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Débat

Peut-on encore être scientifique et de gauche ?

Publié en ligne le 18 septembre 2013 -
par Jean de Kervasdoué - SPS n°304, avril 2013

À l’instar de ce qui s’est passé dans les années 1950 au Parti Communiste pour les intellectuels, pour d’autres raisons, les scientifiques et les ingénieurs qui ont accompagné le Parti Socialiste depuis sa création s’en éloignent ; je suis l’un d’entre eux. Ce mouvement se fait à bas bruit médiatique : pas de pétition, pas d’éclat, mais la distance s’accroît et avec elle la tristesse de ceux qui ne cherchent plus à être compris, voire entendus. Ce n’est pas qu’ils aient abandonné le combat de leur jeunesse pour plus d’égalité des chances, plus de justice, plus de liberté ou pour plus de protection des faibles, des malades, des pauvres ou des handicapés, non ces sentiments demeurent vivaces et leur engagement profond. La cassure est ailleurs.

En effet, si l’on en juge par plusieurs décisions récentes, il semble évident que les élites et élus du PS ne croient plus au progrès et, plus grave encore, au raisonnement rationnel. Ils confondent valeurs et faits empiriques, mélangent légitimité politique et légitimité scientifique et, en juristes qu’ils sont le plus souvent, cessent de regarder le Monde, ils le rêvent : les frontières seraient fermées, les Français devraient se comporter comme le Parlement le décide... Paralysés, ceux qui étudient ce Monde, sans toujours l’aimer, ne peuvent cependant que jouer les cassandres ou se taire, avant de s’en aller.

Mais le fossé se creuse encore entre les tenants de la pensée rationnelle et les socialistes, les exemples abondent, comme quand le Gouvernement laisse penser que la part du nucléaire dans la production d’électricité pourrait n’être, en France, que de 50 % en 2025. Certes, cela est techniquement possible, mais seulement si, comme en Allemagne, d’ici là, on ferme des centrales nucléaires et l’on construit des centrales thermiques au gaz ou au charbon. Cela impliquerait aussi et, pas si accessoirement que cela, que l’on autorisât l’exploitation des gaz et huiles de schiste de notre sous-sol. Mais là encore, on nous annonce que l’on ne peut même pas aller regarder s’il y en a. Quant au prétexte technique utilisé pour justifier cette décision, il est fallacieux quand on connaît un peu le sujet et que l’on ne souhaite pas plus que d’autres la pollution des nappes phréatiques. La France aurait-elle une balance des paiements si excédentaire ? Croit-on qu’il soit possible que des énergies aussi intermittentes qu’alternatives (solaire et éolien) puissent fournir dans 12 ans 20 % de la consommation électrique française, alors que les énergies intermittentes demandent la pose de lignes électriques et des systèmes de gestion du réseau qui n’existent pas encore et dont, en outre, il n’est pas certain qu’ils puissent fonctionner avec un tel niveau d’énergie intermittente ? À ces remarques techniques, il faut bien entendu ajouter une dimension économique car le prix de l’électricité augmenterait fortement si la part du nucléaire ne représentait plus que 50 % de la production d’électricité, dimension essentielle jusqu’ici passée sous silence.

Toujours dans le domaine du nucléaire, on ne peut pas prétendre pour justifier de la fermeture de la centrale de Fessenheim qu’elle serait dangereuse alors qu’elle est en parfait état de marche et donne toutes les garanties de sécurité. Le seul argument rationnel de cette décision eût été de dire qu’il n’était pas inutile d’apprendre, à grand prix, à démanteler une centrale de cette taille.

Sans entrer dans le débat de fond sur la toxicité du bisphénol A, comment expliquer que le Parlement s’arroge une légitimité scientifique alors qu’au même moment l’Académie de Médecine donne sur ce sujet un avis, certes nuancé, mais bien différent ? Il serait également question que le Parlement réglementât l’usage de l’aspartame, édulcorant pour lequel l’avis des scientifiques est unanime : il est sans danger !

Dans le même ordre d’idée, la proposition de loi n° 531 « relative à l’application du principe de précaution défini par la Charte de l’environnement aux risques résultant des ondes électromagnétiques », ne peut qu’inquiéter à moins que l’on ne prenne le parti d’une franche rigolade. Un groupe de 19 députés écologistes dont la liste commence par Laurence Abeille, mais où l’on retrouve les noms de Denis Baupin et de Noël Mamère, propose notamment la « réalisation d’une étude d’impact impartiale sur la santé humaine et sur l’environnement lors du développement de toute nouvelle application technologique émettant des rayonnements électromagnétiques ». Outre le fait que la proposition ne précise pas ce qu’« impartial » signifierait, dire que le coût d’une telle mesure serait prohibitif et tuerait ce qui reste de l’industrie électronique et électrique fran- çaise, on ne voit pas ce que le Français moyen ferait de la connaissance du niveau d’émission d’onde électromagnétique de tel ou tel appareil. Il n’est pas malséant de prétendre qu’ils sont, pour 90 % d’entre eux, incapables de donner la différence entre un rayonnement « ionisant » et un rayonnement qui ne l’est pas, or cette tâche est plus facile que d’interpréter un niveau d’émission d’une onde dont on ne connaît ni la longueur, ni le rôle, ni les effets. Comment interpréter une information sans maîtriser ces concepts de base ? En outre, interdire le Wifi dans les structures d’accueil de la petite enfance – une des mesures de cette proposition de loi – alors que ces mêmes enfants seront exposés à la maison, n’a pas de sens. Quant à être « exposés », certes, ils le seront, ces enfants, mais nous espérons qu’ils seront aussi « exposés » à la lumière du jour dont la longueur d’onde des rayonnements est plus courte, donc plus pénétrante que celles des ondes électromagnétiques et donc potentiellement plus dangereuse. On sait qu’aux doses de ces appareils, comme des antennes-relais des téléphones portables, il n’y a aucun effet démontré.

Là encore, pour faire peur, on mélange des risques avérés, comme celui de l’amiante dont on sait depuis la fin du 19 e siècle que ses poussières peuvent être dangereuses pour la santé humaine, et le débat sur le seuil d’émission de ces ondes pour lequel demeurerait une « incertitude [qui] appelle à la prudence ». Oui, c’est vrai, les scientifiques ne diront pas qu’il n’y aura jamais d’effet, ils disent simplement que les effets n’ont pas été démontrés et qu’il est improbable qu’ils le soient un jour, compte tenu de ce que l’on sait en biophysique. Quant à « l’électro-hypersensibilité » qu’il faudrait reconnaître comme « handicap environnemental », là encore ce qui a été démontré, c’est que ces prétendus « hypersensibles » sont incapables de savoir s’ils se trouvent dans un milieu où il y a, ou pas, une émission d’onde, fût-elle forte. Hypersensibles ? Peut-être, mais peu perspicaces.

La lecture de ce texte illustre, une fois encore, ce changement d’ordre dont on ne peut attendre que le pire. Le Parlement s’arroge, sans rire, le droit de reconnaître de nouvelles maladies, comme l’électrohypersensibilité. Toutefois, il ne parle pas des recherches ou d’expériences qui pourraient répondre aux « interrogations de la population ». Il se légitime en indiquant qu’il s’agit d’« une préoccupation relayée par les institutions internationales » et instaure de fait une dictature de l’opinion. La loi du Parlement français renvoie aux résolutions du Parlement européen ou de l’Assemblée parlementaire du conseil de l’Europe. L’un légitime l’autre, mais... l’on y retrouve les mêmes. Quant aux « études » ou « expertises », certes, il y a deux références dans l’exposé des motifs de cette loi, mais elles sont impossibles à remonter et, bien entendu, il n’y a aucune revue sérieuse de la littérature scientifique sur le sujet.

Où va-t-on, si l’on confond légitimité scientifique et légitimité politique ? Il faut d’ailleurs prévenir nos élus que, comme ils semblent s’engager dans cette voie, ils vont avoir du boulot : il y a plus de dix mille produits toxiques et 3 000 nouveaux articles par an qui attirent l’attention sur tel ou tel danger sanitaire !

Dans la même veine, cette fois sur les OGM, nos élus sont-ils prudents et avisés quand ils préfèrent donner crédit et audience à ceux qui s’auto-attribuent le label « d’experts indépendants » plutôt qu’aux agences sanitaires qui ont acquis les moyens d’expertises en la matière ou aux académies que la royauté, puis les républiques ont mis quatre siècles à construire pour apporter à la fois connaissance et indépendance, cette fois avec des règles strictes de recrutement et de publication ? Ignorent-ils que, dans l’affaire des OGM, la France a tout perdu, une recherche, une industrie, et que nos animaux d’élevage se nourrissent tous d’OGM... importés ? Ne savent-ils pas qu’un milliard d’être humains en consomment sans signe particulier ? La toxicité d’un OGM est certes possible, quoique le plus souvent très improbable ; mais pour ce qui est des OGM, avec le recul, le doute n’est plus de mise : ils ne sont toxiques ni pour les hommes ni pour les animaux d’élevage.

Alors qu’ont lieu ces débats fumeux, la première cause de mortalité demeure, c’est le cas de le dire, la consommation de tabac (de l’ordre de 60 000 morts prématurés sur 540 000 décès annuels), puis vient l’alcool (de l’ordre de 30 000 décès), les accidents domestiques (16 500), les accidents de la route (4 800), le soleil (1 600) mais aussi – et aujourd’hui surtout – l’obésité (55 000) et le diabète (32 000). Quant à la santé d’un Français, elle court moins de risque de s’aggraver en ayant un Wifi allumé en permanence sous les fesses (pas très pratique) qu’en franchissant, à certaines heures, certains jours, la porte de certains hôpitaux.

Quel élu se soucie par ailleurs des 13,6 millions d’ordonnances délivrées chaque année qui comportent au moins, pour chacune d’entre elles, dix médicaments ? Or, à ce niveau de prescriptions, il existe, pour chaque patient concerné, au moins 3,6 millions interactions possibles entre ces médicaments (factoriel 10 !), et l’esprit humain ne peut pas toutes les analyser, d’où la fréquence des maladies iatrogènes et un nombre important d’admissions en urgence à l’hôpital.

On sait en outre que les Français ne sont pas partout soignés comme ils devraient l’être. Comment tolère-t-on une telle hétérogénéité des pratiques cliniques, alors qu’elle conduira certains à être bien soignés et d’autres pas ? Certes, ces sujets sont plus ardus que ceux qui consistent à surfer sur l’opinion pour s’en prendre à des risques infimes, voire imaginaires, mais ils ne font pas rêver. Il est vrai que quand on est « écolo », on n’a pas peur de « son » hôpital de proximité parce que, bien entendu, ce qui est local est de qualité, par essence. En revanche, l’on doit craindre tout ce qui provient de l’industrie chimique ! On peut cependant affirmer, sans redouter d’être contredit, qu’aucun d’entre nous – écolo ou pas – ne pourrait vivre comme il vit, aussi bien, aussi longtemps, sans cette industrie. Nous sommes aussi, les uns et les autres, très chimiques, pas seulement chimiques, mais aussi chimiques !

D’où provient alors cette peur déplacée ? Comment se fait-il que le pays qui avait pour héros Louis Pasteur et Bernard Palissy, soit aujourd’hui celui de José Bové ? Que s’est-il passé ? Encore récemment, dans les années 1970, la France ne se lançait-elle pas dans les aventures du TGV et la construction du parc de centrales nucléaires ? Pourquoi les Français,
même de Gauche, ne croient plus, quarante ans après, à un possible progrès ?

Et, cette peur dépasse le clivage Droite-Gauche : c’est bien la Droite parlementaire qui a introduit le principe de précaution dans la charte de l’environnement et c’est bien à la Gauche que le parti écologiste est allié. Le terreau surlequel pousse cette peur est profond et fertile. Sans nous pencher encore sur les raisons spécifiques d’apparition de ce phénomène à notre époque, examinons ce qui rend possible sa diffusion. La peur a toujours existé et elle ne se propage que sur l’ignorance.

La première ignorance provient d’un effet de perspective : les jeunes géné- rations n’ont aucune idée des réels bienfaits du progrès. Ils considèrent comme une évidence qu’une femme ne meure plus en couche et que pratiquement tout enfant mis au monde survive. Il est pour eux « naturel » de ne plus avoir chaud en été ou froid en hiver. Il est « normal » de voir débarquer des quatre coins du monde des denrées alimentaires à l’épicerie du quartier, de se déplacer en TGV et de consulter sur Internet une grande partie du savoir humain. Les bienfaits du progrès étant, pour eux, acquis, ils se focalisent sur les risques souvent minimes du progrès et occultent les réels bienfaits.

– Et vous, que pensez-vous des polymorphes lévogyres séquentiels à désoxydiase non codante atypique ?

La sélection de l’élite politique ne fait pas contrepoids à cette inculture. Dans la classe politique au pouvoir en ce début 2013, il n’y a pas de scientifique, pas de chef d’entreprises, pas de chercheur. Il y a un médecin et, surtout des historiens, des juristes ou des littéraires passés par le moule de Sciences-Po et de l’ENA. Il y a aussi des enseignants et des travailleurs sociaux. Leurs connaissances, non seulement des sciences, mais de la méthode scientifique, sont – soyons charitables – limitées. Quant à la formation scientifique au lycée, elle est trop mathématique, trop formelle et ne montre pas, ou montre mal, la part de l’imagination dans la création scientifique. Les « bons en maths » ne sont pas nécessairement de bons scientifiques, quant aux autres, c’est simple, ils rejettent tout ce qui peut être qualifié de « scientifique », souvent par un snobisme à rebours. « Ces raisins sont trop verts... ».

Par ailleurs, les médias qui ne sont que le reflet de l’opinion, traitent très rarement de ces questions et quand ils le font, il est exceptionnel que le traitement soit objectif. Il suffit, pour se convaincre de l’exception fran- çaise, de comparer quatre ou cinq numéros de nos « meilleurs » magazines avec quatre ou cinq numéros du Times ou de The Economist. À cette rareté, à ces manières de voir très sélectives, il faut ajouter un autre biais, celui du sujet. Les sujets structurants pour l’avenir de l’espèce humaine : informatique, neurobiologie, génomique, énergie, écologie scientifique des diffé- rents milieux... sont peu ou pas traités mais les ours polaires dont la population s’accroît, le sont. J’en suis d’ailleurs heureux pour eux. Aussi, même chez les plus éduqués d’entre nous, la connaissance de ce qu’est matériellement un gène, une probabilité relative ou un ordre de grandeur est floue, quand elle n’est pas inexistante. Ceci est d’ailleurs vrai en économie. Par exemple, alors que l’on parle chaque jour de la croissance du PIB, demandez, pour voir, le montant actuel du PIB de la France ! L’incapacité de répondre, avant de consulter Internet, surprend.

Donc si la diffusion de ces idées se fondent sur l’absence d’une formation qui permettrait, par exemple, de comprendre qu’en France on ne manquera jamais d’eau, pourquoi cette peur de l’avenir et du progrès, peur d’autant plus paradoxale que les Françaises semblent avoir suffisamment confiance en l’avenir pour continuer à faire plus d’enfants que les autres européennes ?

Est-ce que l’écologisme prend la place que la religion a laissée vacante ? Est-ce parce que, comme la social-démocratie de Droite ou de Gauche ne fait pas vraiment rêver, on peut trouver ailleurs, dans un écologisme flou, un nouvel absolu et une nouvelle pureté, fut-elle drapée de prétention et d’orgueil ? Cherche-t-on là une grandeur qui nous différencierait des autres pays occidentaux et notamment des États-Unis ? Est-ce parce que, grâce à Internet, les minorités actives s’expriment et que les scientifiques, occupés ailleurs, les ignorent ou choisissent de ne pas y répondre ? Ces hypothèses, avancées notamment par Guy Sorman, doivent être creusées. Toujours est-il que la foi dans le progrès a disparu. La France s’isole. Le chômage structurel s’étend. Le coût des machines, habitations et services s’accroît (les normes coûtent cher et infiniment cher quand elles sont inutiles, voire néfastes, ce qui est le cas de beaucoup d’entre elles), or l’on pense qu’une croissance, venue d’on ne sait où, viendra remettre l’édifice d’aplomb.

Pourtant, l’Europe de l’Ouest en général et la France en particulier ont des atouts pour affronter les révolutions du 21 e siècle, mais comment comprendre, au nom de croyances infondées, que l’on détruise les cartes que l’on a en main ?

Pas de cellules souches, pas d’OGM, pas de gaz de schiste, moins de nucléaire, des réticences sur les nanotechnologies, une fiscalité de l’épargne en actions la plus lourde du monde, ce qui ne facilite pas la prise de risque... « Ça devient dur d’être de gauche, surtout quand on n’est pas de droite », disait Guy Bedos. Oui, il y a longtemps que c’est dur, il semble que cela devienne impossible pour ceux qui croient encore en la primauté de la raison sur l’émotion dans les affaires publiques et les jugements approximatifs qui, comme les peurs et les mythes contemporains, n’apporteront que chômage et pauvreté. Il suffit d’attendre, mais cette fois, pas sans rien dire.

Publié dans le n° 304 de la revue


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