La thèse d’Elizabeth Teissier : une nouvelle affaire Sokal

247 - Juin 2001

par Jean Bricmont

En arrivant à publier dans une revue d’études culturelles, Social Text, un article volontairement truffé d’absurdités scientifiques et philosophiques intitulé « transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique », le physicien Alan Sokal a secoué une bonne partie du monde intellectuel et académique. Mais aujourd’hui, il ne s’agit pas d’un simple article dans une revue non académique, mais d’une thèse de doctorat dans une université en principe prestigieuse. Bien sûr, à moins d’une grosse surprise du côté de Teissier, ses intentions et celles de Sokal sont radicalement différentes. Mais, comme le faisait Sokal avec les éditeurs de Social Text, Teissier cite abondamment et de façon élogieuse les membres de son jury. Comme Sokal, elle truffe son texte de citations et de noms d’auteurs célèbres. Comme Sokal, elle utilise à la fois des arguments relativistes et l’idée que la science a changé de nature et est désormais ouverte à ce que Teissier appelle la science royale des astres. Comme Sokal, elle invoque la mécanique quantique de façon fantaisiste (Heisenberg aurait montré que les intentions d’un chercheur influencent le résultat de ses recherches - voir dans ce numéro l’analyse de la thèse) et les théories de la complexité. Elle cite tous les noms auxquels on peut s’attendre dans ce genre d’entreprise : Bohr, Bohm, d’Espagnat, Morin, Prigogine et Stengers etc. (ce qui ne veut pas dire que ceux-ci soient responsables de l’usage qui est fait de leurs propos).

Quelles conclusions tirer de cette farce ? Comme le dit le philosophe Jacques Bouveresse, les leçons de l’affaire Sokal n’ont pas vraiment été tirées. Lorsque celui-ci écrivait dans sa parodie que la science « ne peut pas prétendre à un statut épistémologique privilégié par rapport aux narrations contre-hégémoniques émanant de communautés dissidentes ou marginalisées », il exprimait dans le jargon postmoderne l’idée, elle aussi postmoderne, que la science est un effet de pouvoir et rien de plus. En d’autres termes, si Colbert n’avait pas réprimé l’astrologie, celle-ci serait une science et il n’existerait aucun moyen de la distinguer de la physique. Ce genre d’idées est malheureusement admis sans examen par bon nombre de personnes travaillant en philosophie et en sciences humaines (pas toutes, loin de là). De là on passe facilement à l’idée que ce qui compte, ce sont les croyances subjectives et non leur correspondance avec la réalité (ce que je crois est « vrai pour moi », comme on dit), et là est bien la source du problème. Nous devons défendre avec acharnement le « statut épistémologique privilégié » des résultats de l’étude empirique afin d’éviter que ne se répète le spectacle affligeant auquel nous venons d’assister, à savoir une université qui vole au secours de la superstition.

Mis en ligne le 9 juin 2004
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