Point de vue : croyances au paranormal, anxiété et contrôle perçus dans l’enfance

par Caroline Watt - SPS n° 284, janvier 2009
Article traduit de l’anglais par Nicolas Gauvrit.

Note de la rédaction

Caroline Watt est psychologue et s’intéresse à la parapsychologie. Il pourra sembler étrange à nos lecteurs qu’elle dispose d’un accès à nos colonnes. Quatre points doivent être précisés qui justifient ce choix :
1. Les travaux de Caroline Watt sur la croyance au paranormal (et non sur l’existence du paranormal) sont régulièrement publiés dans des revues internationales de psychologie scientifique, ce qui lui donne une légitimité dans ce domaine de la psychologie. C’est à ce titre qu’elle s’exprime ici.
2. L’article qu’elle nous propose, et qui apporte quelques relativisations et critiques, n’est pas en contradiction avec la science. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour la parapsychologie.
3. Dans le monde de la parapsychologie, Caroline Watt est considérée comme sceptique parce qu’elle admet qu’il n’existe aucune preuve formelle, aucune expérience reproductible, de l’existence des phénomènes qu’elle tient pourtant pour réels.
4. Le fait que nous publiions son article ne constitue bien évidemment en aucun cas une caution de la parapsychologie, ni des convictions de l’un quelconque de ses représentants. Nous donnons ici la parole à une psychologue, indépendamment de ce qu’elle croit par ailleurs.

Plusieurs études suggèrent que la moitié environ de la population possède une forme ou une autre de croyance au paranormal. Les chercheurs qui étudient cette question s’appuient en général sur une définition très large du paranormal, utilisant dans la plupart des cas le questionnaire PBS (questionnaire de croyance au paranormal), qui contient des questions sur les croyances religieuses traditionnelles, le « psy » (télépathie et télékinésie), la sorcellerie, les superstitions, le spiritualisme, les formes de vies extraordinaires, et la voyance.

De nombreuses recherches ont examiné les fonctions et les origines de ces croyances. Une des pistes de recherches provient de l’hypothèse que les gens ont des croyances paranormales du fait de certaines caractéristiques personnelles et psychologiques qui les prédisposent à attribuer faussement des causes paranormales à des effets naturels1. Une autre piste, suivie de manière largement indépendante de la première, privilégie une approche motivationnelle, et suggère que les personnes qui se sentent en manque de contrôle sur leur vie développent des croyances paranormales en partie parce que ces croyances peuvent aider à augmenter la sensation de contrôle2.

Dans une perspective développementale, quelques études montrent que les traumatismes vécus dans l’enfance sont corrélés positivement aux croyances au paranormal3. Cependant, il se pourrait que la croyance au paranormal naisse non seulement du sentiment de manque de contrôle engendré par ces événements traumatisants rares et puissants, mais aussi par des microtraumatismes répétés, certaines formes plus courantes de meurtrissures infantiles, comme celles que peuvent produire un grand frère tyrannique ou des parents autoritaires. Les événements traumatisants pourraient bien faire ainsi partie d’un ensemble plus large d’épisodes susceptibles de faire naître un sentiment de manque de contrôle. La théorie prévoit qu’un manque de contrôle est source d’anxiété, et certains individus pourraient ainsi développer des croyances magiques pour faire face à cette anxiété et la réduire. Il serait en effet rassurant de croire que l’on peut contrôler les autres ou lire leurs pensées grâce à des pouvoirs surnaturels. À plus grande échelle, les pays dont les habitants doivent affronter des dangers incontrôlables et imprévisibles ont tendance à développer des superstitions et des rites pour se donner l’illusion d’un contrôle sur ces calamités.

L’auteure (assistée de Watson et Wilson) a récemment publié une étude qui examinait la force du lien entre le manque de contrôle dans l’enfance et les croyances au paranormal4. Un échantillon d’adultes volontaires a rempli des questionnaires permettant de mesurer leur croyances au paranormal, et le niveau perçu de contrôle durant l’enfance. Comme nous en avions fait l’hypothèse, une relation négative entre les deux mesures est apparue. Relation particulièrement forte pour les croyances « traditionnelles » impliquant la religion ou la sorcellerie.

Cependant, bien que la relation trouvée ait été significative, elle reste relativement faible. Cela suggère que les chercheurs ne peuvent se contenter de ce résultat, et doivent envisager d’autres origines aux croyances au paranormal. Parmi ces variables annexes, on peut penser aux expériences surnaturelles alléguées, aux témoignages de telles expériences provenant de personnes influentes, une vision spirituelle du monde très large qui engloberait des composantes paranormales, ou encore le fait que des laboratoires de parapsychologie affirment détenir des preuves scientifiques du paranormal.

Bien que les chercheurs se réfèrent en général à un niveau global de croyance au paranormal, cela pourrait bien constituer une simplification abusive, notamment si l’on considère le paranormal en lien avec le sentiment de contrôle. Certaines croyances au paranormal (comme la croyance aux pouvoirs parapsychologiques ou à la sorcellerie) suggèrent la possibilité d’exercer une influence occulte sur le onde, tandis que d’autres croyances (comme les superstitions ou les croyances religieuses traditionnelles) semblent plus fatalistes, associées au contraire à une force supérieure exerçant le contrôle. C’est pourquoi certains chercheurs avancent qu’une compréhension véritable des fonctions psychologiques des croyances paranormales ne pourra se faire qu’en utilisant une approche multidimensionnelle plus fine, qui distinguerait les différents types de croyances au paranormal… et différentes sphères de contrôle. En d’autres termes, penser la croyance au paranormal comme un tout homogène risque de mener à une impasse.

La littérature psychologique sur le développement de l’anxiété prouve que, si les expériences de manque de contrôle dans l’enfance aboutissent parfois à une disposition anxieuse et à divers types d’émotions négatives voire de pathologies chez l’adulte, nous en savons encore peu sur les tenants psychologiques et cognitifs de ce lien5. En fait, je dirais qu’une piste provient de la présente réflexion, qui rejoint une partie de la littérature sur l’étiologie de la croyance au paranormal. Cette piste de recherche suggère que certains individus qui ont vécu dans l’enfance un manque de contrôle pourrait développer une anxiété, puis une tendance excessive à l’imaginaire et des croyances magiques comme une réaction de défense pour faire face6 à cette anxiété. Il n’en reste pas moins qu’un grand nombre de personnes non anxieuses croient au paranormal, croyances dont l’étiologie reste un mystère7.

1 Wiseman, R. & Watt, C. (2006). « Belief in psychic ability and the misattribution hypothesis : A qualitative review ». British Journal of Psychology, 97, 323-338.

2 Irwin H. J. (2000). « Belief in the paranormal and a sense of control over life ». European Journal of Parapsychology, 15, 68-78.

3 Lawrence T., Edwards C., Barraclough N., Church S., & Hetherington F. (1995). « Modelling childhood causes of paranormal belief and experience : Childhood trauma and childhood fantasy ». Personality and Individual Differences, 19, 209-2 15.

4 Watt C., Watson S., & Wilson L. (2007). « Cognitive and psychological mediators of anxiety : Evidence from a study of paranormal belief and perceived childhood control ». Personality and Individual Differences, 42, 335-343.

5 Chorpita, B. F. & Barlow, D. H. (1998). « The development of anxiety : The role of control in the early environment ». Psychological Bulletin, 124, 3-21.

6 Ces stratégies de défense se nomment en psychologies des stratégies de « coping » (de l’anglais to cope : faire face). Le lien entre anxiété et croyances paranormales, bien démontré aujourd’hui, est expliqué de cette manière. [NdT]

7 N’oublions pas cependant que l’anxiété n’est qu’une explication parmi d’autres déjà proposées par les psychologues. [NdT]

Mis en ligne le 25 avril 2009
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