Le Père Noël a la peau dure

par Agnès Lenoire - SPS n° 270, décembre 2005

« On dit que la jeunesse ne croit plus à rien. Quelle tristesse... Et si un jour le Père Noël ne croyait plus aux enfants ! » Pierre Doris

« L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote. » Pierre Desproges.

Tous les enfants croient au Père Noël. C’est du moins l’objectif que se donne une société tout entière. Mais sait-on vraiment ce que l’enfance accepte de cette croyance qu’on lui enfonce dans la tête ? Est-elle toujours dupe ? Beaucoup de réflexions de bambins me pousseraient à douter de leur adhésion absolue à ce dogme. Ce qui est très fort par contre, et qui ne fait aucun doute, c’est la volonté inébranlable des parents de se saisir de ce mythe. Pour une multitude de raisons, qu’elles soient de type nostalgique, poétique, conformiste, éducative, chaque parent s’ancre dans le mensonge et n’en démord plus, jusqu’à ce que l’enfant, quelquefois, brise lui-même cette chaîne.

J’aimerais vous livrer ici le témoignage1 de l’institutrice que je suis, à la fois actrice et spectatrice d’une culture taboue, où aucune remise en question n’est permise. Comment alors fêter Noël en classe avec le Père Noël, et sans lui ? Quelles valeurs éducatives opposer à ce dogme ?

Enseignants et parents unis dans la tromperie

Le fait de société que représente le Père Noël bafoue la confiance des enfants. À ce premier argument, parents et enseignants opposent la nécessité de livrer à l’enfant sa part de rêve. On se retrouve avec un amalgame entre tromperie et rêve, qui risque de brouiller sérieusement la vision que l’enfant peut avoir de la réalité.

Rappelons que l’imaginaire est central dans la psychologie de l’enfant, qu’il l’aide à se structurer ; l’enfant se bâtit un monde d’où il extrait les éléments communs à son rêve et à son quotidien, adaptant les leçons des histoires entendues à ses désirs, ses ambitions, et aux contraintes de la vie. Le tout fonctionne merveilleusement. Les contes ont une valeur éducative. Rassurez-vous, je ne vais pas vous emmener vous perdre dans les méandres psychanalytiques de Bettelheim. La plupart des contes permettent à l’enfant de s’échapper d’une réalité contraignante où règne le dictat de l’interdit, et où leur intellect est beaucoup sollicité tout au long de la journée. Pause ! Un moment de rêve, s’il vous plaît...L’indispensable lecture d’histoire au moment du coucher se situe là, dans cette optique de décompresser enfin, de partir ailleurs, de se faire frémir, rire, s’émouvoir. Ensuite seulement, demain... l’exigeant quotidien reprendra ses droits.

D’autres contes ont valeur d’avertissement : le beau-père de Peau d’âne a des vues pédophiles sur elle dès son enfance... Des parents dans la misère deviennent infanticides (le Petit Poucet)... Les messages y sont clairs et le lien avec la réalité qui cerne l’enfant saute aux yeux.

Le point commun à tous ces contes, à ces vecteurs de rêves et de construction de soi, c’est que l’enfant sait s’en déconnecter. L’imaginaire est roi, il n’est jamais dictateur.

Alors, où se situe notre Père Noël dans cet imaginaire revendiqué au profit de l’enfant ? Eh bien, le Père Noël ne sait pas rester à sa place ; il sort impunément des contes merveilleux, pour se glisser subrepticement dans les chambres des enfants, à leur insu. C’est plutôt épouvantable. Le Père Noël devrait pourtant rester le héros de magnifiques histoires où il transmet des valeurs humaines chaleureuses d’échanges, de dévouement, de sagesse souvent. Les auteurs contemporains de littérature enfantine savent aussi en faire un personnage humoristique, qui dédramatise, s’adapte à la société, se modernise.

L’imaginaire est bien présent ; l’enfant y puise tout ce qu’il lui faut. L’argument du rêve est donc caduc, car un personnage de fiction qui traverse le miroir de l’imaginaire pour entrer dans la réalité perd son essence. Il bouscule les schémas rationnels que l’enfant se construit. Ce qui est possible, ce qui est impossible, tout se mélange. On lui affirmera que pour aller sur la Lune il faut une fusée, qu’aucun homme ni animal (autre qu’un oiseau) ne peut voler, mais on n’hésitera pas à lui faire croire que le Père Noël viendra chez lui dans un traîneau tiré par des rennes qui volent autour du monde.

En classe, un invité de marque

Pas mal de parents utilisent aussi le Père Noël comme une menace ; il se substitue de plus en plus à leur autorité. Il est de plus en plus fréquent que, face aux incartades de leurs petits, les parents menacent d’en référer au Père Noël, avec, à la clé, le risque de ne pas avoir de cadeaux !

Je dois dire que sur ce point, les enseignants ne rejoignent plus les parents.

Un faux

Alors que nous évoquions le spectacle de Noël à la salle des fêtes, un petit garçon annonce à tous que le Père Noël de la salle des fêtes.... est un faux ! Perplexité, contrariété, amusement.... Le « Grand Débat » était ouvert ! Voici quelques interventions :

Rémy : « Le Père Noël de la salle des fêtes était un faux. » Un grand froid plane d’abord sur le petit groupe. Puis le tabou se lève de lui-même.

Aimen enchaîne : « Il peut même enlever sa barbe ! » Les trois autres enfants acquiescent.

Morgane : « C’est le vrai, parce qu’il a parlé. » Morgane a le même argument que Flora, qui n’est pourtant pas dans ce groupe.

Alycia lui rétorque : « Eh bien moi, j’ai un Père Noël en jouet. Il tourne sur lui-même avec une bougie dans la main, et il parle ! » Le Père Noël se modernise : il a des serveurs vocaux !

Emma : « C’est un faux, parce qu’il avait un élastique qui tenait sa veste. » Emma soupçonne le déguisement...

Cheyenne : « Non, c’est un vrai parce qu’il apporte des cadeaux ! »

Inès : « Pourtant les papas et les mamans ont aussi des cadeaux à Noël ! Ils se font eux-mêmes des cadeaux. »

Can : « C’est un faux, parce que c’était quelqu’un dans un déguisement. »

Moi : « C’était qui ? »

Can : « Je sais pas. »

Ce « je sais pas » résume assez bien les positions un peu dépitées des enfants : la supercherie se sent à des lieues à la ronde, mais elle reste insaisissable !

A. L.

Dans ma classe, le Père Noël entre en fanfare, parfois à skis, avec des contes qui parlent de rennes enrhumés aux nez rouges, de traîneaux qui tombent en panne, de loups devenus gentils qui lui écrivent, d’erreurs d’aiguillage des cadeaux etc.

Sur ce thème se déclinent les activités quotidiennes de la maternelle. Un petit cadeau modeste sera fabriqué pour les parents, faisant ainsi tomber le mensonge du cadeau à sens unique, et mettant en avant le plaisir de l’échange. Le Père Noël est donc très présent dans ma classe ; il a la décence de ne pas en sortir : il dort dans les livres, il souffle sur les paillettes des bricolages, il saute de coloriages en peintures.

Je ne peux pas, toutefois, dire exactement le contraire de ce que les parents dispensent en « bonne parole ». Alors je me contente de ne jamais parler de ce terrible soir où l’intrusion aura lieu chez eux. Dans leurs conflits, les enfants à bout d’arguments sortent souvent, comme une dernière salve :

« Le Père Noël, il viendra même pas chez toi ! ». C’est alors que la victime se tourne vers la maîtresse (bien embêtée si c’est moi) : « Hein, maîtresse que le Père Noël, il va venir chez moi ? ». La question ne m’a jamais été posée par les petits de ma classe (2 et 3 ans), mais les grands de 4 et 5 ans, eux, doutent parfois de la venue et de l’existence du Père Noël. Si on met en place un débat très libre, de petites voix sceptiques s’élèvent (voir encadré).

Les psychologues complices

Les psychologues n’ont pas manqué d’apporter leur grain de sel afin de s’assurer que tout est pour le mieux dans le monde du mensonge.

Le Père Noël serait-il une ordure ? Ne dispense-t-il pas ses bienfaits qu’aux nantis ? Ne pratique-t-il pas la discrimination sociale ? Qu’a-t-il à répondre à ces accusations ? Vite, un psy ! L’avocat du Père Noël est là, ouf ! Qu’a-t-il à dire pour la défense de son client ? : la part du rêve, bla bla bla... on connaît. Et puis la gratuité du geste. Que signifie-t-elle ? La plupart des psys constatent que le cadeau offert à l’enfant est désintéressé, sans exigence de retour, et ils y voient un exemple hautement moral.

Pourtant, ne serait-il pas plus éducatif, et tout aussi moral, de montrer l’exemple du retour, du lien social créé par l’échange ? Il ne me semble en effet pas opportun d’enseigner le culte de l’individualisme à l’enfant, mais plutôt de l’ouvrir au partage. Et ne serait-ce pas plus honnête de lui expliquer que les parents n’ont pas toujours les moyens financiers de leur offrir les jouets demandés ? La frustration de ne pas obtenir le cadeau convoité serait bien mieux comprise, mieux gérée, avec une justification familiale à laquelle tout enfant est sensible.

Le mensonge, pourquoi ?

Pourquoi cette tromperie a-t-elle tant de succès ? Parce qu’elle renforce le pouvoir des parents et de l’entourage sur l’enfant. Ses réactions de croyance et de naïveté attendrissent tout le monde : la manipulation fonctionne bien, l’enfant est ferré, tout le monde s’en amuse. Dans le même esprit, l’adulte qui ose parler librement de cadeaux de Noël, sans référence au Père Noël, en présence d’un enfant, se fait aussitôt arrêter net. Cela m’est arrivé : rabrouée, sommée de parler en encodant le contenu, j’étais une adulte coupable ; il m’a fallu rentrer dans le complot ou tourner les talons.

Le Père Noël a la peau dure, parce que la supercherie arrange trop de monde pour qu’elle cesse un jour. Il nous reste l’humour, la démystification par les allusions, les débats contradictoires qui instillent le doute, et l’éducation à un esprit de Noël centré sur la capacité à l’échange.

1 Pour un autre témoignage, lire l’article de Jacques Poustis « Joyeux Noël ! » dans le numéro de SPS 250, décembre 2001.

Mis en ligne le 25 mars 2006
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