À propos du Da Vinci Code

par Yann Kindo - SPS n° 271, mars 2006

En quoi le succès planétaire d’une œuvre de fiction telle que le Da Vinci Code concerne-t-il une revue telle que Sciences et pseudo-Sciences ? Prendre au sérieux ou même simplement prendre en considération un récit littéraire dont la visée semble simplement être le divertissement du lecteur, n’est-ce pas sortir de notre rôle ou de notre champ de compétences, voire nous ériger en censeurs rabat-joie-de lire ?

Rappelons d’abord de quoi il est question : dans son « best-seller » — sans doute des dizaines de millions de lecteurs à travers le monde, avec également une séquelle et une adaptation sur grand écran actuellement en chantier —, Dan Brown met en scène, autour d’un meurtre commis dans le musée du Louvre, les aventures d’un universitaire de Harvard confronté à la révélation progressive de vérités cachées telles que, en vrac : une relation charnelle entre Jésus et Marie-Madeleine - qui était en fait sa compagne ; l’existence de leur descendance, véritable lignée royale qui a traversé les siècles ; les agissements à travers l’histoire d’une société secrète, le Prieuré de Sion, qui s’est fixé pour but de protéger cette lignée ; l’appartenance à cette société secrète de personnages historiques de premier plan (dont Léonard de Vinci) ; etc.

Notre propos n’est évidement pas ici de juger la qualité littéraire de cette fiction, même si, sur des thèmes voisins, le lecteur avide de sensations fortes pourra largement lui préférer, parmi d’autres, des récits tels que le Qumran d’Eliette Abécassis (et si un des fameux Manuscrits de la Mer Morte, contenant peut-être des révélations sensationnelles à propos du personnage Jésus, avait été dérobé lors de la découverte et était sur le point de refaire surface ?) ou encore le Jésus Vidéo d’Andréas Esbach (dans lequel des archéologues découvrent en Israël une tombe inviolée datée du 1er siècle et contenant... le manuel d’utilisation d’une caméra numérique pas encore sur le marché !). Les jeux avec l’Histoire et les trous de notre connaissance sont un mécanisme classique et parfaitement légitime de la littérature de fiction et surtout de science-fiction, et les thèmes tels que les conspirations et les sociétés secrètes sont des ressorts particulièrement efficaces du thriller littéraire ou cinématographique (voir par exemple le succès de la très efficace série télé américaine 24 heures).

Et pourtant, dans le cas du Da Vinci Code, et dans le contexte de son succès exceptionnel sans doute révélateur d’un certain « air du temps », une petite mise au point dans une perspective rationaliste n’est sans doute pas inutile, et ce pour plusieurs raisons.

Le Code en question a donné lieu à la publication d’un certain nombre d’ouvrages très opportunistes de « décodage », qui prétendent aider le lecteur de Dan Brown à faire la part du fictionnel et de l’authentique. Ces ouvrages se situent en réalité sur le terrain classique de l’ésotérisme et la pseudo-histoire, et produisent de la confusion et du mensonge plutôt que de la clarté historique. On pourrait nous objecter que cela ne relève pas de la responsabilité de Dan Brown, qui n’est pas comptable de ce que des charlatans font de son œuvre purement fictionnelle, même si il leur a ouvert la porte du succès.

Sauf que les ressorts même de l’intrigue tissée par Brown, tels que le décodage de symboles, la mise à jour de vérités cachées ou encore certains types de jeux avec les nombres, sont les mécanismes propres à cette variante de la pensée magique qu’est la pensée « symbolique », et qui est au coeur de la démarche ésotérique. En ce sens, le récit de Brown n’est pas « innocent » et véhicule — sans que cela soit explicite pour le lecteur non averti — des mécanismes de pensée qui sont aux antipodes de la pensée rationnelle (au contraire de ce qu’a pu faire, dans un genre voisin, Umberto Eco avec son Nom de la Rose).

L’argument précédent est d’autant plus à prendre en considération que la trame « historique » du Da Vinci Code (Jésus et Marie Madeleine, le Prieuré de Sion, etc.) est reprise d’un ouvrage paru en France sous le titre « L’Enigme Sacrée »1, et qui prétend — frauduleusement — faire œuvre d’« histoire » et non de fiction.

À ce stade, on pourrait encore dédouaner Dan Brown en disant qu’un écrivain peut parfaitement construire une fiction intéressante à partir d’élucubrations historiques (quoiqu’il soit sans doute plus intéressant, notamment du point de vue de la culture générale du lecteur, de construire une fiction, même délirante, à partir de réalités historiques2). Sauf que, et c’est là que le bât blesse avant tout, Dan Brown dit dans l’introduction de son livre : « Toutes les descriptions de monuments, d’œuvres d’art, de documents et de rituels secrets évoqués sont avérés ». C’est bel et bien cette prétention à l’authenticité, très générale, qui pose problème. Si La Joconde est effectivement un tableau de Léonard de Vinci exposé au musée du Louvre, il n’en reste pas moins que le sens caché que l’auteur, à travers les propos de ses personnages, prête à ces oeuvres artistiques réellement existantes est, lui, assez délirant, surtout si l’on sait que ce sens caché repose sur des « documents » et des « rituels secrets » que Brown présente comme « avérés », et qui ne le sont évidemment pas.

Tel quel, et notamment sur la base de cette mise en garde mensongère que Dan Brown fait à ses lecteurs, le Da Vinci Code n’est donc pas une simple oeuvre de fiction innocente, mais véhicule bien une pseudo-histoire ésotérique, sur laquelle Sciences et Pseudo-Sciences a choisi de revenir en publiant sur son site la traduction d’un article de la revue américaine Skeptic. Cet article, écrit par Robert Sheaffer, est une utile mise au point autour de quelques aspects du livre.

1 Un livre de 1982 écrit par Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, et dont le titre en version originale est Holy Blood, Holy Grail.

2 En ce sens, j’ai parfois tendance à penser que l’hilarante Vie de Brian des Monthy Python respecte plus les réalités de la mentalité religieuse propre à la Palestine du Ier siècle que certains manuels scolaires d’histoire-géographie qui « collent » beaucoup trop aux Evangiles chrétiens.

Mis en ligne le 22 mars 2006
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