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Transition énergétique et réduction des consommations

Publié en ligne le 24 novembre 2019 - Environnement - Climat

L’analyse de quelques scénarios de transition énergétique pour la France montre à quel point il faudrait réduire les consommations d’énergie si notre pays devait fonctionner avec uniquement des énergies renouvelables. Examinons leurs hypothèses.

Ne pas réduire l’énergie à l’électricité

L’affirmation qu’il serait possible de passer, en France, à 100 % d’énergies renouvelables à l’horizon 2050 vient principalement d’une étude de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) parue en 2015 et portant sur une France alimentée à 100 % en électricité renouvelable [1]. L’étude de l’Ademe suppose une légère baisse de la consommation annuelle d’électricité qui passerait de 420 TWh à 395 TWh (hors pertes et consommation du secteur énergétique lui-même). Comme les transports électriques auraient une importance accrue (+ 48 TWh), il resterait en fait 347 TWh pour les usages actuels, soit une nécessaire baisse de 12 %. Pour y parvenir, la consommation d’électricité résidentielle devrait baisser de 30 % et celle de l’industrie de 23 %.

Mais l’électricité représente moins de 25 % de la consommation finale d’énergie française. Cette production est peu émettrice de CO2 et de polluants atmosphériques (grâce au nucléaire et à l’hydroélectricité, premières sources). Remplacer du pétrole ou du gaz fossile par de l’électricité permet de diminuer ces émissions. Il peut donc paraître souhaitable que la part de l’électricité dans la consommation d’énergie augmente. Il est nécessaire de regarder le problème énergétique dans son ensemble, et pas seulement sous le prisme de l’électricité.

Voici une synthèse des principaux scénarios de transition énergétique qui ont été proposés pour la France. Ils concernent toute la consommation d’énergie et pas seulement d’énergie électrique. Ils nous permettent de nous rendre compte de la place importante que devraient prendre l’efficacité et la sobriété énergétique, surtout sans nucléaire.

Le scénario négaWatt

Le scénario négaWatt, élaboré par l’association du même nom, est sans doute le plus connu. Il prévoit dans sa dernière version parue en 2017 [2] de se passer du nucléaire et des énergies fossiles et de ne fonctionner qu’avec des énergies renouvelables. Mais ce scénario prévoit surtout une réduction drastique de la consommation d’énergie primaire de 66 % (et de 50 % de l’énergie finale). Selon lui, les énergies renouvelables permettraient de produire seulement un tiers environ de notre consommation actuelle.

La nécessaire réduction des deux tiers de la consommation viendrait de l’efficacité et de la sobriété énergétique. L’efficacité consiste à améliorer les techniques pour rendre les mêmes services en consommant moins. Sa nécessité fait consensus, mais dans le scénario négaWatt, elle ne contribuerait qu’à hauteur de 40 % à la baisse totale attendue. Elle nécessiterait, entre autres, de rénover jusqu’à 780 000 logements par an afin que le parc moyen consomme moins de 40 kWh/m² par an pour le chauffage. Sachant qu’un logement français consomme en moyenne actuellement près de 200 kWh/m² par an et qu’on a rénové 250 000 logements en 2018 dont seulement 40 0000 au niveau « basse consommation » (50 kWh/m² par an), on mesure l’importance du chantier [3].

L’essentiel de la baisse (60 %) viendrait de la sobriété énergétique qui consiste, selon négaWatt,  « à privilégier [les usages] les plus utiles, restreindre les plus extravagants et supprimer les plus nuisibles » [4]. De beaux débats en perspective pour juger ce qui est utile ou nuisible…

La consommation résidentielle et tertiaire diminuerait de 49 % grâce à une stabilisation du nombre d’habitants par foyer, un développement de l’habitat en petit collectif, un ralentissement de la croissance des constructions (le nombre de logements construits chaque année serait divisé par trois et leur surface baisserait de 25 %).

Dans les transports, le nombre de kilomètres parcourus par personne chaque année diminuerait de 26 %. Ainsi y aurait-il moitié moins de déplacements de plus de 1 500 km, il n’y aurait plus de vols intérieurs et les vols internationaux diminueraient d’un tiers. L’usage de la voiture individuelle telle que nous la connaissons actuellement diminuerait de moitié dans les campagnes et serait exclu dans les grandes villes. Le taux de remplissage des voitures individuelles dans les campagnes devrait augmenter de 50 %. Le transport des marchandises diminuerait de 17 %.

La consommation énergétique de l’industrie diminuerait grâce à un gain en efficacité et à une baisse des besoins en matériaux : – 26 % d’acier, – 35 % de plastique, – 39 % de ciment, – 41 % de verre.

On peut également noter la baisse de 29 % de la quantité d’eau chaude consommée par personne, la baisse de 22 % du nombre de cycles des lave-linge et de 18 % de celui des lave-vaisselle, la baisse de 18 % du taux d’équipement en sèche-linge, la baisse de moitié du taux d’équipement en congélateur, la baisse de 33 % de l’usage du fer à repasser, le passage de 8 à 5 heures d’éclairage par jour dans le tertiaire, la baisse d’un tiers du nombre d’écrans par foyer, la division par trois du nombre d’ordinateurs par foyer.

Campagnes de l’Ademe pour les économies d’énergie

Le scénario Greenpeace

Greenpeace [5] propose un scénario assez proche de celui de négaWatt dans lequel, en 2050, la demande d’énergie primaire diminuerait de 63 % (et de 52 % en énergie finale). Les énergies renouvelables satisferaient alors 92 % des besoins, le nucléaire aurait disparu mais pas les fossiles. La réduction de nos besoins en énergie proviendrait de transports plus efficaces, d’une baisse des distances parcourues, de l’isolation des logements, d’appareils plus efficaces…

Les scénarios « toutes énergies » de l’Ademe

L’Ademe a proposé en 2013 un scénario de transition énergétique à l’horizon 2050 [6] avec une actualisation publiée en 2017 [7]. Elle y présente trois variantes dans le mix énergétique, mais aucune ne permet de sortir des énergies fossiles et du nucléaire qui produiraient toujours au moins 31 % de l’énergie finale. Ce scénario concerne toute l’énergie et pas seulement l’électricité (l’Ademe a également produit une étude pour un scénario 100 % renouvelable pour la seule électricité, voir l’article de Dominique Finon dans ce dossier de SPS). Les énergies renouvelables représenteraient de 46 % à 69 % selon la part du nucléaire. Dans les trois cas, une baisse de 45 % de la consommation d’énergie finale est nécessaire. Elle impliquerait, par exemple, la rénovation de 750 000 logements par an à partir de 2030, une baisse de la construction de logements neufs, une baisse de leur surface, le développement de l’habitat partagé, des appareils plus efficaces, du covoiturage, de l’autopartage, du télétravail, des véhicules plus performants et plus légers alimentés à l’électricité ou au gaz, une baisse de 24 % de la mobilité, le développement du transport des marchandises par voies ferrées et fluviales, une baisse de la consommation de viande, une optimisation des activités industrielles…

Les scénarios de l’Ancre

L’Agence nationale pour la coordination de la recherche pour l’énergie (Ancre), qui coordonne les recherches publiques sur ce thème, a publié en 2013 trois scénarios [8] permettant de diviser par quatre les rejets de CO2 à l’horizon 2050 : tout en développant largement les énergies renouvelables et en conservant un rôle important au nucléaire, les baisses de consommation d’énergie finale iraient de 27 à 41 % grâce à des efforts soutenus d’efficacité énergétique.

Le scénario Negatep de l’association Sauvons le climat

Le scénario Negatep [9] de l’association Sauvons le climat prévoit de diviser par quatre la consommation d’énergies fossiles d’ici 2050. À l’inverse des autres scénarios, il accorde une place plus importante au nucléaire et préconise d’augmenter considérablement le rôle de l’électricité qui peut alors être produite presque sans émissions de CO2. Les véhicules électriques et le chauffage par pompes à chaleur seraient particulièrement développés, ce qui permettrait de diminuer la consommation de pétrole et de gaz fossiles. La part de l’électricité dans l’énergie finale passerait de 24 % à 48 % et la production d’électricité augmenterait de 55 %. Ainsi, le nucléaire produirait 81 % de l’électricité nécessaire avec une puissance installée d’environ 100 GW (équivalent à approximativement 64 réacteurs EPR, à comparer à la puissance installée actuelle de 63 GW pour 58 réacteurs).

Plaquette de l’Ademe Centre-Val de Loire

Ce scénario prévoit en outre le développement des sources d’énergies renouvelables électriques que sont l’hydraulique, l’éolien et le photovoltaïque (+ 45 %), un fort développement des renouvelables thermiques que sont le bois, le biogaz, le solaire thermique, les pompes à chaleur et la géothermie (+ 135 %). Il resterait cependant nécessaire de mettre en place des actions d’efficacité et de sobriété énergétique, mais la consommation d’énergie finale n’aurait besoin d’être réduite que de 20 %.

Conclusion

Aucun de ces scénarios ne prétend qu’il serait possible de remplacer, en France, à la fois les énergies fossiles et le nucléaire par des renouvelables sans diminuer drastiquement la consommation. Un défi encore plus hasardeux en situation de croissance démographique et économique. Historiquement, on n’a jamais connu de croissance économique associée à une baisse durable de la consommation d’énergie et ce découplage semble très improbable. Les politiques qui préconisent le remplacement des énergies fossiles et du nucléaire par des renouvelables devraient donc expliquer les modalités d’un scénario de décroissance économique et ses conséquences pour les citoyens.

Références

^[1] Ademe, « Un mix électrique 100 % renouvelable ? Analyses et optimisations », rapport final, 2015. Sur ademe.fr

^[2] Association négaWatt, « Scénario négaWatt 2017-2050 », 2017. Sur negawatt.org

^[3] « La politique d’efficacité énergétique française est en recul », Bati journal, 23 avril 2019. Sur batijournal.com

^[4] Association négaWatt, « Scénario négaWatt 2011-2050 », 2011. Sur negawatt.org

^[5] Greenpeace, « Scénario de transition énergétique », 2013. Sur cdn.greenpeace.fr

^[6] Ademe, « Contribution de l’Ademe à l’élaboration de visions énergétiques 2030-2050 », synthèse avec évaluation macro-économique, 2013. Sur ademe.fr

^[7] Ademe, « Actualisation du scénario énergie-climat, ADEME 2030-2050 », 2017. Sur ademe.fr

^[8] Agence nationale de coordination de la recherche pour l’énergie, « Scénarios énergétiques de l’Ancre », présentation, 2013. Sur allianceenergie.fr

^[9] Acket C et al., « Diviser par quatre les rejets de CO2 dus à l’énergie : le scénario Négatep 2017 », Association Sauvons le climat, 2017. Sur sauvonsleclimat.org

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Présentation de l’éditeur


Thème : Environnement

Mots-clés : Climat

Publié dans le n° 329 de la revue


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L' auteur

Bertrand Cassoret

Maître de conférences en génie électrique à l’université d’Artois. Il est l’auteur de Transition énergétique, ces vérités (...)

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