Le culte du Da Vinci Code

par Robert Sheaffer

Voici un article originellement paru dans la revue américaine Skeptic, vol. 11, n°4, 2005, traduit par Yann Kindo et reproduit ici avec l’aimable autorisation de Skeptic : www.skeptic.com.1

Beaucoup de choses ont déjà été écrites pour décoder, déconstruire et démentir le Da Vinci Code de Dan Brown, y compris le compte-rendu critique de Tim Callahan dans Skeptic. Mais le livre a depuis connu un succès culte, s’étant écoulé à plus de 25 millions d’exemplaires, et a été traduit en 44 langues, alors que l’édition de poche n’est même pas encore sortie ! Le 6 avril 2003, il a atteint la première place de la liste des best-sellers du New York Times et est resté dans ce classement 103 semaines consécutives (au moment où ce texte est écrit), dont la moitié en première position (et jamais en deçà du 5e rang). Par ricochet, les trois autres romans de Dan Brown se sont maintenant vendus à plus de 7 millions d’exemplaires, lui procurant un revenu estimé à 50 millions de dollars au cours des deux dernières années. Il faut ajouter à cela un film avec Tom Hanks, en cours de réalisation, une séquelle en cours d’écriture, et la parution à l’heure actuelle de plus de vingt autres livres documentaires écrits en réponse par d’autres auteurs, promettant d’aider les lecteurs à « décoder » d’une manière ou d’une autre l’ouvrage de Dan Brown. Et comme si cela ne suffisait pas, en mars 2005, le cardinal Tarcisio Bertone, responsable de l’orthodoxie de la doctrine au Vatican, a émis au nom de l’Eglise catholique une prise de position officielle, traitant le roman de « sac à mensonges » et demandant aux chrétiens de ne pas le lire. Pour ma part, au-delà du fait qu’il est utile de revisiter le Da Vinci Code, je pense que ses critiques ont été trop tendres et qu’il y a dans le livre des défauts plus graves qu’il faut exposer.

Par définition, un roman est de la fiction, et il pourrait donc sembler que la prise de position du cardinal Bertone est injustifiée. Mais, en fait, Brown dit dans le livre : « Toutes les descriptions de monuments, d’œuvres d’art, de documents et de rituels secrets évoqués sont avérés »2. Dans ce « roman factuel », Brown émet des assertions tout à fait étonnantes qui, si elles étaient vraies, révolutionneraient non seulement la religion chrétienne, mais aussi une bonne part de l’Histoire. Brown voudrait que nous croyions que les pratiques du christianisme primitif étaient largement différentes de ce que l’on nous a enseigné, et qu’une gigantesque conspiration nous a empêché d’accéder à cette connaissance. Un complot patriarcal organisé par un célèbre empereur romain a caché le fait que les premiers chrétiens célébraient le culte d’un « Féminin Sacré ». Jésus et Marie-Madeleine étaient mariés et ont engendré une lignée royale qui se poursuit de nos jours. Au minimum, ces affirmations démoliraient les résultats d’une recherche soigneuse et centenaire effectuée par des chercheurs rigoureux issus des plus prestigieuses universités du monde. S’il y a bien un corpus d’affirmations d’ordre historique tout à fait extra-ordinaire et qui nécessiterait des preuves tout à fait extra-ordinaires, c’est celui-ci.

Quelle valeur ont donc les preuves que Dan Brown présente ?

Nos sources à propos du christianisme primitif

La principale assertion pour soutenir le révisionnisme historique radical de Brown se trouve dans les répliques d’un personnage du roman, Leigh Teabing, qui est une universitaire à la recherche du Graal : « Ce sont des reproductions des papyrus coptes de Nag Hammadi et des manuscrits araméens de la Mer Morte. Les premiers textes chrétiens. » (page 276). Ceci est spectaculairement faux. Les Manuscrits de la Mer Morte sont effectivement des documents historiques de la plus haute importance. Pourtant, ils ne nous donnent aucun renseignement direct sur le christianisme primitif. Alors que les Manuscrits de la Mer Morte ajoutent certainement énormément à notre connaissance du judaïsme au cours de la période historique pendant laquelle le christianisme est né et s’est diffusé, ils ne mentionnent nullement Jésus de Nazareth ni aucun de ses disciples, ni même le mouvement qui s’est fait connaître sous le nom de christianisme. Aussi, l’utilisation par Brown des Manuscrits de la Mer Morte comme une source qui est supposée révolutionner notre compréhension du christianisme antique est tout à fait grotesque. Quels sont les plus anciens textes chrétiens qui ont survécu ? Si vous voulez les lire, vous les trouverez dans le Nouveau Testament. Les chercheurs pensent que l’Epître de Paul, connu aujourd’hui sous le nom de Première aux Thessaloniciens, a été écrit au cours de son second voyage évangélique, à peu près en 51. Cela en ferait le plus ancien des documents chrétiens survivants. L’Epître aux Galates a probablement été écrit au cours du troisième voyage évangélique de Paul, aux alentours de 54-58. Les Actes des Apôtres semblent avoir été achevés en l’année 61, bien que certaines de ses parties semblent être plus anciennes, et des corrections semblent avoir été apportées quelques années plus tard3. L’Evangile selon Marc est incontestablement le plus ancien des Evangiles survivants. Il est généralement daté de à peu près 70. Matthieu est plus récent que Marc, mais a été composé avant 100. L’Evangile selon Luc a été composé aux alentours de l’an 100. Jean a été écrit quelques années plus tard, mais avant 120. On chicane à propos de ces dates, mais les spécialistes du Nouveau Testament les tiendraient pour relativement exactes. En ce qui concerne les textes de Nag Hammadi, dont certains sont incontestablement des témoignages du christianisme primitif jusque là inconnus, quand ont-ils été écrits ? L’éminent spécialiste de la Bible James M. Robinson, qui a dirigé le projet d’étude et de traduction de ces trouvailles archéologiques inestimables, écrit que bien qu’une date exacte n’ait pas encore pu être déterminée, « une fourchette allant au moins du début à la fin du IVe siècle a pu être proposée ». Un des textes de Nag Hammadi fait référence à l’ « hérésie » anoméenne, qui a brièvement fleuri à Alexandrie aux alentours de l’an 360. Des papiers divers attachés aux Nag Hammadi Codices peuvent être datés des années 333, 341, 346 et 348.4. Ainsi, la bibliothèque matérielle de Nag Hammadi date incontestablement du IVe siècle, et au moins une partie des textes qui la composent datent de cette époque. Il est tout à fait possible que, même si notre copie (la seule copie survivante) des textes de Nag Hammadi est relativement tardive, le texte lui-même ait été composé bien avant. Et cela semble en effet être le cas...mais pas de façon suffisamment ancienne pour ne serait-ce que s’approcher de l’époque évoquée par Dan Brown. Il tire grand parti de l’Evangile de Philippe, qui en effet décrit Jésus embrassant Marie-Madeleine sur la bouche (page 276). L’introduction à ce texte dans le Nag Hammadi Library in English précise que cela « a probablement été écrit en Syrie dans la deuxième moitié du IIIe siècle ». En d’autres termes, il a été composé entre à peu près 250 et 300, soit au moins 150 ans plus tard que les Evangiles Canoniques. En tant que tel, il ne peut donc pas être considéré comme une source primaire comparable aux textes canoniques. Brown cite aussi l’Evangile de Marie (Madeleine) (page 278), qui développe l’idée que « Il [Jésus] l’a aimée plus que nous ». D’après l’introduction du Nag Hammadi Library à l’Evangile de Marie, « bien que la date de rédaction soit inconnue, le manuscrit copte lui-même a été daté du début du Ve siècle, et un fragment grec de cet évangile du début du IIIe siècle ». Il n’y a pas de fondement à une datation plus ancienne de la composition de ce texte. Ainsi, présenter comme le fait Brown des textes des IIe et IIIe siècles comme plus anciens et plus crédibles que les textes canoniques du Ier siècle est ridicule. Les Evangiles Canoniques et les Epîtres du Nouveau Testament sont des œuvres du milieu ou de la fin du Ier siècle, ou au plus tard du début du IIe siècle. Malgré cela, Brown affirme tranquillement que les textes du Nouveau Testament sont plus récents que les textes gnostiques de Nag Hammadi. Dans le cadre d’une analyse historique, on ne peut pas être plus dans l’erreur que cela.

L’Enigme Sacrée

Le cœur de la thèse de Dan Brown est l’affirmation selon laquelle Jésus et Marie-Madeleine étaient mariés et ont engendré une lignée royale qui a survécu en secret jusqu’à nos jours. Cette opinion insensée a été popularisée pour la première fois dans le livre de 1982 écrit par Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, L’Enigme Sacrée. La version de l’histoire par Brown est pour l’essentiel la même que la leur, et les auteurs de L’Enigme Sacrée font remarquer que la « Leigh Tabing » de Brown est formée du nom d’un des trois auteurs additionné de l’anagramme d’un autre. L’histoire est à ce point similaire que Baigent et Leigh réclament en justice 140 millions de Livres Sterling à Brown, assurant que les prémisses du Da Vinci Code et son architecture factuelle sont plagiées sur leur propre livre, qui s’est vendu à plus de 2 millions d’exemplaires bien qu’il fût dénoncé par plusieurs commentateurs ecclésiastiques comme étant de la « pseudo-histoire ». Baigent a déclaré : « Que notre hypothèse soit vraie ou fausse n’est pas la question. Le fait est que c’est un travail que nous avons effectué et auquel nous avons consacré plusieurs années ». Un travail qui présente l’idée de la descendance royale de Jésus et Marie protégée par des sociétés ésotériques telles que l’Ordre des Templiers et le Prieuré de Sion, dont ils prétendent que Léonard de Vinci fut l’un des « Grands Maîtres »5. Un deuxième procès pour plagiat contre Brown a été initié par l’auteur Lewis Perdue, qui prétend que les données relatives au complot ont été reprises de deux de ses livres : The Da Vinci Legacy et Daughter of God6. Le fait que Brown ait plagié ou pas ces idées ne concerne cependant pas la question de leur véracité (pour un riche démenti de L’Enigme Sacrée7, voir l’article qui lui est consacré sur Wikipedia8).

Quelle preuve y a t-il que quoi que ce soit de tout cela soit historiquement exact ?

A peu près aucune.

Commençons par le Prieuré de Sion.

Le Prieuré de Sion

Brown écrit : « Le Prieuré de Sion - une société secrète européenne fondée en 1099 - est une organisation réellement existante. En 1975, la Bibliothèque Nationale de Paris a découvert des parchemins connus sous le nom de Dossiers Secrets, identifiant plusieurs membres du prieuré de Sion, dont Sir Isaac Newton, Botticelli, Victor Hugo et Léonard de Vinci ».

Cette affirmation est directement reprise de L’Enigme Sacrée, qui postule dans son chapitre V : « D’après le texte, l’Ordre de Sion a été fondé par Godefroy de Bouillon en 1090, neuf ans avant la conquête de Jérusalem - bien qu’il y ait d’autres "documents du Prieuré" qui situent la date de fondation en 1099 ». Cela serait très impressionnant, si c’était vrai. Selon Brown, le but du Prieuré est de conserver le supposé secret du Saint Graal, de protéger la descendance de Jésus et Marie, et de préserver la connaissance du « Féminin Sacré » censé avoir été adoré pendant le christianisme primitif (mais effacé par l’empereur Constantin et ses partisans). Dans L’Enigme Sacrée, c’est en gros la même chose, sauf que l’aspect féministe/du « Féminin Sacré », qui est devenu très important dans des écrits féministes au cours des années 80, est absent parce qu’il n’a pas encore été popularisé. L’histoire réelle du Prieuré de Sion est esquissée en détails sur le site Internet www.priory-of-sion.com. Le supposé « ordre ancien » a en fait été fondé en 1956 par Pierre Plantard (1920-2000), un escroc français antisémite et anti-francs-maçons qui a souvent eu des problèmes avec la loi. A la suite de l’invasion de la France par les nazis, il est même allé jusqu’à écrire une lettre au Maréchal Pétain, chef du gouvernement fantoche de Vichy, soutenu par les nazis, dans laquelle il l’avertissait de complots judéo-maçonniques. En 1953, Plantard a passé six mois en prison pour captation abusive de propriété, et en 1956 il a été emprisonné pour 12 mois pour « détournement de mineur ». Dans L’Enigme Sacrée, nous apprenons que, selon les Dossiers Secrets, la lignée du Prieuré Royal Mérovingien remonte jusqu’à avant la guerre de Troie, jusqu’aux patriarches de l’Ancien Testament eux-mêmes. Quel est le degré de crédibilité de ces supposés documents ? Ont-ils été réellement trouvés dans les archives nationales françaises ? Techniquement, oui, ils ont été trouvés dans les archives au début des années 60. Pourtant, il n’y a aucune trace de leur entrée ou de leur enregistrement dans ces archives. Les documents semblent avoir été plantés là pour qu’on les y découvre, et, en l’absence d’enregistrement par les archivistes, ils ne peuvent aucunement être considérés comme authentiques. Alors, d’où viennent les Dossiers Secrets ? Nous avons appris toute l’histoire quand Plantard et son co-auteur Gérard de Sède se sont brouillés. Il est ainsi expliqué sur le site www.priory-of-sion.com : « Les parchemins en particulier ont été crées par Philippe de Chérisey, et le contrat pour le livre L’or de Rennes révèle qu’il avait le droit d’utiliser une partie des profits du livre pour fabriquer les "parchemins". Les trois se sont divisés en 1967 quand Gérard de Sède a refusé de partager les droits d’auteurs du livre, et que Plantard et de Chérisey ont alors déclaré que les "parchemins" (la principale attraction du livre, qui l’a fait vendre) étaient une contrefaçon ».9

En bref, le Prieuré de Sion n’a rien à voir avec une quelconque organisation de Croisés du Moyen Age.

La Conspiration de Constantin

Une autre assertion remarquable dans le Da Vinci Code est celle selon laquelle « la Bible, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été collationnée par un païen, l’empereur Constantin le Grand » (page259). Ou, comme l’un des personnages de Brown, Robert Langdon, l’explique à Sophie : « Selon le Prieuré, l’empereur Constantin et ses successeurs masculins ont substitué au paganisme matriarcal la chrétienté patriarcale. Leur doctrine diabolisait le Féminin Sacré et visait à supprimer définitivement de la religion le culte de la déesse. » (page 227).

Remarquez comment ce passage implique que la religion polythéiste gréco-romaine avait été tranquillement matriarcale et révérait la « déesse » jusqu’à ce que Constantin ait conspiré pour changer cela. Cette assertion vient heurter tout ce que nous savons des pratiques religieuses de l’Antiquité. Jupiter (ou Zeus) était le roi des dieux, le maître du monde, et était solidement accroché à son pouvoir. Même si des dieux et des déesses étaient adorés, il n’y a absolument aucun texte romain ou grec suggérant quelque chose ressemblant même vaguement à une forme de « matriarcat » ; les dieux masculins étaient clairement dominants. Par exemple, L’Iliade, avec sa chronique des machinations des dieux et des déesses, est une œuvre extrêmement guerrière et majoritairement articulée autour de thèmes masculins tels que la bravoure au combat. Les femmes sont des récompenses que l’on obtient par la bataille. Rien n’y suggère le « Féminin Sacré ». Brown a repris cette idée directement de L’Enigme Sacrée : « En 303, un quart de siècle plus tôt, l’empereur païen Dioclétien avait entrepris de détruire tous les textes chrétiens qui pourraient être retrouvés. Par conséquent, les documents chrétiens - surtout à Rome - ont pour ainsi dire disparu. Quand Constantin a commandé de nouvelles versions de ces documents, il a permis aux gardiens de l’orthodoxie de réviser, modifier et réécrire les textes selon leur bon vouloir, en fonction de leurs intérêts. C’est à ce moment que la plupart des altérations du Nouveau Testament se sont probablement produites et que Jésus a acquis le statut unique qui est le sien depuis lors. L’importance de la commission mise en place par Constantin ne saurait être sous-estimée »10. [Passages mis en relief par l’auteur de l’article].

Les auteurs de L’Enigme Sacrée ne citent aucune source à leur appui pour soutenir leur thèse d’une réécriture globale de la Bible au IVe siècle, à coup sûr parce qu’aucune source de cet ordre n’est disponible. Malgré cela, cette thèse mène aujourd’hui sa petite vie de légende urbaine moderne. Quelle est la vérité historique ? Ce que les auteurs de L’Enigme Sacrée et Brown ont fait, c’est travestir jusqu’à le rendre méconnaissable un événement bien connu de l’histoire de l’Eglise - le Concile de Nicée de 325 -, qui a effectivement été organisé par Constantin au nom des dirigeants de l’Eglise. Le Concile a été réuni pour résoudre plusieurs querelles théologiques, dont aucune n’impliquait Marie-Madeleine, le matriarcat, le féminisme, les nouveaux évangiles, ni, pour tout cela, Constantin.

Le premier thème débattu au Concile de Nicée était centré autour du débat qui nous a fourni l’expression « différer d’un iota » :

« Homo Ousion (la même substance) contre Homoi Ousion (de substance semblable) : le point d’achoppement au Concile de Nicée a été un concept introuvable dans la Bible : homoousion. Selon le concept de homoousion, Christ le fils était consubstantiel (partageant la même substance) au Père. Arius et Eusèbe étaient en désaccord. Arius pensait que le Père, le Fils et le Saint-Esprit étaient matériellement distincts les uns des autres, et que le Père avait créé le Fils »11.

Le Credo de Nicée, toujours récité aujourd’hui dans de nombreuses églises, est un résumé succinct des doctrines sur lesquelles le conclave est tombé d’accord. Il existe un excellent article érudit sur le Concile de Nicée dans la Catholic Encyclopedia12, et qui résume tout le programme de ce concile. Le seul rôle joué par Constantin a consisté à pousser les évêques qui se chamaillaient à se réunir tous ensemble au même endroit, à fournir les ressources pour que cela soit possible et à les presser de cesser de se chamailler.

La « spécialiste du Graal » de Brown, Leigh Teabing, dit :

« Au cours de ce Concile œcuménique, on a débattu et voté sur de nombreux aspects du christianisme : la date de Pâques, le rôle des évêques, l’administration des sacrements - et, bien, entendu, la divinité de Jésus.
—  Sa divinité ? Je ne vous suis pas...
—  Ma chère Sophie, Jésus n’y était jusqu’alors considéré que comme un prophète mortel - un homme exceptionnel en tous points, certes - mais mortel.
—  Pas le Fils de Dieu ?
—  C’est justement le Concile de Nicée qui l’a déclaré tel après un vote.
—  Vous êtes en train de me dire que la divinité de Jésus résulte d’un vote ?
—  Et, qui plus est, d’un vote assez serré. (...) »
(pages 262-263)13

Ceci est une présentation très trompeuse. Brown veut que l’on pense qu’avant le Concile de Nicée, personne ne voyait en Jésus une divinité, et qu’une telle doctrine a été établie par un vote du Concile, « un vote relativement serré sur cette question ». En réalité, le fameux vote du Concile consistait à décider si Jésus était de « même substance » ou de « substance similaire » que le Père, la première opinion l’ayant emporté. Aucun ecclésiastique ne suggérait que Jésus était simplement humain. Le débat concernait la question de savoir si Jésus le Fils était d’une manière ou d’une autre subordonné au Père, ou s’il était son parfait égal. Selon Teabing, « La question [de la divinité de Jésus] était cruciale pour l’unification de l’Empire Romain » (page 262). Voilà qui est tout simplement absurde. L’Evangile de Jean, écrit bien 200 ans avant le Concile de Nicée, faisait dire à Jésus (en 11-25) des choses telles que : « Moi, je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ». On peut laisser de côté la question de savoir si Jésus a effectivement dit cela, mais cela démontre qu’au début du IIe siècle, les chrétiens adoraient Jésus en tant que divinité incarnée, qui avait un pouvoir de vie et de mort.

Qu’en est-il de la thèse du Da Vinci Code et de L’Enigme Sacrée selon laquelle Constantin « a commandé de nouvelles versions de ces documents », faisant effectivement réécrire le Nouveau Testament ? Disons-le carrément : il n’y a pas la moindre preuve historique pour soutenir cette assertion étonnante, mais il en existe un certain nombre pour la contredire. L’empereur a en effet ordonné que de nouvelles copies de la Bible soient rédigées (ce qui constituait alors un exercice manuel laborieux), mais dans le but de les utiliser dans les nouvelles églises dont la construction était prévue, et ces copies étaient identiques au texte existant préalablement. Beaucoup de manuscrits et de fragments du Nouveau Testament datant d’avant le Concile de Nicée existent toujours, et leur texte est le même que celui que nous connaissons aujourd’hui.

Dans la Lettre Festale de saint Athanase datée de 367, le Canon approuvé du Nouveau Testament était lancé, et les travaux non approuvés déclarés hérétiques14. Remarquez que la purge initiée par Athanase, qui avait auparavant assisté au Concile de Nicée, a consisté à retirer des documents mais pas à en ajouter ou à en réécrire. Les textes approuvés par Athanase sont les textes canoniques qui nous sont aujourd’hui familiers, alors que la plupart de ceux qui ont été rejetés existent toujours, mais sont rarement lus, et sont généralement de composition plus tardive. Il semble que cela ait été dans toute l’Eglise le début d’une purge générale des documents « hérétiques ». Il est probable que des moines, qui étaient chargés de détruire les textes hérétiques à Nag Hammadi, les ont plutôt enfermés dans des jarres et enterrés. Le Nouveau Testament Apocryphe, les livres qu’Athanase a essayé de bannir, sont aujourd’hui largement disponibles et traduits15. Si quelqu’un espère y trouver des rites matriarcaux secrets, il sera très déçu.

Qui était Marie-Madeleine ?

La réponse courante à cette question est que Marie- Madeleine était une ancienne prostituée qui s’est repentie et qui est devenue une disciple de Jésus. Il n’est dit nulle part dans le Nouveau Testament qu’elle était prostituée, bien qu’il soit dit que Jésus a extirpé plusieurs démons hors de son corps (Luc, 8 :2). Le fait qu’elle ait été une prostituée est une tradition qui a débuté au début du VIe siècle dans un sermon du pape Grégoire le Grand. La réponse de Brown est que, en plus d’être la femme et la confidente de Jésus, ainsi que la mère de ses enfants, Marie était l’incarnation du « Féminin Sacré », le Saint Graal lui-même (le Graal étant une métaphore de son utérus).

Il y a d’excellentes raisons de douter de l’exactitude historique de toutes ces interprétations. Le nom « Madeleine » pourrait dériver d’une description plutôt que d’un endroit, et cette femme pourrait en effet très bien avoir été conçue comme un expédient littéraire pour capter les invectives qui sans cela auraient pu se porter sur la mère de Jésus. Au cours des tumultueux premiers jours du christianisme, une accusation sérieuse était fréquemment proférée par des juifs en colère à l’encontre de Marie, mère de Jésus. Le philosophe romain Celse a écrit un Discours véritable en opposition au christianisme (partiellement conservé uniquement dans le Contre Celse, un texte d’un des Pères de l’Eglise, Origène, qui s’opposait à Celse - les écrits anti-chrétiens primitifs ont depuis longtemps été détruits). Dans celui-ci, Celse fait accuser Jésus par un « philosophe » : « Tu as commencé par te fabriquer une filiation fabuleuse, en prétendant que tu devais ta naissance à une vierge. En réalité, tu es originaire d’un petit hameau de la Judée, fils d’une pauvre campagnarde qui vivait de son travail. Celle-ci, convaincue d’adultère avec un soldat Panthère, fut chassée par son mari, charpentier de son état. Expulsée de la sorte et errant çà et là ignominieusement, elle te mit au monde en secret »16.

Pour un lecteur moderne qui ne connaîtrait que la version chrétienne de la naissance de Jésus, cette accusation paraîtra choquante, blasphématoire et absurde ; pourtant, il y a des indices dans les textes juifs et chrétiens antiques qui suggèrent que la charge de Celse est crédible. Tout cela est longuement étudié dans mon livre The Making of the Messiah17.

Qu’est ce que tout cela a à voir avec Marie-Madeleine ? Le spécialiste de la Bible R. Joseph Hoffman, du Wells College de New York, a remarqué que quand les juifs faisaient référence à la mère de Jésus (Miriam en hébreu) en tant que « coiffeuse pour femmes », la phrase en hébreu est : Miriam, m’qadella nashaia18. Ainsi, les premiers chrétiens, et les futurs chrétiens, par les juifs, entendaient beaucoup parler de Miriam, m’qadella, qui était présentée comme une prostituée. Ils parlaient évidemment de la mère de Jésus. Il est possible que les évangélistes chrétiens, se rendant compte que ces accusations ne disparaîtraient pas, ont inventé un nouveau personnage, dont le nom - pas la fonction - était Miriam m’qadella, et qui avait autrefois été une prostituée. De cette manière, on pouvait avancer que tous les choses terribles dites à propos de Miriam m’qadella se référaient en fait à cette autre, qui fut femme de mauvaise réputation, et pas à la mère de Jésus. En effet, il est possible que les différentes Maries des évangiles, parmi lesquelles on se perd, aient peut-être été en fait la même femme. Jean refuse inexplicablement à plusieurs reprises de nommer la mère de Jésus, mais il parle de « Marie, femme de Cléophas », dont les deux fils correspondent aux frères de Jésus tels que énumérés chez Marc.

Un christianisme primitif matriarcal prouvé par les textes de Nag Hammadi ?

Selon Brown, avant que Constantin et ses partisans ne réécrivent la Bible pour la rendre patriarcale, « Jésus fut le premier féministe de l’histoire » (page 278). La Chrétienté adorait alors le « Féminin Sacré » de la « Déesse perdue », fondé sur le supposé principe antique du « Calice et de la Lame » (pages 267-268). En fait, « Le calice et l’épée » est le titre d’un livre de 1987 de la féministe Riane Eisler, qui défendait la thèse hautement spéculative selon laquelle la Crète antique était soi-disant « non patriarcale ». Et Eisler fondait sa thèse, en grande partie, sur les interprétations récentes de l’archéologue Marija Gimbutas, qui plus tôt dans sa carrière, s’était forgée une excellente réputation professionnelle, mais qui s’est ensuite égarée, autour de l’idée de « déesse », dans des interprétations féministes radicales de dessins et d’icônes antiques, interprétations quasi-unanimement rejetées par ses pairs. Dans l’introduction de son livre, Eisner explique le symbolisme « holistique sexué » du « Calice et de l’épée », qu’elle a elle-même inventé, en relation avec Gimbutas19. Ainsi, il est totalement impossible qu’une quelconque ancienne société secrète ait pu utiliser le symbolisme du « calice et de l’épée », parce que ce symbolisme n’existait pas avant 1987. Un certain nombre de livres à succès ont convaincu beaucoup de gens que la découverte des textes de Nag-Hammadi prouve l’existence d’une version plus féministe de l’ancien christianisme gnostique. Le plus remarquable d’entre eux est The Gnostic Gospels de Elaine Pagels, une chercheuse qui a effectivement travaillé au sein du Projet Nag Hammadi20. Le livre de Pagels n’est pas un travail explicitement féministe, et contient un grand nombre d’informations de qualité à propos des textes de Nag Hammadi. Elle suggère que Marie-Madeleine a été insérée dans des textes gnostiques en tant que « figure » littéraire pour illustrer le conflit qui opposait ceux qui voulaient étendre le rôle des femmes au sein de l’Eglise et ceux qui voulaient le restreindre, une suggestion qui est tout à fait pertinente. Elle met en garde contre la tentation d’attribuer beaucoup de contenu historique à ces évangiles tardifs : « Les protagonistes des deux camps en présence utilisaient la technique polémique consistant à rédiger de la littérature soi-disant issue de la période apostolique, prétendant présenter la vision originelle des apôtres sur le sujet en question ». En d’autres termes, beaucoup des textes chrétiens non canoniques des IIe et IIIe siècles, gnostiques ou non, ont été écrits par des militants religieux pour démontrer que « les apôtres étaient d’accord avec moi ».

Plusieurs féministes citent The Gnostic Gospels pour soutenir leur affirmation selon laquelle les Gnostiques étaient des féministes précoces, une affirmation qui n’est pas étayée par le contenu du livre en question. Pagels écrit : « Les Gnostiques n’étaient pas unanimes pour soutenir les femmes - pas plus que les orthodoxes n’étaient unanimes pour les dénigrer. Certains textes gnostiques parlent indéniablement des femmes avec dédain ». Pourtant, elle suggère effectivement que les femmes étaient quand même mieux traitées dans l’Eglise gnostique que dans l’orthodoxe. Plus tard, en écrivant dans des supports grand public, Pagels a adopté une position féministe plus marquée, affirmant que le féminisme gnostique avait été « supprimé ».

Le degré de « féminisme » des Gnostiques est difficile à évaluer avec certitude, et la conclusion de chacun dépendra des textes sur lesquels il choisit de se concentrer et des textes qu’il choisira d’ignorer. Dans plusieurs textes gnostiques, Dieu-le-Père est loué et célébré en tant que « trois fois mâle »21, ce qui est sans doute peu susceptible de plaire à des féministes. Dans le gnostique Dialogue du Sauveur, Jésus demande à ses disciples de « Prier à un endroit où il n’y a pas de femmes » et exige que « les œuvres de la féminité soient détruites ». Le texte gnostique La Pistis Sophia explique que « Toutes ces choses sont bonnes et parfaites. A travers elles ont été révélées les défauts de la femme »22. Encore plus accablant, dans le gnostique Evangile de Thomas, Simon Pierre dit : « Que Marie nous quitte, car les femmes ne sont pas dignes de la Vie ». Jésus répond : « Voici que je l’attirerai, pour la faire mâle, pour qu’elle aussi soit un esprit vivant, semblable à vous les mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des Cieux »23. Il est évident que toute interprétation du mouvement gnostique comme étant proto-féministe nécessite une lecture extrêmement sélective des textes en question.

Les historiens professionnels et les archéologues rejettent quasiment tous les affirmations de féministes à propos d’antiques cultures féministes en Méditerranée ou ailleurs (voir Goddess Unmasked [la Déesse démasquée] de Philip G. Davis24 pour une excellente vue d’ensemble des bases non scientifiques sur lesquelles des auteurs féministes ont bâti des telles assertions). Toutes les sociétés humaines connues, passées et présentes, sont « patriarcales » dans le sens où la domination à la fois de la société et du foyer est associée au mâle. Les classes de Women’s Studies25 affirment l’existence de plusieurs exceptions, mais ces assertions ne résistent pas à l’examen critique26. Ceci ne signifie évidemment pas qu’il n’y a pas de cas de femmes dirigeantes ou que les femmes n’auraient pas parfois un important pouvoir informel non enregistré par une évaluation purement formelle.

Mickey Mouse et le Saint Graal

La plupart des personnes rationnelles concluront qu’un livre comme le Da Vinci Code est globalement dénué de sérieux lorsqu’on peut y lire un passage tel que celui-ci :

« En lui montrant sa montre Mickey Mouse, il lui raconta que Walt Disney avait constamment cherché à transmettre la symbolique du Graal aux générations futures. On l’avait d’ailleurs appelé "Le Leonardo Da Vinci des temps modernes". Ils étaient l’un et l’autre en avance sur leur temps. Deux artistes géniaux, membres de sociétés secrètes et, surtout, farceurs impénitents. Comme Leonardo Da Vinci, Walt Disney adorait glisser des messages et des symboles dans ses dessins animés. Pour un amateur de symboles, les premiers films de Disney contenaient une kyrielle de métaphores. » (page 293)

La preuve de l’implication de Disney avec le Graal et le Féminin Sacré est censée être trouvée dans Cendrillon, La Belle au bois dormant, Blanche Neige, et tout particulièrement dans La Petite Sirène. Il est peut-être possible que Brown ait inclus ce passage en tant qu’avertissement au lecteur pour qu’il ne prenne rien au sérieux dans son livre. Mais, si tel est le cas, il l’a fait avec un cryptage si opaque - une reductio ad absurdum - que à peu près personne jusqu’ici n’a réussi à le décoder. Cette supposition est renforcée par l’annonce solennelle qui suit selon laquelle l’Ere du Verseau est sur le point de débuter (page 301), comme s’il s’agissait là du développement d’une conspiration récemment mise à jour plutôt que d’un ridicule et banale croyance populaire datant d’il y a une génération.

Une personne rationnelle peut prendre plaisir à lire des livres de fiction ou de science-fiction, même de la fiction de pauvre qualité comme le Da Vinci Code, sans trop se soucier d’évidentes absurdités présentes dans l’histoire. Mais il y a problème quand une œuvre de fiction affirme explicitement être plus qu’une œuvre de fiction, quand elle fait écho à d’autres informations erronées largement répandues au sein d’une culture et quand 25 millions de lecteurs sont embobinés par des affirmations spécieuses. Les « faits » allégués dans le Da Vinci Code ne sont pas plus crédibles que ceux de L’Enigme Sacrée, dont ils sont repris. Si vous vous considérez comme un sceptique, vous feriez bien de vous rendre compte que très peu de faits authentiques sont mêlés à la fiction de Brown.

Lire aussi « À propos du Da Vinci Code ».

1 Les pages indiquées font ici référence à l’édition française du Da Vinci Code, en petit format cartonné chez France Loisirs, (ISBN : 2-7441-7554-4). De même, pour les livres cités dans l’article, c’est la traduction française qui est évoquée ici, à chaque fois qu’elle existe et qu’elle a pu être identifiée. (NdT)

2 Page 9, dans un bref avant-propos intitulé « Les faits » (NdT)

3 Carrington, Philip, 1957, The Early Christian Church, Cambridge : Cambridge University Press, xiii-xiv.

4 Nag Hammadi Library, 15-16.

5 Voir The Telegraph, 10 mars 2004, http:/ /www.telegraph.co.uk/news/mai... ?xml=/news/2004/10/03/wvinci03.xml&sSheet=/news/2004/10/03/ixnewstop.html

6 « Da Vinci author is hit by fresh plagiarism claim », Edinburgh Evening News, 12 janvier 2005. http://edinburghnews.scotsman.com/u....

7 En version originale : Holy blood, holy grail (NdT)

8 Wikipedia, the Free Encyclopedia : Holy Blood, Holy Grail. http://en.wikipedia.org/wiki/Holy_b....

9 Voir http://priory-of-sion.com/psp/id84.html., ainsi que http://www.cesnur.org/2005/mi_02_03d.htm.

10 Citation retraduite depuis l’anglais (NdT).

11 « Arian Heresy », Ancient History, About.com.

12 The Catholic Encyclopedia : The First Concil of Nicea. http://www.newadvent.org/cathen/110....

13 Dans la version originale de cet article, Robert Sheaffer « fabrique » une citation courte qui résume - très exactement - ce passage, en ne reprenant que les propos de l’un des personnages et en les condensant. Pour plus d’exactitude et d’authenticité, j’ai préféré restituer le passage dans son intégralité. (NdT)

14 Pour une excellente explication de tout ceci, voir “Athanasius of Alexandria” dans The Development of the Canon of the New Testament.

15 Voir Schneemelcher Wilhelm, New Testament Apocryphia, 6th edition (2 vol, Louisville : Westmintser/John Knox Press, 1989), et James M., The Nag Hammadi Library in English (New York, Harper and Row, 1981).

16 Traduction en français du texte de Celse trouvée sur : http://www.cgagne.org/celse.htm (NdT)

17 Robert Sheaffer, The Making of the Messiah (Buffalo, New York, Prometheus Books, 1991) Voir le chapitre IV.

18 R. Joseph Hoffman, Jesus outside the Gospels (Buffalo, New York, Prometheus Books, 1984, pages 41-42). « La tradition équivoque concernant la femme surprise en état d’adultère (Jean, 7:53-8:11), si elle fait partie de la tradition mariale, peut renvoyer à une strate plus ancienne au cours de laquelle Marie la mère de Jésus et Marie de Magdala étaient une seule et même personne. En tous cas, la tradition évangélique relative à la Marie tardive peut avoir émergé en tant que correctif apporté à l’histoire selon laquelle la mère de Jésus était adultère. » Hoffman note que « A propos des deux Marie, même les évangiles offrent des explications confuses »

19 Riane EISLER, Le calice et l’épée (Robert Laffont, 1987).

20 Elaine PAGELS, The Gnostic Gospels (New York, Random House, 1979). Voir le chapitre III.

21 Nag Hammadi Library in English, 64, 375, 446.

22 Nag Hammadi Library in English, 221.

23 Nag Hammady Library in English, 130.

24 Philip G DAVIS, Goddess Unmasked (Dallas, Spence Publishing, 1998).

25 Dans les universités états-uniennes, ces « études féministes » sont des départements consacrés à une recherche universitaire d’orientation féministe (NdT).

26 Steven GOLDBERG, Why Men Rule (Chicago, Open Court, 1993).

Mis en ligne le 22 mars 2006
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