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Dossier

Santé et environnement : fausses peurs et vrais risques

Publié en ligne le 29 avril 2014 -
SPS n° 306, octobre 2013

La santé et l’environnement sont bien entendu des sujets sensibles par excellence et force est de constater que, particulièrement dans les pays économiquement développés, la peur tend à se répandre dans de nombreux domaines. Correspondant parfois à des risques avérés, cette peur est cependant rarement bonne conseillère et conduit souvent à des décisions hâtives, mal proportionnées et souvent aussi inutiles qu’onéreuses. À l’inverse, des risques réels sont sous-estimés car n’entrant pas facilement dans les grilles de lecture des controverses qui occupent la scène médiatique.

Peurs et risques coïncident-ils ?

S’intéressant spécifiquement aux causes de cancers, un baromètre établi par l’Institut national pour la prévention et l’éducation pour la santé (INPES) nous donne quelques indications (voir graphique). Interrogés sur les facteurs pouvant favoriser l’apparition d’un cancer, les Français mettent en avant, à la quasi-unanimité, le tabac et une exposition non protégée aux rayons du soleil, ce qui correspond effectivement à des facteurs de risques importants et avérés. À côté de cela, on retrouve des responsabilités alléguées mais non validées : les antennes relais de la téléphonie mobile ou la proximité d’une centrale nucléaire. Les controverses médiatisées expliquent sans doute que ces causes-là soient celles qui augmentent le plus entre 2005 et 2010.

La perception des causes de cancer

Opinion sur les facteurs pouvant favoriser l’apparition d’un cancer (pourcentage répondant « probablement » ou « certainement »). Source INPES 2010.

Comparons cette perception aux causes réelles de cancers. Bien qu’établir ces causes soit chose délicate à réaliser, l’Académie nationale de médecine et le Centre International de Recherche contre le Cancer de l’OMS ont publié une étude sur le sujet en 2007 (voir encadré). Basée sur des données datant de 2000, cette étude serait intéressante à actualiser ; elle donne néanmoins les ordres de grandeurs. Le tabac apparaît bien comme la principale cause de cancer, tant chez les hommes que chez les femmes. Et la part des « cancers environnementaux » s’y montre très faible (voir l’article « Cancer et environnement, une association évidente mais mal comprise » dans ce dossier).

Comportements versus cause externe

Un certain nombre de risques pourraient être évités. Ainsi, pour les seuls cancers, 30 à 50 % de la mortalité – selon les études – relève de causes évitables, liées à notre propre comportement. Le tabac figure au premier rang, mais le manque d’activité physique et l’alimentation déséquilibrée ou encore la consommation d’alcool sont des facteurs importants. Ces changements de comportements ne peuvent être le seul produit de décisions personnelles. L’information, la réglementation, la prise en charge médicale des addictions sont autant d’éléments qui doivent faire l’objet d’une politique de santé publique qui se voudrait conséquente. Ainsi, si le tabac est bien identifié à la fois par la population et par les pouvoirs publics comme un risque majeur de santé publique, les politiques mises en œuvre ne sont pas à la hauteur, et l’opinion publique se mobilise peu pour ce qui se révèle être le plus important scandale sanitaire du XXe siècle et, si rien n’est fait, du XXIe siècle (voir les articles « Le tabac : un risque majeur de santé publique » et « Fumer, un choix vraiment libre ? » dans ce dossier).

Les principales causes de cancer en France en 2000

Pourcentage de l’ensemble des décès par cancer attribués par causes avérées en France en 2000 (ces pourcentages ne s’additionnent pas).

(*) Le rapport note que « Si on prenait en compte certaines études, encore discutées, sur la pollution atmosphérique, le pourcentage des décès par cancer liés à la pollution pourrait atteindre 1 % pour les hommes et 0,4 % pour les femmes. »

Source : http://www.academie-sciences.fr/act... Rapport de l’Académie nationale de médecine, de l’Académie des sciences, du Centre International de Recherche sur le Cancer de l’OMS, de la Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer, et avec le concours de l’Institut national du Cancer et l’Institut national de veille sanitaire.

C’est également le cas des risques liés à l’utilisation de cabines de bronzage, risques face auxquels l’on voit peu d’associations environnementalistes se mobiliser, alors que le danger est bien identifié et pourrait largement être limité (voir l’article « Une "alerte" oubliée : les cabines de bronzage : un risque accru de cancer confirmé »).

On pourrait s’interroger sur le fait que les controverses médiatisées portent rarement sur des risques majeurs qui impliquent notre comportement et, au-delà, la politique de santé publique qui pourrait permettre un changement de ce comportement (tabac, alcool, obésité, manque d’activité sportive, insuffisance de consommation de fruits et légumes). Elles privilégient au contraire les sujets opposant le « naturel » à l’« artificiel » ou mettant en avant une vision manichéenne d’une industrialisation prétendument imposée. Sujets où le risque réel est souvent insignifiant ou inexistant (ondes de la téléphonie mobile, OGM), mais où la déclinaison idéologique est facile à mettre en œuvre (voir les articles « L’huile de palme est-elle vraiment si mauvaise ? » et « Sucrette Story »).

Les prophètes de malheur

Force est de constater qu’un certain nombre de controverses portant sur la santé et l’environnement n’ont finalement pas pour objet véritable la santé publique, mais fournissent plutôt des prétextes à combats idéologiques où la science et l’expertise se trouvent systématiquement dénigrées.

Il est ainsi surprenant de voir les efforts faits par les opposants aux OGM pour discréditer par avance la possibilité de réalisation du « riz doré », un riz GM qui permettrait de lutter contre la carence en vitamine A qui touche, à des degrés divers, plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde (certaines victimes de cécité). Ainsi, on estime à 3000 le nombre d’enfants qui décèdent chaque jour. Les opposants aux OGM, plutôt que de militer en faveur des conditions permettant la réalisation d’un tel aliment, génèrent des controverses artificielles sur sa présumée impossibilité dans l’absolu et sur la supposée nécessité de manger « des kilos de riz » par jour pour espérer un quelconque effet.

Autre exemple : l’espérance de vie. Résultat des avancées dans le domaine de la santé publique, des découvertes scientifiques, mais aussi de l’amélioration des niveaux de vie, l’espérance de vie n’a cessé d’augmenter, en particulier dans les pays développés. Et l’espérance de vie en bonne santé a même progressé plus rapidement. Mais plutôt que de mettre en avant cette avancée majeure du XXe siècle, bon nombre d’opposants au progrès médiatisent ce qu’ils estiment être un renversement de tendance, sur la base de chiffres incertains sur les dernières années. Renversement de tendance qu’ils attribuent à la dégradation de notre environnement (alors que le tabac et l’obésité en sont des causes peut-être non exclusives, mais avérées).

Évolution de l’espérance de vie à la naissance en France

Source : Insee. Chiffres 2010, 2011 et 2012 provisoires, arrêtés à fin 2012.
Rappelons que cette espérance de vie était d’environ 25 ans en 1750, et de 43 ans en 1850.

Dernier exemple. Le tsunami, qui a dévasté une partie de l’archipel nippon en 2011 et causé la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes, a, dans la foulée, provoqué l’accident nucléaire majeur dans la centrale de Fukushima (qui lui, n’a provoqué à ce jour aucun décès par irradiation). À peine trois jours après le tsunami, alors que le Japon cherche à parer au plus pressé en ce qui concerne les dégâts causés par le tsunami (près de 30 000 personnes décédées ou disparues, des régions entières dévastées...), Europe-Écologie-les-Verts réclame immédiatement... un référendum sur le nucléaire, provoquant alors une controverse déplacée 1.

Ce dossier, bien que n’abordant qu’une partie d’une question complexe, espère contribuer à éviter que la peur ne serve de boussole à nos politiques de santé publique, et à obtenir qu’au contraire, une évaluation réelle des risques, loin des controverses idéologiques, permette une meilleure prévention.

Publié dans le n° 306 de la revue


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