Ce dossier regroupe des analyses portant sur la croyance à l’existence de phénomènes dits paranormaux.

144 sonars n’ont pas débusqué le montre du Loch Ness

SPS n° 154, mars-avril 1985

Nessie - ainsi que les Anglo-Saxons ont familièrement baptisé le monstre du Loch Ness - est une véritable providence pour les jeunes chercheurs américains. Quand ils veulent s’offrir des vacances en Ecosse, ils organisent une expédition dotée de tout l’équipement nécessaire pour explorer les eaux du Loch et y débusquer la bête. Il se trouve toujours un organisme universitaire pour commanditer l’opération. Des millions de dollars ont déjà été dépensés à cette chasse au cours des vingt dernières années.

La dernière expédition n’a pas été menée par des amateurs plus ou moins farfelus, mais par deux ingénieurs spécialisés dans les techniques du sonar et du traitement informatique des images. Rikki Razdan et Alan Kielar appartiennent l’un et l’autre à la direction d’une société de Cambridge (Massachusetts) qui développe des systèmes de localisation électronique des navires en mer. Ce qui leurs permis d’utiliser un matériel beaucoup plus performant que tout ce qui avait été mis un oeuvre jusqu’alors. Leurs recherches dans les eaux du loch ont duré sept semaines. Ils viennent d’en publier le récit détaillé dans le Skeptical Inquirer, non sous forme d’un reportage, comme ce fut le cas pour la plupart des précédentes expéditions, mais d’une communication scientitique rédigée dans un style sérieux et appuyée sur des références précises.

La pièce maîtresse de leur dispositif était un ensemble de 144 sonars, disposés un grille de 12 x 12. Inventés, comme on sait, durant la première Guerre mondiale pour repérer des sous-marins, ces appareils émettent des ultrasons. S’il rencontre un obstacle, l’ultrason revient en écho sur l’émetteur, où il déclenche des impulsions électriques qui peuvent être traduites en images, enregistrées sur bandes magnétiques, traitées de différentes façons.

Le dispositif mis en place par les deux techniciens ne pesait pas moins de 15 tonnes. Les sonars étaient réglés de manière à balayer la masse liquide située au-dessous d’eux, jusqu’à une profondeur de 33 m. Les mesures étaient traduites en images de 144 points. Le dispositif était réglé de telle sorte que tout écho envoyé par un objet long de plus de trois mètres donnerait automatiquement l’alarme ; en même temps les sonars se mettraient à poursuivre la cible. Si un banc de poissons venait à passer dans l’espace surveillé, il serait reconnu comme tel et ne déclencherait pas le dispositif. Enfin, pour la première fois dans l’histoire déjà longue de la chasse au monstre, neuf fusils à harpons seraient braqués sur la cible et ramèneraient des échantillons de ses tissus superficiels, lesquels seraient ensuite analysés dans un laboratoire de l’université de Glasgow. Nessie n’avait qu’à bien se tenir. Non seulement on aurait de lui une image photographique, mais encore la biopsie des échantillons prélevés sur son corps donnerait des précisions sur son appartenance biologique.

Durant sept semaines et demie de surveillance continue, cet appareillage sophistiqué ne s’est pas déclenché une seule fois. L’objet le plus long repéré par les sonars fut un poisson de 1 m de long. Certes, la baie d’Urquhart, où l’expédition se déroulait, n’est qu’une toute petite partie du loch. Mais il se trouve que la plupart des apparitions de Neesie, selon le récit des témoins, s’étaient situées dans ce secteur. Quelque peu désoeuvrés, les deux jeunes électroniciens eurent l’idée de profiter de leur présence sur les lieux, et des relations amicales qu’ils avaient nouées avec les riverains, pour mener une enquête serrée sur les principales expériences qui avaient précédé la leur, et qui avaient trouvé un large écho dans la presse.

L’enquête sur le terrain fut doublée d’un dépouillement systématigue des archives locales à la bibliothèque d’Inverness et au Centre d’étude du Loch Ness à Drumnadrochit. Le résultat de ces travaux éclaire d’un jour nouveau la façon dont beaucoup d’expériences ont été relatées en leur temps, soit par leurs auteurs, soit par la presse qui s’en était emparée. Nous résumons ici quelques-unes des pièces de ce dossier.

Des recherches utilisant le sonar furent menées en 1968 par deux chercheurs de l’université de Birmingham. Se déplaçant dans les eaux du loch pendant deux semaines, leur dispositif enregistra plusieurs cibles se déplaçant verticalement dans le loch, avec des vitesses nettement supérieures à celles de tout poisson connu. Bien entendu, l’affaire fut rapportée comme prouvant la réalité de Nessie. Or les deux ingénieurs américains ont découvert qu’un de leurs collègues de Birmingham, reprenant son expérimentation deux ans plus tard, avait lui-même déclaré que les images enregistrées provenaient de bulles de gaz et d’effets thermiques.

Durant l’été 1982, un autre chercheur, Shine, repéra au sonar plusieurs objets de grande dimension, mais aucun d’entre eux ne semblait se déplacer, ni horizontalement ni verticalement. D’après les électroniciens, il devait s’agir d’échos renvoyés par des débris flottant entre deux eaux. Ils ne semblent pas avoir eu connaissance de la théorie émise par l’ingénieur écossais Craig (AFIS n° 125), selon qui des troncs fossilisés de pins résineux, gonflés par la décomposition du bois, remonteraient lentement de temps à autre jusqu’à la surface, pour plonger à nouveau après dégazage.

Mais les histoires les plus étonnantes se rapportent à une enquête menée de 1970 à 1978 par une équipe américaine de l’Académie des Sciences appliquées de Belmont (Massachusetts). En 1971, le chef de l’équipe, Rines, annonça qu’il avait enregistré au sonar plusieurs profils du fond du loch dans la baie d’Urquhart. Il avait découvert des monticules et des chenaux très profonds où les monstres pouvaient se cacher et s’ébattre à leur aise, ne remontant qu’exceptionnellement à la surface, ce qui expliquerait la rareté de leurs apparitions et le fait qu’elles se produisaient à cet endroit du loch.

Or, Razdas et Kielar ont retrouvé les enregistrements au sonar effectués par l’Académie de Belmont. Ni avant, ni après la déclaration de Rines, ils ne montrent rien d’autre, dans les eaux de la baie, qu’une paroi à pente très rapide aboutissant à un fond plat.

Dans un article publié en 1972, Rines rapportait que durant l’été précédant, en compagnie de deux habitants riverains du loch, un ancien commandant de la Royal Air Force, Basil Carey, et sa femme Winifred, il avait réussi à photographier, à la nuit tombante, durant cinq minutes, une bosse noire émergeant à cinq pieds au-dessus des eaux calmes de la baie, avant de s’y replonger. Razdan et Kielar ont réussi à joindre Mrs Carey. Ils lui ont demandé de raconter ce qui s’était passé dans cette soirée de 1971. Elle leur a montré comment, le 23 juin 1971, en présence de Rines, elle avait "détecté" le monstre en usant d’une baguette de sourcier, d’une carte et d’un pendule. D’après Mrs Carey, le point de la surface du loch où Fines a rapporté par la suite qu’il avait vu un monstre était exactement celui qu’elle lui avait prédit, et elle a montré une carte où elle avait marqué 16 emplacements d’apparitions de monstres depuis 1917. Dans ses articles, Rines n’avait pas jugé utile de rapporter sa collaboration avec une radiesthésiste.

Toujours en 1971, Rines rapporte la mystérieuse disparition d’une caméra stroboscopique dont il se servait pour photographier sous l’eau dans la baie d’Urquhart. Une image prise par l’appareil au même instant montrait une sorte de noeud de cordages, mais selon Rines il s’agissait de la nageoire du monstre. Or des habitants des bords du lac ont appris à Razdan et Kielar qu’un pêcheur avait tout simplement accroché accidentellement avec son hélice la caméra à stroboscope, l’avait entraînée en dehors de la baie d’Urquhart ; elle avait été retrouvée plus tard par un membre du bureau d’études du Loch Ness qui passait par là, et rendue à Rines.

L’affaire la plus édifiante est celle d’une photographie publiée en 1972 dans la Technological Review . Elle montre distinctement un objet ressemblant à un aileron de requin ou à une nageoire de grand cétacé, avec une petite partie du corps de l’animal lui-même. D’après Rines, cette image aurait été prise le 9 août par une caméra à stroboscope couplée à un sonar, l’ensemble du dispositif étant arrimé au fond du loch. Le sonar ayant détecté des objets de grandes dimensions en mouvement, des photographies avaient été prises par la caméra. Razdan et Kielar ont reconstitué l’étonnante histoire de la photo, celle qui fut publiée. Lorsqu’elle avait été développée, elle ne montrait en fait qu’une image très imprécise, où l’on ne pouvait vraiment rien distinguer, sinon deux objets très vagues. La photographie fut donc envoyée avec plusieurs autres à un laboratoire du California Institute of Technology, spécialisé dans le traitement des images par ordinateur. Ainsi traitée, la photo montrait, de façon très incertaine, une silhouette légèrement divisée en deux parties. Rien de commun avec l’image qui devait être publiée. Nous reproduisons ici ces deux photos. La comparaison montre à l’évidence qu’après un premier traitement au laboratoire de l’Institut de technologie de Californie, la photo en avait subi un deuxième, beaucoup plus dirigé, opéré par Rines lui-même ou par ses collaborateurs, et c’est seulement sur cette dernière photographie que l’on voit vraiment un objet qui peut être interprété comme une nageoire. Tout le reste est à l’avenant, et l’on comprend la conclusion, rédigée sur un ton très modéré, des deux ingénieurs américains : "Une surveillance continue au sonar, durant sept semaines et demie, à une profondeur de 33 m, dans un secteur où de précédantes recherches avaient déjà été effectuées, n’a rien montré d’autre qu’un poisson long d’un mètre. Les circonstances dans lesquelles les expéditions précédentes avaient obtenu des preuves au sonar ou à la photographie de l’existence d’un monstre du Loch Ness ne résistent pas à un examen détaillé. Au contraire, on découvre des contradictions. C’est paticulièrement vrai pour les photographies de la nageoire, dont les versions qui ont été publiées différent complètement de l’original traité par ordinateur. Une utilisation non rigoureuse de l’équipement scientifique et une interprétation hyper-volontariste des données recueillies comptent pour beaucoup dans ce qu’on a appelé des "preuves scientifiques". Bien qu’il ne soit pas possible de prouver définitivement qu’un monstre n’existe pas, les preuves que nous avons recueillies suggèrent fortement que le monstre du Loch Ness n’est rien d’autre qu’une légende qui a la vie dure et qui est extrêmement divertissante."

Ce n’est pas la première fois que l’on montre des photos truquées du prétendu monstre. En 1934, un médecin nommé Wilson avait publié la photo d’un très long cou terminé par une petite tête qui émergeait à la surface des eaux du lac. Malheureusement pour lui, l’original de la photo fut retrouvé par la suite. Elle avait été prise aux Indes par un amiral britannique qui avait vu un éléphant nageant dans un lac, la trompe seule émergeant des eaux.

Gardons pour la fin la conséquence la plus étonnante de la publication des photographies prises par Rines. En examinant la prétendue mâchoire du monstre, un biologiste britannique, Sir Peter Scott, n’hésita pas à lui assigner une place dans le classification zoologique, et à le baptiser Nessiteras rhombopteryx, c’est-à-dire, "l’animal du Loch Ness à la nageoire en losange".

Mis en ligne le 7 juillet 2004
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