Ondes et champs. Feng Shui et géobiologie à grands traits

par Robert Lagnély - SPS n° 266, mars 2005

Face à l’exigence de performance, mis sous pression, l’homme occidental cherche quelque moyen d’échapper au surmenage. Le Feng Shui, dérivé du Taoïsme1, lui apporte une réponse, et lui propose de se reconnecter harmonieusement à sa sphère privée, ses murs, ses meubles, afin de lui redonner la sérénité. Le concept d’un « sweet home » ne pouvant que séduire l’homme moderne, son succès était assuré. Mais si ses intentions semblent séduisantes, les racines de cet art de vivre sont profondément ésotériques.

Le discours de la géobiologie, apparue en Europe dans les années 20, a rejoint depuis une vingtaine d’années celui du Feng Shui. C’est une discipline qui prétend étudier les influences des courants telluriques (courants d’eau, failles, cavités) et des réseaux électriques, et en dénonce les effets néfastes sur les maisons et le bien-être des habitants.

L’occasion était trop belle : l’environnement le plus proche de chacun de nous n’est-il pas son habitat ? Voilà conclu le mariage entre l’harmonie avec le lieu et la chasse aux courants « mauvais ». Ces deux pratiques reposent sur deux croyances : celle de l’énergie vitale des êtres et des objets (Feng Shui) et celle d’une action tellurique sur notre corps, assortie de « pollutions » électromagnétiques (géobiologie).

Principes et pratiques du Feng Shui

« Feng Shui » signifie « vent » et « eau », le mot « vent » étant pris dans son acception ordinaire et surtout dans celle du souffle tel que l’a conçu le taoïsme et que l’a repris la médecine chinoise, le Ch’i, « l’énergie vitale, la force de vie, l’esprit cosmique qui pénètre et anime toutes choses »2 et tout être. Ainsi se trouvent reliés immatériel et source indispensable à la vie. Cette philosophie enseigne que l’homme se doit « de donner aux influences de la nature et de l’univers la forme la plus favorable possible et d’aménager avec le même soin les maisons, ponts, murs, groupes d’arbres et autres « lieux »3.

Le Feng Shui (ou géomancieb4) fait donc appel à trois grands principes : l’optimisation de l’espace, l’opposition Yin/Yang (féminité, noirceur, passivité versus virilité, lumière, activité) dont les forces doivent tendre à l’équilibre, et les cinq éléments (feu, terre, métal, eau et bois). L’adepte fait de multiples corrélations entre ces principes, eux-mêmes adaptés pour lui en fonction de son profil astrologique, puis entreprend des actions qu’il estime utiles sur son environnement.

Cette discipline a été interdite dès 1949 par le pouvoir communiste en tant que pratique divinatoire, mais elle est si culturellement ancienne qu’elle a continué d’être assidûment pratiquée.

L’adepte va ainsi s’entourer de symboles positifs forts (couleurs, orientation des objets) et éviter absolument certaines dispositions : les angles aigus des meubles pointés vers lui, les plafonds trop bas, un bureau de travail dans sa chambre, des miroirs qui se renvoient la lumière, mesures de bon sens très souvent mais préconisées au nom des grands principes...

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Boussole géomantique

Si vous êtes perdus, et angoissés à l’idée que votre logement pourrait vous nuire, un maître de Feng Shui peut s’y rendre et vous vendre son diagnostic. Il va être attentif à ce que le Ch’i puisse y circuler harmonieusement afin que le vôtre soit en bon équilibre à tout moment. Pour cela, entre autres objets5, une sorte de boussole sera souvent utilisée afin de détecter quels objets sont néfastes. Elle comprend des divisions de l’horizon, les cinq éléments, des nombres (certainement magiques !), et leur superposition va soudainement décider de l’aménagement de votre charmante maison ou de votre appartement coquet. Comment ? Difficile à expliquer6 puisque l’hermétisme préside au Feng Shui, même si certains de ses préceptes, comme la bonne circulation de l’air et une décoration adaptée à l’usage des lieux, sont évidemment de nature à contribuer à la bonne humeur de l’occupant. Sachez seulement que seront déterminés des points d’entrée et de sortie de flux d’énergie, et que les corrections jugées nécessaires seront prescrites par le maître.

S’agissant des nombres, évoquons un mode de calcul du « gua » ou « koua », préconisé sur plusieurs sites d’Internet (il existe un marché international important de formations au Feng Shui et de consultations de maîtres). Selon Hélène Weber, « Maître praticien en Feng Shui renommé en France et à l’étranger », « le Pa Gua synthétise, sous la forme symbolique d’une rose des vents à huit directions, le savoir du Yin et du Yang ». [Cette rose des vents est divisée en huit trigrammes, dont chacun gouverne une direction.] « À chaque direction seront donc associés les attributs correspondants du trigramme : saison, moment de la journée, élément, couleur, ainsi qu’un nombre : le Gua. Celui-ci est déterminé par l’année de naissance, selon [un] mode de calcul très simple [...] :

HOMMEFEMME
Il vous suffit d’additionner les deux derniers chiffres de votre année de naissance. Si le nombre obtenu est composé de deux chiffres, additionnez-les de nouveau. Puis déduisez le résultat du nombre 10. Il vous suffit d’additionner les deux derniers chiffres de votre année de naissance. Si le nombre obtenu est composé de deux chiffres, additionnez-les de nouveau. Puis ajoutez le résultat au nombre 5. »7

Ajoutons que le chiffre 5 n’est pas utilisé et remplacé par le 2 pour les hommes et par le 8 pour les femmes.

Laissons un autre adepte du Feng Shui, l’astrologue Nguyen Ngoc-Rao8, qui décrit lui aussi les trigrammes du « Pa Koua », commenter ce mode de calcul sur un des écrans de l’ensemble intitulé « Feng Shui authentique, Feng Shui folklorique » : « Invention fantaisiste injustifiable à plusieurs titres. Pourquoi prend-on les années grégoriennes, qui ne reposent sur aucune réalité, pas même sur la naissance du Christ car le Christ est né cinq ou six ans avant l’ère qui porte son nom ? Pour quelles raisons doit-on additionner les deux derniers chiffres de son année grégorienne de naissance puis procéder à ces calculs compliqués pour trouver son nombre Koua ? Et pourquoi le nombre Koua d’une personne peut servir de base pour déterminer les orientations bénéfiques ou maléfiques de cette personne ? Autant de questions sans l’ombre d’une réponse9 ! » Dont acte ! Mais, dans sa défense du « Feng Shui authentique », Nguyen Ngoc-Rao ne s’écarte nullement de la croyance en cette bioénergie, jamais détectée, totalement mystique, qu’est le Ch’i...

Et la géobiologie ?

Datées de 2004, les éditions les plus récentes des dictionnaires usuels Petit Robert et Petit Larousse ignorent encore le mot « géobiologie ». Pourtant, la recherche de « géobiologie » sur le site de la librairie électronique Amazon fournit vingt références d’ouvrages ! Il est vrai qu’il y a « géobiologie » et « géobiologie » (voir encadré).

Il y a « géobiologie » et « géobiologie »

Celle qui est décrite ici est une pseudo-science, pratiquée par des charlatans.

Mais il existe une géobiologie scientifique, totalement différente, qui traite des interactions entre le vivant et l’évolution géologique. Elle figure notamment dans l’intitulé d’une unité de recherche de Poitiers.

Le cas n’est pas unique : que l’on pense au « magnétisme » des charlatans et à la science du même nom, illustrée par le prix Nobel de Louis Neel (1904-2000).

Dans les sites Internet, qui sont consacrés le plus souvent à une forme faussement scientifique de géobiologie, le mot est généralement expliqué par un exposé de ses fonctions, un peu à la façon de ces jeunes enfants, qui, restant muets devant un objet à nommer, vous disent « C’est pour... » Alors la géobiologie, c’est pour connaître les nuisances qui sont liées à nos bâtiments et pouvoir nous en protéger. « Le but du géobiologue n’est pas de faire renoncer au progrès mais de faire en sorte de minimiser les nuisances que celui-ci peut occasionner dans l’habitat. »10 Cette petite phrase est très révélatrice de l’esprit « géobiologue » : le progrès, c’est bien, mais c’est une nuisance à combattre ! À chaque précepte, vous trouverez la remise en cause des technologies, des circuits électriques, des ordinateurs, des fours à micro-ondes. Mieux, si vous avez des migraines, une fatigue chronique, voire un cancer, la géobiologie ira voir du côté des matériaux de construction, des courants d’eau, des réseaux d’électricité et des champs magnétiques pour y trouver la cause de vos problèmes. Mais non, la géobiologie n’est pas contre le progrès ! Elle a juste des allures d’écologie outrancière propre à détourner le public des avancées de la technologie, en s’appuyant sur son ignorance, ce qui n’est pas anodin.

Les perturbations que les géobiologues sont censés détecter seraient de deux ordres : géo-telluriques, elles seraient des réseaux telluriques actifs pouvant nuire gravement à votre santé ; magnétiques, souvent à l’origine de malaises inexpliqués, elles seraient dues à un mauvais agencement de vos appareils électriques. Aucune preuve, ni même corrélation, n’a pu être établie en ce sens.

Parmi les géobiologues, on trouve les sourciers ; ils prétendent que, quand ils se trouvent dans un réseau actif, leur baguette réagit comme face à un mur. De multiples réseaux ont été définis, par des personnages différents, qui établissent des quadrillages de diverses tailles. Ils s’appellent Peyré, Romani, Hartmann. Malgré leurs mesures, leurs précisions, leurs allures de géomètres, leurs théories ne sont que sables mouvants. Seule leur complexité affichée (croisement des lignes de réseaux), uniquement accessible aux initiés, c’est-à-dire aux sourciers, peut faire illusion.

Une extension préoccupante

Marquées du sceau d’une philosophie chinoise plusieurs fois millénaire, Feng Shui et géobiologie entrent en force dans nos projets d’habitat, par le truchement très efficace de cabinets de consultants ou d’architecture, qui y voient une manne financière inespérée. Plusieurs facteurs sociétaux président à l’extension du Feng Shui et de la pseudogéobiologie : l’écologie et son concept de « bonne mère nature » abusivement imputée au Feng Shui, le retour à la spiritualité, la nostalgie passéiste, la méconnaissance des sciences, la peur des technologies nouvelles. Entre causes, symptômes et conséquences, le démêlage s’avère difficile...

Remerciements à É. Volf et B. Lisan pour leurs recherches et conseils.

1 Taoïsme : terme employé en Occident pour désigner la philosophie et la religion qui se sont développées en Chine à partir des conceptions de Lao Tseu (probablement au sixième siècle av. J.-C.). Voir les articles « Taoïsme », « Lao-Tzu », Tao-chia et Tao-chiao dans le Dictionnaire de la sagesse orientale, Bouquins, Robert Laffont, 1986.

2 id., article « ch’i »

3 bid., article « ch’i »

4 Wolfram Eberhard, article « Géomancie, feng shui », Dictionnaire des symboles chinois, Seghers, 1984

5 Un commerce très actif autour du Feng Shui s’est développé.

6 La charge de la preuve appartient à celui qui affirme.

7 www.fengshui-village.com

8 http://www.asiaflash.com/contact_index.shtml

9 http://www.asiaflash.com/fengshui/fengshui.php?topic=14

10 www.la-geobiologie.com/

Mis en ligne le 1er juillet 2005
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