Qu’est-ce que l’étiopathie ? (1)

SPS n° 165, janvier-février 1987

Le 28 novembre dernier, la cour d’appel de Caen confirmait un jugement du tribunal de Coutances, condamnant pour exercice illégal de la médecine M. Roger Aimard « docteur en étiopathie » à Saint-Lô, où il exerce cette activité depuis une dizaine d’années.

De quoi s’agit-il ?

Comme la plupart des « médecines parallèles », cette pratique a repris, pour se donner un nom, le suffixe « pathie » (maladie, souffrance), inauguré dans cet emploi par Hahnemann avec son homéopathie. Le choix de Hahnemann était linguistiquement correct : il désignait l’utilisation thérapeutique de substances qui, administrées à un sujet sain, déclenchent chez lui les mêmes (homoios) manifestations pathologiques que celles du malade qu’elles sont censées pouvoir guérir. Un glissement sémantique - opéré par ignorance ou par malice ? - a donné ensuite au suffixe « pathie » le sens de « médecine, et à « pathe » celui du praticien de cette médecine. Ainsi une médecine marginale s’est-elle intitulée ostéopathie, alors que ce terme désigne correctement non pas une thérapeutique, mais l’ensemble des affections qui peuvent frapper les os. Astucieusement, les homéopathes ont forgé le terme « allopathie », qui suggère une (fausse) symétrie entre leur doctrine et la médecine scientifique, et ils sont parvenus à l’introduire en contrebande dans la littérature médicale.

Cette querelle de langage peut sembler futile. Elle ne l’est pas. L’usage pervers des mots - comme le démontre Michel de Pracontal dans un livre que nous commentons par ailleurs - est une des armes de la pseudoscience.

Revenons à l’étiopathie. Dans les mots régulièrement composés avec des racines grecques, le déterminant précède le déterminé. Les cardiopathies sont les maladies du cœur et l’homéopathie, comme nous avons vu, évoque des maux semblables. L’étiopathie serait ainsi « le mal des causes » (aitios), ce qui ne veut pas dire grand-chose. Dans le jargon des médecines parallèles, l’étiopathie se présente comme une thérapeutique qui s’attaque à la cause des maladies, ce qui insinue que la « médecine officielle », comme on dit, ignore les causes. Les étiopathes n’emploient aucun médicament. Leurs traitements se ramènent à des pratiques manuelles, notamment à des manipulations du crâne ou de la colonne vertébrale. Nous y reviendrons en détail dans un de nos prochains numéros.

Fondée en 1963 par Christian Trédaniel (qui avait étudié les manipulations articulaires et vertébrales pratiquées aux États-Unis), l’étiopathie se réclame à la fois de l’héritage des rebouteux et des connaissances modernes d’anatomie et de physiologie. La doctrine est un amalgame de vocabulaire scientifique et de conceptions dogmatiques à résonance mystique (quoi qu’elle s’en défende) avec un large emploi de majuscules et de graphes. Chaque être humain, explique-t-elle, vient au monde avec un Potentiel Vital Originel (PVO) formé à l’instant de sa conception (mais ne pas confondre avec une hérédité génétique, qui est ignorée ou niée). Chaque être humain est une entité. La destinée vitale d’un individu ne doit pas être comparée à celle d’un de ses semblables, mais seulement à son propre PVO. Tout au long de l’existence, le PVO suit une courbe décroissante ; la santé parfaite réside dans le respect intégral de cette courbe. La maladie n’a jamais de cause héréditaire ou endogène ; elle est une modification de la destinée due à des accidents extérieurs ou au non-respect des règles d’hygiène. Etc.

Quant aux thérapeutiques manuelles (que nous n’évoquons pas aujourd’hui), elles seraient actuellement enseignées, à Paris et à Marseille, dans des facultés libres « enregistrées dans leurs académies respectives ». Formules qui feraient penser à un enseignement quasi-officiel : mais comme on sait, il n’y a pas là d’appellation contrôlée, et tout un chacun peut ouvrir une académie littéraire ou une académie de billard. Les étiopathes ne sont pas docteurs en médecine : ils exercent au grand jour et font campagne pour être officiellement reconnus. La liste des membres de I’« Institut français d’Éthiopathie », dans son édition de 1986, comprend soixante-quinze noms rangés dans l’ordre alphabétique. Le premier est celui de l’étiopathe qui vient d’être condamné à 25 000 F d’amende (ce qui ne le gênera sans doute pas beaucoup). Le Conseil de l’Ordre du département de la Manche a obtenu le franc symbolique de dommages-intérêts. Affaire à suivre.

Mis en ligne le 11 juillet 2004
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