande illico de me présenter au recteur de la Sorbonne, où l’astrologie devrait retrouver droit de cité ».

Il n’est pas de notre propos d’accorder ou non un quelconque crédit aux « révélations » d’Élizabeth Teissier. Mais, à ce jour, elles n’ont reçu aucun démenti. Notre médiatique astrologue en rajoute même une louche dans Le Nouvel Observateur du 3 août 2000 : « si un homme aussi intelligent que François Mitterrand prenait l’astrologie en compte, pourquoi ne pas la réintroduire comme science ? », interroge-t-elle. Les médias, à l’aube du troisième millénaire, sont toujours aussi conciliants avec les pseudosciences. Les hommes politiques ne se cachent même plus et avouent tranquillement avoir recours aux « talents » de voyants et d’astrologues. La superstition se banalise. Certains sociologues relativistes nous expliquent que, finalement, la vérité n’est peut être pas « une » et qu’entre science et pseudo-sciences le fossé que les « rationalistes bornés » s’obstinent à creuser n’a pas vraiment sa raison d’être. Que de motifs d’inquiétude profonde pour qui veut raison garder.

L’idée que Jack Lang, ministre de l’Éducation Nationale, traite peut-être en ce moment des dossiers importants avec « une tête qui croit en l’astrologie » (selon la phrase de Jean Rostand) nous inquiète et suscite notre angoisse en nous rappelant les errements passés de Georgina Dufoix qui usa de ses prérogatives de ministre et de toute sa foi dans les médecines « parallèles » pour tenter de redorer le blason de l’homéopathie (voir Science et pseudo-sciences n° 159).

Dans son passionnant livre Histoire de l’avenir (Fayard, 1996), Georges Minois nous conte le goût immodéré et naïf des politiciens de l’Antiquité pour les prédictions, les divinations et autres oracles. Aujourd’hui, au pays du « Siècle des Lumières » et en ces temps où l’internationalisation des relations financières, politiques, culturelles et scientifiques exige une vigilance et une rigueur accrue des gouvernants, le comportement irrationnel de certains de nos dirigeants nous apparaît pour le moins désespérant si nous n’y puisions pas de nouvelles raisons de poursuivre plus que jamais notre action.

Mis en ligne le 9 juin 2004
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