A quoi servons-nous ?

248 - Septembre 2001

par Jean Bricmont

Tous les rationalistes ont sans doute tous entendu maintes fois l’objection : il ne sert à rien de combattre l’irrationnel au moyen d’arguments rationnels. Cet argument mène souvent à une des deux conclusions suivantes, l’une pessimiste, l’autre modérément optimiste : soit il n’y a rien à faire, l’irrationnel est humain et incompressible, soit l’irrationnel peut être combattu, mais pas principalement par des arguments rationnels. Il faut, d’une certaine façon, le soigner, au moyen d’une transformation sociale, ou au moyen d’une thérapie individuelle. Que penser de l’idée que l’irrationnel doit d’une certaine façon être soigné ? Certes, elle a une certaine plausibilité. En effet, on rencontre souvent des gens avec lesquels il semble impossible de discuter : les fanatiques religieux, par exemple, mais pas seulement eux. Par ailleurs, divers philosophes, sociologues et psychologues soulignent que l’irrationnel n’est pas assimilable purement et simplement à une théorie scientifique erronée, parce qu’il joue un rôle psycho-social différent de la science.

Mais il y a plusieurs remarques à faire. Premièrement, nos ancêtres adhéraient à un grand nombre de croyances irrationnelles auxquelles plus personne ne croit aujourd’hui. Comment le passage s’est-il opéré, si ce n’est, en partie au moins, parce qu’entre temps des gens ont montré, au moyen d’arguments rationnels, qu’elles étaient fausses ? Il est difficile d’imaginer que si personne n’avait fait ce genre d’efforts, par exemple à l’époque des Lumières, ceux qui nous disent aujourd’hui que nous ne servons à rien auraient néanmoins acquis les idées rationnelles qu’ils possèdent aujourd’hui. Deuxièmement, les connaissances en physique ou en biologie sur lesquelles nous nous fondons pour réfuter les pseudo-sciences sont bien plus sûres que n’importe quelle analyse psycho-sociologique de la croyance. En d’autres termes, nous pouvons affirmer que l’homéopathie et l’astrologie sont des impostures avec beaucoup plus de certitude que nous ne pouvons soutenir une quelconque théorie expliquant pourquoi les gens continuent à y croire. Il serait pour le moins paradoxal pour des rationalistes d’accepter de renoncer à affirmer ce dont nous sommes relativement sûrs pour appuyer notre action sur des théories plus spéculatives. Finalement, il y a la question de la dignité humaine. Discuter au moyen d’arguments rationnels, c’est accepter que nos interlocuteurs sont, au moins en partie, des êtres rationnels. Par contre, les traiter comme des gens qu’il faut « soigner » est profondément méprisant et ouvre la porte à pas mal de manipulations.

La conclusion pessimiste, le « il n’y a rien à faire », mériterait de plus longs développements (et nous y reviendrons ici), mais on peut rapidement faire remarquer qu’un bon argument contre cette idée vient justement des conséquences de son succès. En effet, comme elle s’est fort répandue depuis quelques décennies, on est arrivé à un état de la société où, du dîner de famille à la réunion de faculté, les rationalistes gardent trop souvent un silence poli face au déluge de l’irrationnel. Par conséquent, cet irrationnel ne fait que progresser, comme en témoigne le récent doctorat d’Elizabeth Teissier. Cela suggère un argument a contrario en faveur de l’idée que les arguments rationnels servent à quelque chose : il suffit d’observer les conséquences désastreuses de notre - relatif - silence.

Mis en ligne le 9 juin 2004
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